PRÉFACE
Dans Good Canary, Charlie dit, à la fin de la pièce, « on a tous une chance ». À n’en pas douter, être le photographe de Good
Canary, fut pour moi une grande chance. Un immense honneur aussi. Depuis longtemps nous avions évoqué,
Danielle Mathieu-Bouillon et moi, la possibilité de photographier les répétitions d’un spectacle depuis son premier jour.
L’idée étant de voir progresser par l’intermédiaire des images cette construction subtile d’une pièce de théâtre. Mais cela
présentait aussi le risque de perturber, par la présence d’un photographe, cette intimité extraordinaire qui se crée sur un
plateau. C’est dans cet état d’esprit que j’ai abordé ces prises de vues. Le résultat a dépassé tous mes espoirs et très vite
l’idée d’un livre s’est imposée dans mon esprit. Il ne s’agissait pas de créer un ouvrage de plus sur une expérience
photographique, même si cela est justifié dans le principe, mais plutôt de concrétiser ma contribution et d’exprimer ainsi
mes remerciements aux comédiens et au metteur en scène, John Malkovich, qui m’ont accepté. Ces prises de vues sont
chargées d’émotions révélées par le jeu des acteurs et de la mise en scène. J’espère que ce livre les reflète sans prisme.
Enfin, je tiens à exprimer mes plus vifs remerciements à Danielle Mathieu-Bouillon sans laquelle rien ne se serait fait et à
l’association de la Régie Théâtrale qui a participé au financement de la réalisation de cet ouvrage à tirage très limité. Mais aussi
à mon ami Xavier Curt qui en a réalisé patiemment la mise en page et à tous les techniciens du théâtre Comédia et enfin à
son directeur Maurice Molina.
Bernard Richebé

« Il y a trente ans j’ai mis en scène une pièce de théâtre écrite par un jeune auteur américain. A l’époque il travaillait comme plongeur dans la ville de Fort Collins dans
le Colorado. Il avait été diagnostiqué schizophrène et prenait un traitement probablement trop faible. Il voyagea plusieurs centaines de kilomètres, en changeant
plusieurs fois de bus, pour voir une représentation de sa pièce. Quelques instants après le début du prologue de la pièce, il commença à s’agiter nerveusement et à
gémir, émettant des sons, dont un s’approchant le plus d’un rire hystérique involontaire et trop longtemps réprimé. Un autre son, lugubre, à mi-chemin entre un
vagissement et une mélopée funeste. Après environ une minute de plaintes sonores, il finit par dire tout haut dans notre petit théâtre où se trouvaient une dizaine de
personnes : « Ce n’est pas ce que je voulais dire ! » J’étais assis à côté de lui et je lui ai murmuré : « Oh, tais-toi, bien sûr que c’est ce que tu voulais dire. » Cela
a semblé le calmer, et la soirée s’est poursuivie sans nouveaux incidents. Je pense souvent à cette soirée lorsque je suis assis dans l’obscurité d’un théâtre, bien que
je n’aie plus été face à ce genre de confiance ou de jeune arrogance depuis bien longtemps. Maintenant je ne peux qu’attendre ces moments, éphémères, au destin
funeste, ces moments comiques ou angoissants, comme j’attends l’apparition d’un oiseau rare ou d’un papillon de nuit unique. J’espère que nous aurons de telles
apparitions et j’espère que Zach Helm ne sera pas trop tenté de crier : « Ce n’est pas ce que je voulais dire.»
JOHN MALKOVICH
Paris, 2007.

C’est la première fois, si ma mémoire est bonne, qu’un photographe
suit quotidiennement la gestation d’un spectacle théâtral du début à la fin.
Je connais depuis longtemps le talent de Bernard Richebé (il fut le premier
photographe à obtenir le prix de Rome en sa discipline et à résider à la Villa
Médicis…ses portraits d’acteurs sont célèbres). L’occasion paraissait
exceptionnelle : assister, dans l’ombre de la salle, au travail de
John Malkovich et de la brillante équipe de Good Canary.
Tout a commencé un matin de l’automne 2006: Jean-Marc Ghanassia
m’appelle sur mon portable, alors que j’étais en réunion : « Peux-tu nous
recevoir Marie-Laure Munich et moi au Comédia, nous viendrons avec
John Malkovich. » Sans réfléchir, je réponds : « oui bien sûr » et
je raccroche, perplexe. Ai-je bien compris ? John Malkovich,
comme John M…. ?

À 14 h, le caissier, qui avait du tomber de sa chaise de saisissement, me
prévient qu’on me demandait dans le hall et que John Malkovich était
présent !!! C’était lui, en effet, courtois, curieux, bienveillant, précis et méthodique, comme un grand professionnel désireux de découvrir ce lieu, dont j’allais tenter de lui faire les honneurs. Je crois qu’il aima le théâtre au premier
regard. Après une visite approfondie de la scène, alors que nous étions assis
au 2ème balcon, il me confia que ce lieu lui évoquait son théâtre de
Chicago… Il me parla de la pièce, de la manière dont il l’avait connue et
aimée… Le lendemain j’apprenais, par Jean-Marc Ghanassia, que,
Good Canary, dont il partageait les droits avec Marie-Laure Munich serait
créée, si Maurice Molina en était d’accord, avec Cristiana Reali et Vincent
Elbaz, au Théâtre Comédia, lui-même prendrait part à cette
coproduction avec Marie-Laure et John.
Le calendrier des auditions dut s’adapter aux séjours parisiens de John.
Je découvris alors son respect profond des acteurs, ses égards, sa curiosité
toujours en éveil, alimentant une réflexion à la fois constante et discrète,
voire secrète.

