Association de lalogoRégie Théâtrale

 

Jean-Claude Brisville, le duelliste de la langue française

par Séverine Mabille

 

Jean-Claude Brisville
Jean-Claude Brisville
in Programme original de La Villa bleue
(photo DR)
Collections A.R.T.

Il aimait confronter deux caractères antagonistes : « Si mes pièces ont eu du succès, c'est peut-être parce qu'en amont, je fais des recherches fouillées. Le plus difficile est de trouver deux personnages qui fonctionnent ensemble... Ensuite chaque action découle de leur caractère. Je suis toujours aidé par l'Histoire, en étudiant la vie de mes personnages, je découvre une somme que je n'aurais jamais eu l'idée d'inventer. L'auteur de théâtre est comme un chasseur d'or, il creuse et trouve de l'or.  »1

L'Histoire éclaira très tôt une enfance qu'il disait grise 2 si ce n'était la présence d'une grand-mère bienveillante et d'un jeune frère : «  Un bel après-midi (une photo datée de 1927 en fait foi) mes parents qui m'ont emmenés avec eux dansent sur la piste du Casino. Je les revois si jeunes. Peut-être s'aimaient-il encore à l'époque. » 3 Une enfance ponctuée par les séances de cinéma (muet) et les séjours à la mer dont il gardera la saveur : « Matins légers du Nord sur la plage où le vent fait claquer les oriflammes. Et toujours ce soleil fringant et gai, cette lumière optimiste (…) Pas de dispute à la maison : de vraies vacances. »

 

L'enfance et ses sortilèges

Jean-Claude Brisville était né le 28 mai 1922 à Bois-Colombes, il était issu d'une famille d'industriels : son grand-père dirigeait une usine de fonte malléable à Nouzonville dans les Ardennes et son père s'installa à Asnières Un père fantasque, il ne trouva jamais réellement sa place socialement et en conçu une certaine amertume, qui dirigeait également de juillet à septembre le grand orchestre de l'Hôtel des Terrasses. Comme pour le Petit chose de Daudet esseulé sur son île chimérique, tout événement était pour le petit garçon prétexte à ouvrir le champs à l'imaginaire : Il se voulait héros de Jules Verne ou de José Moselli4, à la rigueur capitaine Fracasse.

Le goût des histoires, dans lequel se profilait déjà celui, encore flou, de l'Histoire et celui des mots, des phrases, des sortilèges de la grammaire s'imposa à lui très jeune alors qu'il était alité.

Sa grand-mère lui rapporta Le Petit Illustré : « Elle s'assit à mon chevet et m'en fit la lecture. Immédiatement sensible à la construction de la phrase, à sa syntaxe, à la propriété des termes. A ce moment je sais qu'il y avait dans l'écriture une magie dont elle avait le privilège et qui déjà me subjuguait. Et chaque année, pendant trois ans, ma vie allait être ponctuée par la parution de ce journal. »5

C'est sensiblement à la même époque qu'allongé sur le tapis du salon (il me montra un jour une photographie montrant deux petits garçons posant gravement sur la pointe d'un tapis devant une cheminée de marbre sombre surmonté d'un buste de Dante et me dit en riant qu'il s'agissait du « fameux tapis ») en train de jouer, la TSF fonctionnait : «Je fus frappé par la phrase suivante, prononcée par une femme: « Le jazz est une nouvelle expression d'art qu'il ne faut pas juger à la lumière de la musique classique ». Je ne savais pas ce qu'était le jazz, ni la lumière, ni la musique classique, mais le rythme et le balancement de cette phrase m'ont enchanté. Chez nous, on ne parlait guère. Cette phrase m'a donnée le goût de la langue française lorsqu'elle est bien parlée. Je ne l'ai jamais oublié : Elle a hanté mon enfance. Je me souviens aussi de la lessive Saponite, de la crème Eclipse pour faire briller ses chaussures, des manchons pour les dames et des guêtres pour les messieurs, du marchand de couleurs et de celui de sable, des voleurs à la tire, des monte-en-l'air et des souris d'hôtel... » 6

