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Jean Servais
1910-1976

Jean Servais
Jean Servais
Fonds Jean Servais

(photo DR)

C’est grâce à sa dernière épouse, Gilberte Servais, dite Gigi, que nous avons pu récupérer à l’A.R.T des souvenirs de Jean Servais et je tiens à lui exprimer ici notre gratitude.

J’avais eu la chance et l’honneur de travailler avec lui, lors des répétitions pour la tournée du Fil Rouge de Henry Denker aux Tournées Baret, alors dirigées par Jacques Janvier. Jean Servais reprenait le rôle de Freud créé à Paris par Curd Jurgens. J’étais à l’époque l’assistante de Raymond Rouleau qui signait la mise en scène et m’avait chargée de superviser certaines répétitions ainsi que d’être présente les premiers jours de la tournée. Pour moi, à l’époque, c’était le grand acteur de cinéma à la voix à la fois grave et envoûtante, qui avait marqué tant de rôles de personnages cyniques, mélancoliques, voire dangereux. S’il semblait désabusé, il était en revanche très attentif à tout ce qui l’entourait, d’une extrême gentillesse et d’une grande courtoisie. Il fut au début de ma longue carrière également l’un des conteurs les plus drôles, tout en demeurant flegmatique, que j’ai rencontrés. Il m’a fait mourir de rire en me racontant, Gigi doit s’en souvenir, les épisodes des tournées avec la Compagnie Renaud-Barrault et les irrésistibles histoires concernant notamment Pierre Bertin.

Il a incarné un Freud très différent de celui de Curd Jurgens, mais peut-être plus intériorisé, plus mystérieux. Un peu plus tard, j’allais l’applaudir frénétiquement dans le Marat-Sade au Théâtre Sarah Bernhardt où il interprétait le Marquis de Sade dans l’un des spectacles les plus marquants de cette époque.

Il a disparu trop tôt, un 17 Février – comme Molière - en 1976, trop jeune, à 65 ans, mais son souvenir demeure.

Danielle Mathieu-Bouillon

Sa vie :

Jean Servais est né le 24 Septembre 1910 à Anvers en Belgique. Après des études de droit, il entre au Conservatoire d'Art Dramatique de Bruxelles et obtient le deuxième prix. Aussitôt remarqué par un autre jeune acteur et metteur en scène belge, Raymond Rouleau, il est engagé au Théâtre du Marais, où il interprète Le Mal de la jeunesse de Ferdinand Bruckner. La pièce dépeint l’univers tragique de la jeunesse allemande des années 1925.

L’équipe Rouleau-Servais rejoint Paris où la pièce va triompher au Théâtre des Arts. Jean Servais épouse la comédienne Lucienne Bogaert. Sa renommée naissante incite le cinéma à faire appel à lui. On lui propose alors le rôle d'un paysan sympathique victime d'une erreur judiciaire dans Criminel (1932) de Jack Forrester : sa carrière d'acteur de cinéma est lancée.

Il sera à l’affiche d’une centaine de films parmi lesquels des œuvres majeures, signées par les plus grands réalisateurs de son époque, qui lui laisseront le temps de poursuivre une carrière théâtrale intéressante et choisie, sa belle voix grave aidant, de rejoindre les comédiens- lecteurs du Livre Parlé destiné aux aveugles et d’être le récitant de plusieurs films, comme Le Plaisir de Max Ophuls où résonne encore : «  … Le bonheur, ce n’est pas gai. » ou Peau d’âne de Jacques Demy.

Liste des pièces interprétées par Jean Servais et sa filmographie - cliquez ici

Dans le programme de la Tournée Baret, il avait tenu à faire figurer un texte de Jean-Louis Barrault que je ne résiste pas à citer ici:

Jean Servais
Fonds Jean Servais
(photo DR)

Texte sur Jean Servais par Jean-Louis Barrault

Il est toujours lui-même et jamais le même. C’est ce que je me dis de Jean Servais quand je pense à lui. Parce que Jean Servais est un véritable acteur.
Il possède en outre le don de « coller » toujours avec le personnage et avec la situation, sans effort apparent.

Enfin, toutes ses interprétations sont suffisamment légères pour ménager aux spectateurs des coins vierges grâces auxquels ceux-ci peuvent participer, par imagination, à la finition du rôle. C’est que Servais interprète sans insister. La Fontaine disait qu’une œuvre d’art devait toujours laisser quelque chose à penser. Appliquant instinctivement cette loi, Servais laisse toujours des endroits inachevés qui permettront aux spectateurs de s’y engager, par là de se rapprocher du personnage, de s’ouvrir à lui et par conséquent de le recevoir plus profondément. Comme ces coins grêlés des bustes de Despiau qui, par leur négligé apparent, font valoir le reste.

