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Molière et sa troupe

par Séverine Mabille

( Séverine Mabille collabore, régulièrement, avec le mensuel Rappels, et a signé des articles dans divers ouvrages comme Le dictionnaire international du bijou ou Phèdre : Le choix de l'absolu. Elle travaille aussi avec des comédiens ou des metteurs en scène comme Anne Delbée. )

 

le fauteuil de Molière
Fauteuil de Molière dans Le Malade imaginaire
Collection Comédie Française
(photo DR)

Si l'on a consacré une somme considérable à Molière et à son œuvre, que savons-nous de sa troupe ? De ceux qui ont créé «à l'original» selon la formule consacrée à l'époque, les rôles de Cléante, de Zerbinette ou de Nicole. Ils ont vécu ensemble, espéré et tremblé ensemble, ont mouché leurs détracteurs aussi bien que des chandelles, et prêté jusqu'à leurs caractéristiques physiques à ses personnages: si Jodelet est pâle, qu'Ergaste est gros et Laflèche boiteux, n'est-ce pas que le premier se fardait le visage en blanc, que le second, Du Parc, était rond comme une barrique et que le dernier, Louis Béjart, claudiquait après un accident ?

Jean-Baptiste a un peu plus de vingt ans, en 1643, lorsqu'il annonce à son père qu'il renonce à lui succéder comme tapissier : Il se refuse à passer sa vie, les doigts poissés de colle et la bouche pleine de clous. Il désire rejoindre la famille Béjart et devenir tragédien. La légende veut que son père ait demandé à Georges Pinel, ancien maître d'école, de raisonner son fils ainé. Pinel ne décourage pas le jeune homme mais se laisse entrainer dans l'aventure de l'Illustre-Théâtre. Son paraphe, le sixième, sur le contrat de la fondation, atteste de sa présence au sein de la compagnie mais pas de la véracité de l'anecdote. Le 30 juin 1643, l'acte est signé devant maitre Fiéffé, notaire à Paris. Les dix signataires sont Jean-Baptiste Poquelin, Joseph, Madeleine et Geneviève Béjart (leur mère Marie Hervé n'en est pas et Louis viendra plus tard), une fille de menuisier: Madeleine Melingre, un écrivain : Georges Pinel, la fille d'un commis du greffe : Catherine des Urlis, le frère d'une comédienne du Marais : Germain Clérin, un clerc de procureur : Nicolas Bonnenfant et un seul comédien reconnu : Denys Beys, frère du célèbre poète, ami de Scarron. Il était précisé qu'ils s'unissaient et se liaient volontairement après s'être mis d'accord sur les articles essentiels pour «l'exercice de la comédie.» Poquelin, Clérin, Béjart choisiront alternativement les «héros», Madeleine «prendra le rôle qui lui plaira.»

L'Illustre Théâtre
Fac-similé des signatures des comédiens de l'Illustre Théâtre au bas de l'acte de société du 30 juin 1643
in L. Moland, Œuvres complètes de Molière, t. I, 2e édition 1685

de haut en bas : Denis Beys, Germain Clérin, Jean-Baptiste Poquelin, Joseph Béjart, Nicolas Bonnenfant, Georges Pinel, Madeleine Malingre, Madeleine Béjart, Catherine des Urlis, Geneviève Béjart. André Maréchal, avocat au parlement, Marie Hervé, veuve de Joseph Béjart père et Françoise Lesguillon, mère de Catherine des Urlis, signent en qualité de témoins.

La jeune troupe, avec toute l'ardeur de sa passion, ne doute pas de faire une honorable concurrence à l'Hôtel de Bourgogne et aux comédiens italiens en vogue. Elle loue le jeu de paume des Métayers (situé à peu près à l'endroit occupé par la cour de l'Institut aujourd'hui), fait paver l'entrée et engage quatre musiciens. Hélas ! L'entreprise ne tarde pas à péricliter : « Les jours suivants n'étant ni festes ni dimanches, L'argent de nos goussets ne blessa pas nos hanches » se plaint Elomire, anagramme de Molière, dans une charge contre lui. Son détracteur semble, hélas, n'énoncer qu'une cruelle vérité. Nos comédiens pensent conjurer le sort en changeant de quartier. Ils inaugurent leur nouvelle salle, le jeu de paume de la Croix-Noire, proche de la place Royale en janvier1645. C'est un nouvel échec, malgré l'intérêt de Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII. Le découragement est à son comble quand Jean-Baptiste est jeté au Châtelet, sur requête d'un maître chandelier lassé d'attendre son dû, en août de la même année. Pendant son absence, L'Illustre-Théâtre s'est réduit à sept membres et s'est replié au jeu de paume de la Croix-Blanche, rue de Buci. C'est là, qu'ils feront une dernière tentative parisienne et connaitront leurs ultimes déboires avant de partir en province pour douze longues années.