Dès lors il dévora le Larousse universel, fasciné par les reproductions sépia des Énervés de Jumièges ou de L'Excommunication de Robert le Pieux, Le Tour de France par deux enfants, L'Illustration, les contes de Poe, Jules Verne, Théophile Gautier, Victor Hugo et tant d'autres qui, au fils du temps, viendront peuplés un esprit avide de rencontres et d'éblouissements partagés comme Chateaubriand, Gracq, Camus, Valery Larbaud, Benjamin Constant, René Char, Robert Desnos, Colette, Nerval ou Marguerite Audoux, auteure oubliée de Marie-Claire (prix Fémina 1910) qui ne cesseront d’irriguer sa vie … sans jamais renier Alexandre Dumas, Maurice Leblanc, Gaston Leroux ou Bibi Fricotin.

À peine entré dans l'adolescence, il s'essaya à écrire des romans-feuilletons, médiocres imitations de ce qu'il lisait dans Le Petit Illustré, subjugué par les romans maritimes de José Moselli : « Plus tard, j'ai découvert que de Gaulle, dans ses Mémoires, fait allusion à cet écrivain injustement méconnu. Je retenais les mots que je ne comprenais pas: bastingage, étambot, palétuvier... A chaque mot nouveau, le génie humain me paraissait sans bornes.» 7

Pour cet adolescent pétri d'aventures livresques, enivré par les mots et épris de cinéma chaque moment de liberté sera prétexte à découvrir et à s'émerveiller (l'un des mots qui reviendra le plus souvent dans nos discussions) : « c'était le 11 novembre 1940, les allemands étaient arrivés au mois de juin. Ils occupaient Paris qui était rentré dans le silence. Et, ce jour là, il faisait un très beau temps, la Comédie-Française faisait sa réouverture avec Le Cid et c'était la première fois que j'allais au Théâtre Français. J'ai été émerveillé par la mise en scène de Jacques Copeau et l'apparition des grands sociétaires de cette époque : Jean-Louis Barrault, Madeleine Renaud, Marie Bell... On avait l'impression que la France retrouvait sa voix avec ce texte qui portait la langue française à son plus haut degré de qualité, alors que des étudiants courageux commémoraient le 11 novembre 1918 en chantant la Marseillaise sur les Champs-Élysées. Ça a été pour moi un moment inoubliable et un coup de foudre pour le théâtre. Le salut par le langage. » 8

Enfin le théâtre, porté par les plus grands comédiens, entrait dans sa vie mais cette vie balbutiante ne lui permettait pas de s'y consacrer immédiatement. Qu'importe la brèche était ouverte et rien ne pourrait plus la refermer.

 

L'après-guerre, vie professionnelle et premiers balbutiements littéraires

À la Libération, il débuta sa vie professionnelle comme journaliste littéraire en proposant des articles consacrés aux livres à divers journaux tout en publiant quelques pièces et des poèmes lus par un cercle restreint de lecteurs mais salués par les intellectuels qu'il côtoie. Les Emmurés, montés par Emile Dars en 1946 au théâtre du Vieux-Colombier ne rencontra pas le succès espéré. En 1957 il réitéra avec Saint-Just, Mise en scène par Daniel Leveugle à La Comédie de l'Est. Malgré la présence d'Antoine Vitez dans le rôle de Robespierre, de Louise Bory dans celui de Louise et de Jean Chadourne dans celui de Billaud-Varenne. La pièce est un demi-échec, pire encore, Jean-Claude Brisville la jugera ratiocinante 9. Cependant elle porte déjà en germe « le style Brisville » qui éclora avec L'Entretien : un sujet emprunté à l'Histoire, un dialogue, souvent brillant, qui se délite ici entre les neufs personnages, perd de sa force, parfois de sa pertinence. Le temps n'est pas encore venu des affrontements entre deux personnages maniant la langue avec la dextérité d'un condottiere.