Ces qualités essentielles pour un acteur, Jean Servais semble les avoir acquises parce qu’il n’a jamais été pris aux pièges du métier. Je l’ai toujours vu continuer de vivre. C’est parce qu’il a su rester un être humain « à la ville » qu’il peut apporter de l’humanité « à la scène ».

Quand je l’ai connu, il était très jeune – vers 1931 dans Le Mal de la Jeunesse – Qu’avait-il alors ? 18 ans peut-être. Il avait une insouciance naturelle qui lui évitait toute crispation. Il devint rapidement un jeune premier connu. Le cinéma lui ouvrit ses portes, il se laissa faire avec aisance. La vie lui offrit des bonheurs, et aussi des pièges. Il se laissa prendre aux uns comme aux autres.

Mais au milieu de toutes les tentations, il savait maintenir intacte l’essence de son être. Il savait être simultanément acteur et témoin. S’il semblait dupe du monde extérieur, il ne cessait de l’observer. Servais est un imitateur remarquable. Quand il dessine, il devient en même temps le crayon et le papier.

Sa vie comme sa carrière ont connu toutes les complications. Très jeune encore, il a déjà eu plusieurs vies et plusieurs carrières.

Il n’a jamais aimé les artistes intellectuels, mais il préféra toujours le théâtre dit « théâtre d’art ».

Pendant longtemps nos vies eurent des trajets parallèles. Il y a quelques années, Jean Servais vint nous rejoindre au sein de notre compagnie. Ses créations de Héro dans La Répétition ; sa composition de « Pitschick » dans La Cerisaie ; celle de Christophe Colomb dans l’œuvre de Claudel, ses succès au cours de nos grandes tournées, donnèrent du lustre à notre activité, et notre vie, cette fois commune, consolida notre amitié.

Le cinéma, une nouvelle fois, lui ouvrit grand ses portes. Une fois de plus, Jean Servais, tout en restant lui-même, obéit aux propositions de sa vie.

De cette vie, il se dégage déjà une espèce de grâce authentique. Oui, Servais est un vrai acteur, dont la qualité principale est précisément celle qui englobe toutes les autres : l’humanité.

Jean-Louis Barrault
Programme des Tournées Charles Baret saison 1965/1966

Jean Servais
Jean Servais
Programme de La Répétition ou l'amour puni de Jean Anouilh - 1950

Collection Véronique J. Parot

Sa carrière au Théâtre:

1931 : Le Mal de la Jeunesse de Ferdinand Bruckner au Théâtre du Marais de Bruxelles mise en scène de Raymond Rouleau avec une reprise au Théâtre de l’Œuvre à Paris.

Le Mal de la jeunesse
Le Mal de la jeunesse de Ferdinand Bruckner
Collection Françoise Rouleau

1933 : Métro de Patrick Kearney, adaptation de Georges Janin, mise en scène de Georges Janin et Jean Servais, décor de Félix Labisse au Studio des Champs-Élysées.
1936 : L'Éblouissement de Constance Coline, mise en scène de Vladimir Sokoloff au Théâtre des Arts

L"Éblouissement
L'Éblouissement de Keith Winter
Collection A.R.T.

1938 : Juliette de Jean Bassan, mise en scène Paulette Pax, Théâtre de l'Œuvre
1938 : Le Jardin d'Ispahan de Jean-Jacques Bernard, mise en scène Paulette Pax, Théâtre de l'Œuvre

Le Jardin d'Ispahan
Le Jardin d'Ispahan de Jean-Jacques Bernard
Collection A.R.T.

1938 : L'Homme de nuit de Paul Demasy, mise en scène Paulette Pax, Théâtre de l'Œuvre

L'Homme de nuit
L'Homme de nuit de Paul Demasy
Collection A.R.T.

1939 : Pas d'amis, pas d'ennuis de S. H. Terac, mise en scène Paulette Pax, Théâtre de l'Œuvre

Pas d'amis, pas d'ennuis
Pas d'amis, pas d'ennuis de S.H. Terac
Collection A.R.T.