 

La compagnie de la Béjart, puisque c'est ainsi qu'on la nomme, affiche les premiers essais de Molière en 1650 : La Jalousie du Barbouillé et Le Médecin volant. Dans cette folle pérégrination, il faut essayer tous les genres, tenir tous les emplois, monter les tréteaux dans un village et le lendemain, charger hardes et marmots avant de gagner la prochaine halte . Molière compose des canevas à la façon des italiens : ses camarades et lui brodent ensuite, avec forces mimiques, devant les spectateurs. A Lyon, trois ans plus tard, la comédie L'Étourdi remporte un tel succès, que plusieurs acteurs d'une troupe rivale, menée par Mitalla, passèrent dans celle de Molière et de Madeleine. Parmi eux, le couple De Brie. Si le mari est engagé complaisamment par Molière et voué aux utilités, sa femme sera pendant vingt ans l'ingénue du théâtre de Molière : « Elle se prend d'un air le plus charmant du monde aux choses qu'elle fait, et l'on voit briller mille grâces en toutes ses actions, une douceur pleine d'attraits, une bonté toute encourageante, une honnêteté adorable. »

Mademoiselle de Brie-
Mlle de Brie, dans L'École des Femmes, par François Chauveau, 1664

En un mot, c'est Agnès. Elle le sera d'ailleurs à soixante ans passé par la volonté du parterre qui hue la jeune Angélique Ducroisy, et réclame mademoiselle De Brie avec insistance . Elle viendra, jouera le rôle sans se changer, en habit de ville, acclamée à chaque réplique. Leur camarade, Marquise du Gorla, quitte, également, Mitalla pour rejoindre René Du Parc, dit Gros-René depuis la création de ce personnage dans Le Dépit Amoureux, qu'elle épouse cette même année 1653. Qui était cette comédienne dont Molière, les deux Corneille, La Fontaine et Racine, qui lui offrira Andromaque, tomberont éperdument amoureux ? Mademoiselle Du Parc, outre sa grande beauté, excelle dans les rôles nobles qu'elle porte avec le plus de naturel possible. Enfin, un naturel propre à la dramaturgie du XVIIe, encore bien éloigné de celui d'Antoine !
Dans L'Impromptu de Versailles, elle s'inquiètera auprès de l'auteur du rôle de «façonnière», si éloigné de sa nature, qu'elle devra défendre. Molière rétorquera : « C'est vrai, et c'est en quoi vous faites mieux voir que vous êtes une excellente comédienne, de bien représenter un personnage qui est si contraire à votre humeur. »

Du Parc et Marquise de Gorla
René Berthelot, dit Du Parc et Marquise de Gorla par Fr. Hillemarcher d'après des portraits du temps
in La troupe de Molière, Frederic Hillemacher, 1869

Notre compagnie, ragaillardie par la présence de recrues de choix, voyage dans le Languedoc et offre ses services au prince de Conti, condisciple de Molière au collège de Clermont, pas encore férocement dévot. Ils restent auprès de lui quelques mois puis retrouvent Lyon, où ils croisent la route d'un barde et poète fantasque, accompagné de deux pages, son luth en bandoulière : D'Assoucy. Il laissera un émouvant témoignage de leur hospitalité : « Quoique je fusse chez eux,je pouvais bien dire que j'étais chez moi. Je ne vis jamais tant de bonté, tant de franchise ni tant d'honnêteté, que parmi ces gens-là, bien dignes de représenter réellement dans le monde, les princes qu'ils représentent tous les jours sur le théâtre. »

 