Passé par Hachette puis engagé par Julliard, en cette même année 1957, il consacra à Albert Camus, sa première étude (il me répétera souvent que l'humanité de Camus, dont il admirait tant le style, était encore plus grande que son œuvre) qui en fera son ultime secrétaire. Dix plus tard, devenu directeur littéraire, il soutiendra la publication du journal de guerre d'Ernst Jünger. En 1970, il rencontrera Julien Gracq grâce à l'ORTF - avec laquelle il collaborera régulièrement - Camus, Gracq puis Char, rencontré en 1984, occuperont une place prépondérante dans sa réflexion - et renouait avec le théâtre en publiant chez Gallimard, un recueil de trois pièces contemporaines en un acte et trois personnages, Le Rôdeur, Nora et Le Récital. D'abord réalisé pour la télévision, Le Rôdeur sera monté au Petit Odéon par Roland Monod avec Jacques Pralon et Claire Vernier. Une configuration typique retrouvée dans tous les grands succès de Jean-Claude Brisville ; le face à face serré de deux protagonistes, le troisième personnage est plus imprécis. Il faudra attendre encore quelques années avant qu’un rôle essentiel lui soit attribué dans la construction dramatique, celui de modérateur (dans Le Souper, par exemple, ce rôle échoit aux deux valets qui forment une entité) « il y a des fondamentaux au théâtre – me dira-t-il - c'est Jean-Pierre Miquel qui me l'a fait remarquer : il faut d'abord un affrontement et que les personnages ne soient pas à la fin ce qu'ils étaient au début de la pièce. Et puis, moi qui ai horreur de la moindre dispute, j'ai le goût de l'affrontement au théâtre car il exige de serrer les personnages de près et de découvrir dans leur histoire personnelle ce qui créera et entretiendra l'antagonisme. L'humour est également nécessaire quand une situation est tendue, il faut qu'on souffle un peu, que les spectateurs se détendent et rient. » 10

 

Le Fauteuil à bascule et autres pièces, premiers succès et premières désillusions

Cinq ans après avoir été nommé directeur du Livre de poche, en 1976, il était brutalement licencié. La sidération puis le regret de cette sidération l'incitèrent à écrire une nouvelle pièce basée sur la confrontation d''un directeur d'édition et de son collaborateur dont le poste est supprimé : Le Fauteuil à Bascule. Jean-Pierre Miquel décidait en 1982 - cette première collaboration inaugurait un long compagnonnage entre Jean-Claude Brisville et lui – de la jouer (il endossera le rôle d'Oswald) et de la monter à l'Odéon avec Henri Virlojeux (Jérôme) et Laurent Rey (Gérald).

Le Fauteuil à bascule
Le Fauteuil à bascule
Jean-Pierre Miquel et Henri Virlojeux

in Avant-Scène n°725 - mars 1983
Collections A.R.T.

La pièce remportait un vif succès tant auprès de la critique que du public, Le jeune homme pénétré par la grandeur du Cid, ému par la langue de Corneille, était enfin un auteur de théâtre reconnu.

L'année suivante, Andréas Voutsinas signait la mise en scène du Bonheur à Romorantin aux Mathurins avec Caroline Sihol (Anaïs) et Jean- Luc Moreau (Antoine) entourés de trois autres comédiens.

Le bonheur à Romorantin
Collections A.R.T.

Cette pièce sera sa dernière véritable intrusion dans le monde contemporain, les deux tentatives qui suivront participeront plutôt d'un monde fantasmatique : La Villa Bleue , présentée en 1986 à l'Espace Cardin dans une mise en scène de Pierre Boutron avec Xavier Deluc (Alan), Guy tréjean (Albert) et Madeleine Robinson (Annabelle) est construite sur la quête d'un passé difficile à rassembler.

La Villa bleue
La Villa bleue
in Programme original
Collections A.R.T.

