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Le Théâtrophone : Une pieuvre acoustique selon Cocteau

par Séverine Mabille

Séverine Mabille

( Séverine Mabille signe dans le mensuel Rappels les articles consacrés à l’histoire du théâtre. Elle a également collaboré à divers ouvrages comme Le dictionnaire international du bijou, Phèdre : Le choix de l'absolu ou Suzanne Lalique-Haviland, Le décor réinventé. Conférencière et Chargée de missions dans plusieurs musées, elle a aussi mis en scène quelques correspondances dans des “ lieux de mémoire ”. Elle travaille aujourd’hui avec des comédiens ou des metteurs en scène comme Anne Delbée. )

 

 

Le Théâtrophone

En novembre 1881, Victor Hugo participe à une expérience inouïe dont s’inspirera Albert Robida pour Le Vingtième Siècle, publié deux ans plus tard. Dans ce roman futuriste, l’auteur imaginera le « Téléphonoscope », version augmentée du Théâtrophone : « L’art dramatique trouva dans le téléphonoscope les éléments d’une immense prospérité ; les auditions théâtrales téléphoniques, déjà en grande vogue, firent fureur, dès que les auditeurs, nous content d’entendre, purent aussi voir la pièce. » 1

Pour Victor Hugo, il s’agit d’entendre, pas encore de voir, cependant il témoigne de son ébahissement dans ses Carnets : « Nous sommes allés avec Alice ( sa belle-fille ) et les deux enfants à l'hôtel du Ministre de la Poste. C'est très curieux. On se met aux oreilles deux couvre-oreilles qui correspondent avec les murs, et l'on entend la représentation de l'Opéra, on change de couvre-oreilles et l'on entend le Théâtre-Français, Coquelin, etc. On change encore et l'on entend l'Opéra-Comique. Les enfants étaient charmés et moi aussi» 2

Lors de l'Exposition internationale d'électricité organisée la même année, Clément Ader, connu pour avoir installé le premier réseau téléphonique privé, présente cette machine extraordinaire comme une prouesse technique : des microphones sont placés sur la rampe de l'Opéra et de la Comédie-Française, le pavillon tourné vers la scène. Ils sont reliés par un système électrique complexe à des écouteurs téléphoniques installés dans deux salles de l'exposition. L'écouteur de gauche capte l'action qui se déroule à gauche du plateau, celui de droite retransmet l'action de son côté. La presse se fait l'écho de ce phénomène nouveau : « Tous ceux qui ont assisté aux expériences ont remarqué un phénomène particulier auquel on pourrait donner le nom de perspectives auditives ». La retransmission n'est pas toujours aisée : outre l'intrigue dramatique, les auditeurs suivent le moindre chuintement, le plus petit craquement, les bruissements divers et le brouhaha.

Lorsque l'exposition ferme ses portes, les installations de Clément Ader sont récupérées par le musée Grévin. Il proposera désormais, parmi ses nombreuses attractions, le répertoire du caf'conc’ L'Eldorado où les microphones sont désormais installés. Sic transit gloria mundi

Si en France, l'intérêt pour cet appareil s'essouffle faute d'une véritable réflexion sur son utilisation, d'autres pays comme le Portugal en saisissent immédiatement l'importance. En 1884, le monarque portugais est étrillé par la presse pour manquement à la dignité de sa charge : il a assisté depuis son palais à la retransmission d'un spectacle donné à l'Opéra San Carlo au moment où un deuil lui interdisait de se montrer en public. Dès l'année suivante, la salle de l’Opéra de Lisbonne se dote d'un système de représentations auditives accessible par abonnements.

L'Exposition universelle, montée en 1889 à Paris, favorise la création de La compagnie du Théâtrophone. Il est enfin et durablement baptisé. Ses fondateurs, Marinovitch et Szarvady, ont perfectionné l'invention d'Ader en imaginant un appareil automatique muni d'écouteurs téléphoniques. Le succès est immédiat mais repose plutôt sur son étrangeté, la file d’attente serpente démesurément dans l’espoir d’entendre tressauter quelques secondes un piano mécanique ! Il est rapidement installé dans divers lieux publics, hôtels, cafés et même le foyer du théâtre des Nouveautés. Une pièce de 50 centimes permet cinq minutes d'écoute et une pièce de 1 franc, 10 minutes. Un voyant réagissant aux impulsions électriques envoyées par une opératrice, la demoiselle du téléphone dont la voix sortant du cornet enchantait Marcel Proust, annonce les représentations en cours et prévient des entractes : Des mélodies, enregistrées sur bandes perforées bercent l'attente.

La Demoiselle du Théâtrophone
La Demoiselle du Théâtrophone

Le poste central du réseau, rue Louis-le-Grand, bourdonne constamment : les lignes qui partent des transmetteurs installés sur les scènes de théâtres, de plus en plus nombreux malgré les réticences de leurs directeurs inquiets de la concurrence, sont jointes à un tableau commutateur. Une seule employée suffit pour connecter ces lignes à celles des abonnés.