1942 : L'Enchanteresse de Maurice Rostand, mise en scène Paulette Pax, Théâtre de l'Œuvre
1948 : Thermidor de Claude Vermorel, mise en scène de l'auteur, Théâtre Pigalle
1949 : Le Pain dur de Paul Claudel, mise en scène André Barsacq, Théâtre de l'Atelier
1949 : Antigone de Jean Anouilh, mise en scène d'André Barsacq, Théâtre de l'Atelier

Antigone de Jean Anouilh
Antigone de Jean Anouilh
Fonds Jean Servais

(photo DR)

1950 : La Répétition ou l'Amour puni de Jean Anouilh, mise en scène Jean-Louis Barrault, Théâtre Marigny
1951 : Bacchus de Jean Cocteau, Théâtre Marigny

Bacchus de Jean Cocteau
Bacchus de Jean Cocteau
Jean Servais, Madeleine Renaud, Jean Dessailly et Jean-Louis Brrault
Fonds Jean Servais

(photo Renoux-Frasnay)

1951 : L'Échange de Paul Claudel, mise en scène Jean-Louis Barrault, Théâtre Marigny

L'échange de Paul Claudel
L'Échange de Paul Claudel, Théâtre Marigny, 1951
Jean Servais, Madeleine Renaud et Jean-Louis Barrault
Fonds Jean Servais

(photo Renoux-Frasnay)

1953 : Pour Lucrèce de Jean Giraudoux, mise en scène Jean-Louis Barrault, Théâtre
Marigny
1953 : Médée de Jean Anouilh, mise en scène d'André Barsacq, Théâtre de l'Atelier

Médée
Médée de Jean Anouilh
Collection A.R.T.

1955 : Volpone de Jules Romains et Stefan Zweig d’après Ben Jonson, mise en scène Jean-Louis Barrault, Théâtre Marigny

Volpone - 1952
Jean Servais et Jean Desailly dans Volpone
mise en scène de Jean-Louis Barrault, Théâtre Marigny, 1955
Fonds Jean Servais
(photo DR)

1955 : Judas de Marcel Pagnol, mise en scène de l'auteur, Théâtre de Paris
1962 : Hedda Gabler d'Henrik Ibsen, mise en scène Raymond Rouleau, Théâtre
Montparnasse
1965 : Le Fil Rouge de Henry Denker, mise en scène de Raymond Rouleau - Tournées Baret
1966 : Partage de midi de Paul Claudel, mise en scène Jean-Louis Barrault, Odéon-Théâtre de France
1966 : Marat-Sade de Peter Weiss, mise en scène Jean Tasso et Gilles Segal, Théâtre Sarah-Bernhardt
1968 : Le Disciple du diable de Bernard Shaw, mise en scène Jean Marais, Théâtre de Paris

Le Disciple du Diable de George Bernard Shaw
Le Disciple du Diable de George Bernard Shaw
Collection A.R.T.


1970 : Le Ciel est en bas de Jànos Nyiri, mise en scène René Dupuy et Jânos Nyiri, Théâtre de l'Athénée

Le Ciel est en bas
Le Ciel est en bas de Janos Nyiri
Collection A.R.T.

1971 : L'Amante anglaise de Marguerite Duras, mise en scène Claude Régy, Théâtre Récamier
1971 : Jeux d'Enfants de Robert Marasco au Théâtre Hébertot avec Curd Jurgens et Raymond Gérôme

Jeux d'enfants
Jeux d'enfants de Robert Marasco
Collection A.R.T.