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Quant à Contre-jour, monté en 1993 par Jean-Pierre Miquel, au Studio des Champs-Élysées, avec Didier Sandre (Henry), Nelly Allard (Daphné) et Jacques Buron, elle relate l'obsession d'un écrivain pour sa compagne. Une beauté indicible devant laquelle les mots se dérobent, il n'a de cesse de la photographier jusqu’à la folie...

Contre-jour de Jean-Claude Brisville
Contre-Jour
Collections A.R.T.

 

L'Entretien de M.Descartes avec M .Pascal le jeune

Ces pièces portent toutes en elles un fragment révélateur de ce qui deviendra le style de Jean-Claude Brisville, il se cristallisera enfin avec L'Entretien de M. Descartes avec M.Pascal le jeune.; inspirée par la rencontre entre Descartes et Pascal au couvent des Minimes en 1647 dont nous ignorons la teneur exacte – la raison contre la contrition – Elle permettra à son auteur de retranscrire les variations d'un langue disparue: « Ils ne parlent pas la même langue. La langue de Descartes est encore une langue proche du latin très boulonnée avec des prépositions, alors que celle de Pascal est très proche de Racine, beaucoup plus proche de nous. Ça m'a posé un problème très intéressant, parce que j'ai absolument voulu respecter cette différence en ne leur faisant pas parler le même langage. Ce qui m'a beaucoup aidé c'est la correspondance de Descartes car il y parle avec le son de sa propre voix. J'y ai d'ailleurs trouvé une lettre, qui a été déterminante pour moi, dans laquelle il évoque son chagrin à la mort de sa fille de sept ans et conclut : “ je ne suis pas de ceux qui pensent que les larmes n'appartiennent qu'aux femmes ”. Cela m'a donné la clef du personnage : ce philosophe de la « raison raisonnante », où le cœur n'a pas sa place, est certainement plus intéressant que son œuvre.» 11

L'Entretien

La première représentation, donnée en 1985 au petit Odéon, sera un succès, Jean-Pierre Miquel confia le rôle de Descartes à Henri Virlojeux et celui de Pascal à Daniel Mesguich. Cette même année Acte sud-papiers publia son adaptation de la pièce de l'auteur anglais Christopher Hampton d'après le roman épistolaire de Choderlos de Laclos : Les Liaisons dangereuses. En quatrième de couverture, il nous livrait sa perception de ce couple infernal « unis et triomphant dans le mal, ils se disloque au seuil du bien. » Encore une relation duel-le, dans toute l'acception du terme, une relation propre à exalter l'imaginaire d'un auteur qui se concentrait sur la dualité.

 

Le Souper

Le Souper de Jean-Claude Brisville
Le Souper
Maquette originale du décor d'André Acquart
Collections A.R.T.

Après avoir exploré les arcanes de la rhétorique au XVIIe siècle, Jean-Claude Brisville s'attelait à l'écriture d'une nouvelle pièce dont l'intrigue se déroulait au début du XIXe siècle : Le Souper, inspiré par le célèbre propos sur le vice et le crime de Chateaubriand – l'un de se auteurs de prédilection - voyant passer Talleyrand soutenu par Fouché. Jean-Pierre Miquel était réservé sur ce projet répétant inlassablement que les français ignoraient tout de cette seconde Restauration ! 12 Ce fut son plus grand succès ! Créée en 1989 au théâtre Montparnasse, encore une fois mise en scène de Jean-Pierre Miquel, ce dialogue éblouissant – comme pour L'Entretien totalement imaginé car rien n'a transpiré de ce rendez-vous de juillet 1815 - sera confié à Claude Rich (Talleyrand) et Claude Brasseur (Fouché).