Ceux qui ne possèdent pas le téléphone, jugé trop onéreux par beaucoup, peuvent louer un récepteur, uniquement conçu pour recevoir la programmation de la compagnie. Cet appareil « monophonique » ne permet pas de bénéficier des « perspectives auditives » rapportées par les journalistes.

De grands panneaux publicitaires installés au carrefour ou de simples encarts dans les journaux vantent ses mérites : « Le théâtre chez soi. Pour avoir à domicile les auditions de : Opéra, Opéra - Comique, Variétés, Nouveautés, Comédie-Française, Concerts Colonne, Châtelet, Scala, s'adresser au Théâtrophone. »

Affiche de Jules Chéret - 1896
Le Théâtrophone
Affiche de Jules Chéret - 1896

La qualité d'écoute oscille en fonction de l'affaiblissement du signal difficile à stabiliser. Edmond Rostand, alité, n'assiste pas au triomphe de L’Aiglon, campé avec ferveur par Sarah Bernhardt en mars 1900. Il livrera sa frustration à Paul Faure : « C’est de mon lit, l'oreille collée au Théâtrophone, que j'écoutais ma pièce, ce soir-là et les soirs d'après. La voix des acteurs, les mouvements du public, arrivaient bien jusqu'à moi, mais affaiblis, déformés. » 3

Très vite, Marcel Proust, souvent confiné chez lui par les divers maux qui l'accablent, en devient un fervent utilisateur. Il confie, en 1911, son engouement à son ami le musicien Reynaldo Hahn : « J'ai entendu hier, un acte des Maîtres Chanteurs et ce soir... Tout Pelléas. » Quelques jours auparavant, il concédait cependant une certaine déception auprès d'un autre de ses correspondants, Georges de Lauris : « Je suis abonné au Théâtrophone donc j’use rarement, où on entend très mal. Mais enfin pour les opéras de Wagner que je connais presque par cœur, je supplée aux insuffisances de l'acoustique. Et l'autre jour, une charmante révélation, qui me tyrannise un peu : Pelléas je ne m'en doutais pas ! » 4

Il faudra attendre la fin de la Première Guerre, et la décennie qu'elle inaugure, pour bénéficier d'une amélioration notable du confort acoustique, grâce à l'utilisation d'amplificateurs à lampes et de diaphragmes, plus performants et plus légers, en remplacement des pavillons. Les rampes de théâtre ployaient dangereusement sous le poids des appareils précédents, à tel point que la société devait limiter le nombre de ses abonnés. Désormais un seul microphone peut desservir plusieurs auditeurs. À Proust reclus, le Théâtrophone offre un espace médiateur qui participe de son imaginaire. Comme l'interprétation de la Berma, la comédienne sublimée de la Recherche, était « autour de l'œuvre, une seconde œuvre vivifiée par le génie », la technique, même imparfaite, même vacillante, ouvre le champ non seulement à l’interprétation formelle mais aussi aux interprétations fantasmatiques : « Je trouvais la rumeur agréable mais pourtant un peu amorphe quand je me suis aperçu que c'était l’entracte ! » 5

Il incite vivement Mme Strauss à souscrire ce nouveau service : « Si vous êtes demain soir chez vous, vous devriez demander le Théâtrophone. On donne à l’opéra la charmante Gwendoline. » Il réitère sa proposition deux ans plus tard : « Vous êtes-vous abonnée au Théâtrophone ? Ils ont maintenant les concerts Touche et je peux dans mon lit être visité par le ruisseau et les oiseaux de La Symphonie Pastorale dont le pauvre Beethoven ne jouissait pas plus directement que moi puisqu'il était complètement sourd. » 6

Au début des années trente, la compagnie peut s'enorgueillir de près de trois cents abonnés et investir dans un nouvel haut-parleur amplificateur T30 : les hyperboles fusent dans les prospectus et les publicités afin de glorifier son audition inégalable ! Une liste de trente endroits, parfois contrastés, parmi lesquels le Lido ou Notre-Dame, est censée asseoir sa réputation.

Pourtant le Théâtrophone, cette pieuvre acoustique pour reprendre l'image signifiante de Cocteau, sera remisé au magasin des accessoires dès 1932, peu à peu remplacé par la TSF. Jules Claretie rendant hommage au tragédien Mounet-Sully avait usé d'une belle formule : « Une voix émue au fond d'un théâtre nous rendait l'amour du beau. » Ce fut également la mission du théâtrophone, une innovation fantastique dans toute l’acception du terme, dont la courte vie n'aura tenu qu'à un fil.

1 Albert Robida, Le Vingtième siècle, Georges Decaux Editeur, Paris, 1883.
2 Victor Hugo, Choses vues,1849-1885, Gallimard, 1974.
3 Paul Faure, Vingt ans d’intimité avec Edmond Rostand, Librairie Plon, Paris, 1928.
4 Marcel Proust, À un ami, Amiot-Dumont, Paris, 1948.
5 Lettre au musicien Reynaldo Hahn, 21 février 1911.
6 Veuve du compositeur Georges Bizet (remariée à Emile Strauss) dont elle a eu un fils, Jacques, condisciple de Marcel Proust au cours Pape-Carpentier et au lycée Condorcet.

 

Le Théâtrophone
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Séverine Mabille
avec son aimable autorisation

 

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