Filmographie de Jean Servais

1932  : Criminel, de Jack Forrester
1933  : La Voix sans visage, de Léo Mittler
1934  : Les Misérables, de Raymond Bernard
1934  : Dernière heure, de Jean Bernard-Derosne
1934  : Angèle, de Marcel Pagnol
1934  : La Chanson de l'adieu, de Géza von Bolváry et Albert Valentin
1934  : Jeunesse, de Georges Lacombe
1934  : Amok, de Fédor Ozep
1935  : Bourrasque, de Pierre Billon
1935  : Une fille à papa, de René Guissart
1936  : Valse éternelle, de Max Neufeld
1936  : Les Réprouvés, de Jacques Séverac
1936  : Rose ou Les quatre roues de la fortune , de Raymond Rouleau
1936  : Gigolette, d'Yvan Noé
1937  : Police mondaine, de Michel Bernheim et Christian Chamborant
1938  : Terre de feu , de Marcel L'Herbier et Giorgio Ferroni
1938  : La vie est magnifique, de Maurice Cloche
1939  : L'Étrange nuit de Noël, d'Yvan Noé
1939  : Quartier sans soleil, de Dimitri Kirsanoff
1940  : Ceux du ciel, d'Yvan Noé
1940  : Finance noire ou Guet-apens dans la forêt , de Félix Gandera
1941  : Fromont jeune et Risler aîné, de Léon Mathot
1942  : Mahlia la métisse, de Walter Kapps
1942  : Patricia, de Paul Mesnier
1943  : Tornavara, de Jean Dréville
1943  : La Vie de plaisir, d'Albert Valentin
1946  : Amants sans amour, de Gianni Franciolini
1946  : La Septième porte, d'André Zwobada
1946  : La Danse de mort, de Marcel Cravenne
1948  : La Terre tremble, de Luchino Visconti (voix off)
1948  : Une si jolie petite plage, d'Yves Allégret
1949  : Mademoiselle de la Ferté, de Roger Dallier
1949  : Le Furet, de Raymond Leboursier
1950  : Le Château de verre, de René Clément
1950  : Gauguin, d'Alain Resnais (voix off)
1951  : Toulouse Lautrec, de Robert Hessens (voix off)
1952  : Loguivy-de-la-Mer, de Pierre Gout (voix off)
1952  : Le Plaisir, de Max Ophüls
1953  : Tourbillon ou Tourbillon des passions, d'Alfred Rode
1953  : Les Crimes de l'amour, sketch Mina de Vanghel de Maurice Clavel
1953  : Rue de l'Estrapade, de Jacques Becker
1954  : Le Chevalier de la nuit, de Robert Darène
1955  : Du rififi chez les hommes, de Jules Dassin
1955  : Les héros sont fatigués, d'Yves Ciampi
1955  : Le Couteau sous la gorge, de Jacques Séverac
1956  : La Châtelaine du Liban, de Richard Pottier
1957  : La Roue, d'André Haguet et Maurice Delbez
1957  : Celui qui doit mourir, de Jules Dassin
1957  : Quand la femme s'en mêle, d'Yves Allégret
1957  : La Déroute, d'Adonis Kyrou - documentaire - (voix off)
1958  : Tamango, de John Berry
1958  : Cette nuit-là, de Maurice Cazeneuve
1958  : Jeux dangereux, de Pierre Chenal
1960  : La fièvre monte à El Pao, de Luis Buñuel
1960  : Meurtre en 45 tours, d'Étienne Périer
1960  : Les Bagarreurs du Sahara ou Le Sahara brûle , de Michel Gast
1961  : Vendredi 13 heures , d'Alvin Rakoff
1961  : Les Menteurs, d'Edmond T. Gréville
1961  : Le Jeu de la vérité, de Robert Hossein
1962  : Les Frères corses, d'Anton Giulio Majano
1962  : Le crime ne paie pas de Gérard Oury, sketch L'Affaire Hughes
1962  : Le Jour le plus long, de Ken Annakin
1962  : Le Sang des autres, de Mario Marret - court métrage - (voix off)
1963  : La Cage, de Robert Darène
1963  : Soupe aux poulets, de Philippe Agostini
1963  : Chasse à la mafia, de Jesus Franco
1964  : L'Homme de Rio, de Philippe de Broca
1964  : Un soir... par hasard, d'Yvan Govar
1965  : Sursis pour un espion, de Jean Maley
1965  : Thomas l'imposteur, de Georges Franju
1966  : Les Centurions, de Mark Robson
1966  : Avec la peau des autres, de Jacques Deray
1968  : Coplan sauve sa peau, d'Yves Boisset
1968  : Requiem pour une canaille, de Franco Prosperi
1968  : Les Hommes de Las Vegas, d'Antonio Isasi Isasmendi
1968  : Une veuve dans le vent de Duccio Tessari
1968  : Assis à sa droite , de Valerio Zurlini
1970  : Peau d'âne, de Jacques Demy (voix off)
1971  : Paul Delvaux ou les femmes défendues, d'Henri Storck (voix off)
1971  : La Plus Longue Nuit du diable, de Jean Brismée
1973  : L'Affaire Crazy Capo, de Patrick Jamain
1974  : Le Seuil du vide de Jean-François Davy
1974  : La Couleur de la mer, de Gilles Béhat
1974  : Le Protecteur, de Roger Hanin
1974  : La Balançoire à minouches ou Un tueur, un flic, ainsi soit-il..., de Jean-Louis Van Belle


Jean Servais
Fonds Jean Servais
(Photo Studio Vallois)

 

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