Après Descartes et Pascal jugeant qu'il ne pouvait pas aller plus haut dans la qualité humaine, il avait voulu concevoir une rencontre entre « deux forbans » sur lesquels Chateaubriand avait écrit de si belles pages tout en sachant que « nul ne pouvait se reconnaître dans ces « deux hommes à l'âme noire qui firent la France un soir de 1815 » 13

En 1992, Edouard Molinaro mettra en scène pour le cinéma ce souper, avec les mêmes acteurs, dans le décor d'un hôtel particulier dont la lueur mouvante des candélabres semblaient souligner le clair-obscur de ce dialogue qui, de la façon de déguster son vin à l'avenir de la France, ne concède rien à l'autre. Quatre ans plus, Jean-Claude Brisville collaborera avec Molinaro pour l'écriture du scénario de son prochain film ; Beaumarchais l'insolent (interprété parFabrice Luchini)librement adapté du texte de Sacha Guitry.

Le Souper
Le Souper
Claude Rich, Jean-Pierre Miquel et Claude Brasseur
répétition

in Programme original
(photo DR)
Collections A.R.T.

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L'année suivant la Création du Souper, Jean-Claude Brisville s’attelait à l'adaptation de la pièce L'Officier de la garde signée par l'écrivain hongrois Ferenc Molnàr - également l'auteur de Liliom – qui sera montée par Jean-Pierre Miquel à la Comédie des Champs-Élysées avec, dans les rôles principaux, Robin Renucci (Nandor) et Ludmila Mikaël (son épouse). Jean-Claude Brisville aimait particulièrement cette pièce et ce dramaturge, ignoré de nos jours, qui fut l'une des figures de proue de son époque. L'indifférence du public français pour cette pièce restera l'un de ses plus vifs chagrins.

L'Antichambre

Il ne manquait que le XVIIIe – son siècle préféré – une portrait de madame du Deffand lui permis de concrétiser le souhait d'une de nos plus grandes comédiennes, Suzanne Flon,  :

« Une réflexion de cette femme cynique et athée, qui avait vécu sa jeunesse sous la Régence, m'a particulièrement inspiré. Elle parle du malheur d'être née. On dirait du Cioran. Ce rôle je l'ai écrit pour Suzanne Flon que j'aimais beaucoup. Elle était trop discrète pour me le demander mais je savais qu'elle espérait que j'écrive un rôle pour elle. Je me suis souvenu de trois lignes que j'avais lues en classe de troisième dans mon manuel de littérature française. On y parlait des salons au XVIIIe siècle et de cette madame du Deffand qui tenait un salon réputé et qui, devenue aveugle, a pris comme lectrice Julie de Lespinasse et puis elles se sont fâchées quand les philosophes ont pris l'habitude de s'attarder chez Julie... je ne sais pas pourquoi, alors que j'étais très loin du théâtre, ces quelques lignes m'étaient restées. Là, il y avait peut-être un sujet pour Suzanne. Quelque temps après, je vais au musée Carnavalet, sans aucune arrière-pensée simplement, parce que j'aime cet endroit, et je tombe sur un pastel de madame du Deffand par Carmontelle. J'ai eu l'impression que le profil de Suzanne venait s'inscrire parfaitement dans celui de madame du Deffand : une figure un peu sèche, un nez un peu pointu. Ça m'a conforté dans mon idée de travailler sur ce sujet et rentré à la maison, je téléphone à Suzanne pour lui proposer. Mais avant de commencer, je l'ai prévenue que madame du Deffand n'était pas une femme bonne. Elle m'a répondu : vous ne savez pas le plaisir que vous me faites, j'en ai tellement assez, surtout dans les films, de garder les enfants et de beurrer les tartines. Écrivez moi une méchante. » 14

L'Antichambre de Jean-Claude Brisville
Collections A.R.T.

L'Antichambre, montée par l'incontournable Jean-Pierre Miquel à l'Atelier en 1991 était, encore une fois, plébiscitée par le public et saluée par la presse. Emmanuelle Meyssignac campait Julie et Henri Virlojeux, le président Hénault.

Henri Virlojeux
L'Antichambre
Henri Virlojeux

in Programme origianal
(photo Nicolas Treatt)
Collections A.R.T.