Christiana Reali et Vincent Elbaz
Puis, vinrent les séances de travail au cours desquelles furent résolus et aplanis
la majeure partie des problèmes posés par l’aspect totalement novateur des
décors et des lumières. Avec l’humilité des artisans qui, sans cesse, sur le métier
remettent leur ouvrage, se conjuguèrent les talents complémentaires de Pierre-
François Limbosch, auteur du concept et des images, de Marc Morange,
Directeur technique du théâtre chargé de dresser les plans et d’organiser leur
réalisation et de Christophe Grelié à qui incombait les lumières et les effets
spéciaux. En Juillet les répétitions commencèrent et je présentais Bernard
Richebé à John qui donna son accord pour l’aventure. Comment ne pas
partager la fascination de Richebé pour un Malkovich parfaitement bilingue,
dont le vocabulaire français est si choisi, si varié, tellement riche qu’il pourrait
rendre jaloux nombre de nos contemporains. Il observe, il écoute, il propose, il
guide l’acteur, lui ouvrant des voies possibles, insoupçonnées, dirigeant à la fois,
avec précision et liberté. J’ai toujours eu l’impression qu’il travaillait, avec en tête
une musique intime, comme une rythmique précise en osmose avec l’oeuvre
elle-même, en conservant en permanence une vision de peintre, ce qui explique
certainement son immense complicité avec Pierre François Limbosch.
Temps intenses de travail, moments de pause cigarette sous le soleil de la cour,
propos partagés avec les adaptateurs Michael et Lulu Sadler, échanges de
regards, vigilance constante de Fanette son assistante, présence active et
concentrée des artistes, de l’équipe de réalisation et des techniciens, en
parallèle avec le casting des canaris Riri, Fifi et Loulou qui observent, s’apeurent
et s’intègrent au spectacle, frôlant presque le cabotinage.
Il y aurait tant à dire et à raconter… Nous sommes tous pleins d’une émotion
foisonnante de souvenirs, d’anecdotes, d’enseignements, de complicité,
d’angoisses, de bonheurs, de fatigue et de rires partagés. Si je devais privilégier
une anecdote, ce serait celle où, pour illustrer l’hyper-agitation d’Annie jouée
par Cristiana, John avait eu, un temps, l’envie d’y associer un thème musical
célèbre. Je lui précise que les droits d’utilisation seront difficiles voire impossibles
à obtenir. On en parle quelques instants, tandis qu’il passe sa main sur son
crâne dans un geste qui lui est familier quand il réfléchit. Soudain il accouche
littéralement d’une idée nouvelle, bien plus riche que la précédente : il explique
au compositeur Nicolas Errera, qu’il faut créer une musique qui mêlera
le souvenir des conversations qu’elle a eue précédemment avec ses partenaires ;
ces dialogues s’accéléreront au rythme de sa folie engendrée par la prise des
amphétamines, le tout se fondant dans le thème musical d’Annie. C’était la
bonne idée… bien plus originale que la précédente et il lui avait fallu
45 secondes. John Malkovich, c’est aussi cette réactivité immédiate dans
la créativité. Cristiana Reali, sublimissime dans son rôle, en tête d’une
distribution pleine de talent, Vincent Elbaz, José Paul, Ariel Wizman, Jean-Paul
Muel, Stéphane Boucher, Bénédicte Dessombz, nous pardonneront, si nous
semblons au Théâtre Comédia, être devenus des « fans » de Malkovich. Ils
le feront non seulement parce qu’ils le sont eux-mêmes, mais aussi, parce
que, face à un tel homme de théâtre, si simple qu’on oublie qu’il est connu
et reconnu à l’échelon planétaire, qui œuvre avec tant d’ardeur et de talent
pour ce théâtre que nous aimons tous passionnément, comment serait-il
possible de ne pas en être « fans » ? Les photographies de
Bernard Richebé qui survivront à cette expérience démontreront que lui non
plus n’y a pas échappé.
À cet instant, j’ai envie de remercier Marie-Laure Munich et
Jean-Marc Ghanassia, d’avoir franchi, un après-midi de l’automne 2006,
en compagnie de John Malkovich, le seuil du Théâtre Comédia.
Danielle Mathieu-Bouillon
ancienne directrice
du Théâtre Comédia, présidente de l'A.R.T.



GOOD CANARY
Mise en scène de John MALKOVICH
une pièce de Zach HELM
Adaptation de Lulu et Michael SADLER
avec
Cristiana REALI : ANNIE
Vincent ELBAZ : JACQUES
José PAUL : MULHOLLAND
Ariel WIZMAN : JEFF
Jean-Paul MUEL : CHARLIE
Stéphane BOUCHER : STUART
Bénédicte DESSOMBZ : SYLVIA
Assistante à la mise en scène : Fanette BARRAYA
Attachée de presse : Joëlle BENCHIMOL
Décors : Pierre François LIMBOSCH
Costumes : Caroline de VIVAISE
Assistée de Brigitte LALÉOUSE-GOMES
Effets spéciaux et lumières : Christophe GRELIÉ
Musique Originale : Nicolas ERRÉRA et Ariel WIZMAN
Affiche : Terence JONES
Photos des répétitions et du spectacle : Bernard RICHEBÉ
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