Le succès rencontré en province, ne suffit plus à satisfaire l'ambition de la troupe. Elle veut la consécration à Paris. Vers Pâques 1658, elle prend ses quartiers à Rouen, à quelques heures à peine de la Capitale. Molière sollicite la protection de Monsieur, frère de Louis XIV, et l'obtient. Désormais Madeleine s'efface, Molière dirige. C'est donc en qualité de Comédiens de Monsieur qu'ils paraissent devant le roi et la reine-mère, dans la salle des cariatides au Louvre, le 24 octobre. Cette fois, le retour est définitif, l'apogée en sera le droit de porter le nom de troupe du roi en 1665, d'abord au Petit-Bourbon, en alternance avec la troupe italienne, puis au Palais-Royal. L'année suivante, Molière recrute un acteur atypique, pour remplacer dans les valets, Gros-René, parti, avec sa femme, à l'Hôtel du Marais: Jodelet. Après quelques farces : Jodelet maitre et valet ou Jodelet prince, il débute dans Les précieuses ridicules le 18 novembre où, suivant l'habitude, il porte son nom. Le «fariné», comme l'appelle le public, ne renonce pas à sa farine pour autant. Mascarille, interprété par Molière, justifie son teint : « Ne vous vous étonnez pas de voir le vicomte de la sorte ; il ne fait que sortir d'une maladie qui lui a rendu le visage pâle comme vous voyez. »

Jodelet
Julien Bedeau, dit Jodelet

En même temps que Jodelet, les engagements des comédiens partaient immuablement de Pâques, Molière engage Charles Varlet, dit Lagrange. Le comédien paraît sous son propre nom dans les Précieuses puis sera, tour à tour, le menteur de Corneille, Eraste (Les Fâcheux), Valère (L'École des maris) et Don Juan. Dans l'Impromptu, Molière rendra à ce fidèle, le plus beau des hommage, d'une simple phrase laconique: « Pour vous, je n'ai rien à vous dire. » Néanmoins, il ne se borne pas à être le jeune premier, il est aussi le caissier de la compagnie. Il note sur un registre, scrupuleusement tenu, les recettes et les entrées, n'hésitant pas à avancer 300 livres sur sa bourse pour des «frais extraordinaires.» Il relate aussi, en marge de ses comptes, les évènements qui émaillent la vie de la troupe, léguant un précieux document à la postérité. Jal décrit ainsi ce fameux registre : «  Ce mémorial que les comédiens français possèdent aujourd'hui et que leur caissier garde comme un trésor dans le coffre de fer où il enferme ses recettes, forme un volume in-4°, écrit sur papier Hollande, d'une écriture assez grosse, non pas belle, mais lisible. Une reliure de parchemin en manière de porte-feuilles, attaché par un cordon de cuir, couvre le livre auquel Lagrange donna ce titre : Extraits des receptes et des affaires de la Comédie, depuis Pâques de l'année 1659, appartenant au sieur La Grange, l'un des comédiens du Roy. »

registre de Lagrange
Page de titre du registre de La Grange
1659 - 1685

Collection Comédie Française

Lagrange
Lagrange, d'après l'estampe de Jean Sauvé sur le dessin de P. Brifart
in La troupe de Molière, Frederic Hillemacher, 1869

Outre ses divers fonctions, il endosse bientôt celle d'orateur, en remplacement de Molière, dès 1664. Chaque théâtre, usait des services d'un orateur chargé d'haranguer le public avant la représentation : un compliment habilement tourné le remerciait d'être venu et lui annonçait la pièce du jour suivant en termes choisis afin de l'inciter à revenir. Molière excellait dans ce rôle. Chappuzeau souligne «la bonne grâce » avec laquelle il s'exécutait mais rend également hommage à son successeur : « Comme il a beaucoup de feu et de cette honnête hardiesse si nécessaire à l'orateur, il y a du plaisir à l'écouter quand il vient faire le compliment » A la mort de Molière, le 17 février 1673, L'Hôtel de Bourgogne n'aura de cesse de l'engager, la proposition est d'autant plus alléchante que le roi donne leur salle à Lully, il la convoite de longue date, suscitant la défection de la plupart des comédiens de la troupe. Mais La Grange refuse cette situation, il incite Armande, veuve de Jean-Baptiste, à acheter une nouvelle salle et dévergonde quelques acteurs du théâtre du Marais. Quatre mois après la mort de leur directeur, le 23 juin 1673, M. de la Reynie, lieutenant de police du roi, ordonne l'établissement de la troupe du roi rue Mazarine et casse la compagnie des comédiens du Marais. L'Hôtel de Guénégaud est inauguré le 9 juillet, il donne Tartuffe puis Les Femmes savantes, L'Avare, Le Misanthrope... En un mot, le répertoire de Molière.