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Trois siècles, trois langues singulières en trois pièces. Un jour que je l'interrogeais sur cette apparente facilité avec laquelle il passait de l'une à l'autre, il me répondit : « Je n'ai aucune peine, je n'ai pas fait d'études de français particulières. Je ne suis pas un universitaire. Je n'ai pas étudié particulièrement la langue du XVIIe et du XVIIIe. Sans que je m'explique comment, je me sens parfaitement à l'aise dans cette langue. Je n'ai pas besoin de recourir à un dictionnaire. Comment ? Je vous dirai franchement, je n'en sais rien… Je n'ai pas non plus fréquenté systématiquement les auteurs de ces époques. Mais quand j'écris, je n'ai aucun problème de style, aucun problème de langage. Ce qui me poserait plutôt un problème, c'est le langage contemporain. J'ai écrit peu de pièces en langage d'aujourd'hui. Je serais incapable d'écrire un dialogue entre un chauffeur de taxi et un conducteur d'autobus. Tandis que faire parler Descartes et Pascal (L'Entretien), Madame du Deffand et sa nièce Julie de Lespinasse (L'Antichambre) ou Talleyrand et Fouché (Le Souper) ne me pose aucune difficulté. » 15

Ces trois pièces emblématiques de l’œuvre de Jean-Claude Brisville – un triptyque sur le thème du pouvoir : la foi contre la raison, l'appétence politique et les alliances corruptibles dans les antichambres – mettent enfin en exergue le style Brisville : L'Histoire fourmille d'épisodes signifiants mais l’attrait de l'Histoire pour Jean-Claude Brisville n'était pas seulement introspective, elle lui permettait de jouer avec le langage de chacun de ses personnages. La langue - maîtrisée, gourmande, brillante, sarcastique - participe pleinement de l'action dramatique, elle est l'action dramatique.

 

Dernières pièces

La Dernière salve de Jean-Claude Brisville
La Dernière salve
Programme original
Collections A.R.T.

Son ultime pièce présentée dans un théâtre, La Dernière salve en 1995 au Montparnasse dans une mise en scène de Marcel Bluwal, confrontait Napoléon (Claude Brasseur) à Hudson Lowe (Jacques François) à Longwwood House. La critique regrettait trop d'arguties stratégiques mais soulignait la vivacité du dialogue entre l'Empereur et son geôlier.

La Dernière salve
La Dernière salve
Claude Brasseur et Yves Lambrecht

répétition
in Programme original
(photo richard Melloul)
Collections A.R.T.

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Pour celui qui affirmait que tant qu'il vivrait, il écrirait et réciproquement 16, malgré le chagrin de certains échecs - L'Entretien, Le Souper et L'Antichambre seront repris régulièrement - l'oubli de la plupart de ceux qu'il avait tant aimé au théâtre, la disparition des autres, il était impensable de ne plus écrire pour le théâtre. En 2007 sortait son dernier recueil au titre évocateur : Sept comédies en quête d'acteurs. En quatrième de couverture, il rédigea un petit texte comme une dernière supplique :

« Aucune n'a encore eu la chance d'être jouée. Elles n'en existent pas moins sur le papier, comme a existé, par exemple, Le Souper (…) Le tout est au départ d'être lu et aimé par quelques personnes qui peuvent décider de leur destin. »

Il aurait voulu que sa dernière pièce soit un dialogue entre deux gisants, madame Récamier et Chateaubriand, mais sa persévérance se déroba devant la somme de travail exigée : « Une pièce de théâtre demande un tel investissement physique, qu'il faut tenir une forme de jeune homme. J'ai senti que je n'avais plus l'énergie nécessaire pour donner à cette confrontation la force qu'elle réclamait. Cependant je ne me résigne pas à ne pas écrire. Dans mon dernier recueil de pièces (Sept comédies en quête d'acteursil y a trois pièces auxquelles je tiens particulièrement qui traitent des rapports de Marcel Proust et de Céleste Albaret, de Tchekhov et de sa femme Olga et enfin de la rencontre improbable entre Robert Houdin et Georges Méliès. Certainement ma pièce la plus personnelle sur ma propre enfance... » 17

Jean-Claude Brisville nous a quittés le 11 août 2014 - il était chevalier de la Légion d'honneur et officier des Arts et des Lettres. Il ne se considérait pas comme un grand auteur arguant qu'il n'avait pas créé de langue mais comme un héritier qui n'avait pas dilapidé son héritage. 18 Pourtant à y regarder de plus près cette assertion vacille : il a créé une langue théâtrale nouvelle alliant les singularités sémantiques d'une époque révolue à un langage perceptible pour chaque spectateur.

Séverine Mabille

 

Quelques reprises emblématiques

Bien sûr les pièces emblématiques de Jean-Claude Brisville ont été reprises régulièrement et continueront de susciter de nouvelles mises en scène, la volonté de se confronter à ses textes, le désir de comédiens de se couler dans ses rôles et l'intérêt du public. Parmi ces reprises certaines participent déjà de notre mémoire théâtrale.

En 1997 Yves Gasc choisit de monter conjointement deux pièces de Jean-Claude Brisville, avec les comédiens français au Vieux-Colombier, L'Entretien avec Jacques Seyres (Descartes) et Eric Génovèse (Pascal) et Le Fauteuil à bascule avec Roland Bertin (Jérôme) et Jean-Baptiste Malartre (Oswald) dans le but de donner à voir et à entendre deux formes de théâtre différentes «celle de de l'intimisme souvent autobiographique » et celle «du rêve sur le passé dont nous savons peu, ce qui nous permet d'imaginer un duel de pensées, de caractères, de comportements... » 19

Christophe Lidon, en 2008, à Hébertot puis à l’Œuvre, s'attachait au huis clos avec le concours d'un judicieux décor imaginé par Catherine Bluwal qui enfermait, de scène en scène, un peu plus les personnages dans un univers confiné et compassé ; annonciateur d'un mode de vie sur le déclin. Danielle Lebrun campait Mme du Deffand, Sarah Biasini, Julie de Lespinasse et Roger Dumas, le président Hénault. Philippe Tesson dans sa critique, publié dans Le Figaro - 23 février 2008 - après avoir loué la mise en scène et la qualité des comédiens soulignait avec finesse l'une des clefs de Mme du Deffand et certainement l'une des clefs de l'auteur : « Elle n'aimait pas la philosophie, elle aimait les philosophes. On est dans l'humain, dans le mouvement discret des cœurs, dans les blessures légères de l'âme ».

L'Antichambre de Jean-Claude Briseville
Reprise de L'Antichambre
Jean-Claude Brisville, Roger Dumas, Danielle Lebrun, Christophe Lidon et Sarah Biasani

(photo DR)

Alors qu'importe si le texte s'attache plutôt à cette humanité vacillante qu'aux grands sujets de conversations qui enrageaient les salons au XVIIIe !

Depuis que Philippe Tesson dirige avec Stéphanie Tesson et Charlotte Rondelez le théâtre de Poche-Montparnasse, deux pièces de Jean-Claude Brisville – L'Entretien en 2015 et Le Souper en 2017 – ont été montées et jouées par Daniel Mesguich avec la complicité de son fils, le comédien William Mesguisch. Daniel Mesguisch, de mise en scène en mise en scène, s'est souvent amusé du jeu spéculaire que permet la mise en abyme. Les textes de Brisville ne permettent pas facilement ce jeu théâtral mais certainement un jeu plus austère dont le socle serait l'hybris de chacun des antagonistes usant des mots pour conquérir de nouveaux territoires. Daniel Mesguisch, nul ne l'ignore, aime jouer avec les mots, enchâsser les mots dans les mots, les faire entendre autrement : « Certes, après avoir interprété deux grands philosophes qui ont si positive-ment marqué l’histoire de la pensée, jouer deux crapules de haut vol, deux ministres véreux que nulle fourberie, nulle trahison, nulle infamie jamais ne rebutent, nous a sans doute paru croustillant… Le Souper offre avant tout la chance de célébrer un art trop souvent oublié aujourd’hui, celui de la Diction. » 20