Armande Béjart
Armande Béjart par Israël Silvestre

La jonction des deux troupe annonce le déclin de l'Hôtel de Bourgogne, mademoiselle Champmeslé, créatrice de Phèdre, le quitte pour ses ennemis. Pour couper court à cette querelle préjudiciable à l'art théâtral, le roi décide la réunion des comédiens rivaux, en 1680, dans un seul et même lieu : La Comédie Française.

Alors que Lagrange se forge une belle réputation, un capitaine au régiment de Lorraine quitte l'armée pour se lancer sur les planches, délaissant les bottes pour les cothurnes ! La Thorillière suit son beau-père, Laroque, orateur, et tragédien très occasionnel, au Marais. Très vite, nous le retrouvons a Palais-Royal, dès juin 1662, proposant sa prestance aux princes et raisonneurs du répertoire. Il campe allégrement Jupiter (Amphitryon) ou l'Automne, juché sur un chameau (Les plaisirs de l'Ile enchantée). A peine dépouillé de ses attributs métaphoriques, il endosse l'habit, plus austère, de Cléante, insensible aux roueries du calotin, dans Tartuffe, ou celui de Philinte dans Le Misanthrope.

de la Thorillière
La Thorillière d'après une aquarelle
in La troupe de Molière, Frederic Hillemacher, 1869

Baron
Baron d'après le portrait de Des Rochers
in La troupe de Molière, Frederic Hillemacher, 1869

Si La Thorillière rencontre tardivement Molière, vers l'âge de trente cinq ans, Baron, considéré comme le plus grand acteur de ce siècle, s'attache à lui, encore enfant. Grimarest nous rapporte que le petit garçon souhaitait rester auprès de son mentor pour « lui marquer sa vive reconnaissance de toutes les bontés qu'il avait eues pour lui ».A partir de ce jour, Molière prend soin de Baron comme de son propre fils, le logeant chez lui et veillant à lui apprendre l'art de la diction. En 1670, il reçoit Domitien, dans Tite et Bérénice de Corneille, premier, d'une longue série de rôles tragiques portés, par le ferveur du public, au firmament. Mademoiselle Clairon vantera sa « simple et véritable grandeur » et reconnaitra lui devoir « les premières leçons de cette vérité qu'il est toujours si difficile d'atteindre. » Cette même année, Mademoiselle Beauval crée le rôle de Nicole, du Bourgeois gentilhomme, au château de Chambord. Un physique ingrat et un rire incessant aurait, dit-on, indisposé le roi à son égard qui exige son renvoi. Molière supplie et argue qu'il est trop tard, pour faire apprendre un rôle aussi long à une autre. Beauval joue, et joue si bien, que le monarque, au sortir de la représentation, aurait signifié à Molière la réception de son interprète. Dorénavant, l'auteur s'inspirera du travers de son interprète : Nicole rit, Zerbinette (Les fourberies de Scapin) rentrera sur scène en riant !

Mademoiselle Beauval
Mademoiselle Beauval d'après un portrait
in La troupe de Molière, Frederic Hillemacher, 1869

Les comédiens des siècles passés nous seront toujours supérieurs en «ombres.» Ils nous ont laissé des traces, simples fragments parfois, pour en découdre avec l'inertie du temps et rappeler qu'ils furent talentueux et admirés.

 

Séverine Mabille
avec son aimable autorisation

A lire

- Recherches sur Molière
Eud. Soulié Alfred Simon

- Molière, Une vie
Hachette, 1863 La manufacture, 1987

- Molière, Bourgeois de Paris et Tapissier du Roy
Georges G.Toudouze FolioLibrairie Floury, 1946

- Le roman de monsieur de Molière
Mikhaïl Boulgakov

farceurs français et italiens
Les farceurs français et italiens depuis 60 ans et plus, peints en 1670
à gauche, Molière, Jodelet et Poisson

copie d'après le tableau de la Comédie Française attribué à Vério - peinture et photo Vincent Parot - coll. particulière

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