Le Souper avec Daniel Mesguisch
Reprise du Souper au Poche-Montparnasse
William et Daniel Mesguisch

(photo DR)

Daniel Benoin, à la Madeleine en 2015, s'attaquait aussi au Souper avec un duo de comédiens inédit Patrick Chesnais (Fouché) et Nils Arestrup (Talleyrand). Tous deux, sous l'égide de leur metteur en scène, ont travaillé à partir de la scène rapportée par Chateaubriand dans ses Mémoires, celle qui nous montre passer Talleyrand soutenu par Fouché et inscrit dans notre mémoire la célèbre formule, le vice appuyé au bras du crime. Chaque comédien s'était livré à un travail introspectif construit par la lecture de biographies – celle de Fouché par Zweig - des témoignages ou des Mémoires : la laideur du duc d'Otrante, le pied bot du prince de Bénévent, leur goût partagé des femmes et du pouvoir. Il ne s'agit pas d'une reconstitution scrupuleuse, d'une approche purement psychologique de l'un et de l'autre mais bien de se préparer à « jouer une pièce » ; chacun concédant que « c'est par la langue qu'existent les personnages . » 21

Patrick Chesnais et Nils Arestrup, le Souper
Reprise du Souper au Théâtre de la Madeleine
Nils Arestrup et Patrick Chesnais

(photo DR)

La langue de Jean-Claude Brisville s'incarnera désormais dans ces dialogues aiguisés, dans ces confrontations où chacun à besoin de l'autre pour exister sur scène : un deux-venir théâtral au cours duquel les mots et les pensées ne cesseront de se développer et de s'affermir pour reprendre les propos de Julie de Lespinasse dans l'Antichambre. 22

S.M

1 Première rencontre et premier entretien avec Jean-Claude Brisville pour le journal Rappels, mars 2008.
2 Ibidem
4 José Moselli (1882-1941) était un auteur de romans d'aventures pour la jeunesse extrêmement populaires.
5 Jean-Claude Brisville, Rien n'est jamais fini, p.10
6 Rappels, mars 2008
7 Entretien avec François Busnel, L'Express, mars 2006
8 Rappels, mars 2008
9 Au cours de nos nombreuses rencontres, il répéta souvent qu'il regrettait que cette pièce figurât dans sa bibliographie.
10 Rappels, mars 2008
11 Rappels, mars 2008
12 Conversation avec Jean-Claude Brisville, printemps 2010
13 Entretien avec François Busnel déjà cité
14 Rappels, mars 2008
15 Rappels, mars 2008
16 Rien n'est jamais fini, p.95
17 Rappels, mars 2008
18 Rappels, mars 2008
19 Programme du théâtre du Vieux-Colombier, saison 1997-1998
20 Propos extraits du programme de la pièce Le Souper
21 Article sur Le Souper écrit par Armelle Héliot, Le Figaro.fr, 25 février 2015
22 L'Antichambre, Actes-sud-papiers, P.68

Œuvres dramatiques

1946 - Les Emmurés

1955 - Saint-Just

1970 - Le Rôdeur - Nora - Le Récital

1982 - Le Fauteuil à bascule

1983 - Le Bonheur à Romorantin

1985 - L'Entretien de M. Descartes avec M. Pascal le jeune

Les Liaisons dangereuses (adaptation de la pièce de l'auteur anglais Christopher Hampton d'après le roman épistolaire de Choderlos de Laclos)

1986 - La Villa bleue

1989 - Le Souper

1990 - L'Officier de la garde (adaptation de la pièce de l'auteur hongrois Ferenc Molnàr)

1991 - L'Antichambre

1993 - Contre-jour

1995 - La Dernière Salve

2007 - Sept comédies en quête d'acteurs

- Le Feu aux poudres
- Ninon
- La chambre de liège
- Olga
- Alice for ever
- À Travers la cloison
- Deux enfants dans la lune

 

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