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Guitry, au nom du père et du fils.

par Séverine Mabille

Séverine Mabille

( Séverine Mabille signe dans le mensuel Rappels les articles consacrés à l’histoire du théâtre. Elle a également collaboré à divers ouvrages comme Le dictionnaire international du bijou, Phèdre : Le choix de l'absolu ou Suzanne Lalique-Haviland, Le décor réinventé. Conférencière et Chargée de missions dans plusieurs musées, elle a aussi mis en scène quelques correspondances dans des “ lieux de mémoire ”. Elle travaille aujourd’hui avec des comédiens ou des metteurs en scène comme Anne Delbée. )

Guitry, aujourd’hui ce nom est associé à Sacha, pourtant, avant même sa naissance, il brilla aux frontons des plus grands théâtres portant Lucien, le père, l'acteur talentueux, au firmament. Lors de son enterrement André Antoine s'avancera devant la fosse, il ne prononcera qu'une phrase : «  Au nom des comédiens français je salue le plus grand de tous les comédiens. » 1 Son métier c'était jouer, dans l'esprit de son fils l'empreinte en fut indélébile.

Mêmes visages pleins semblables à quelques profils bourboniens adoucis par le marbre de Carrare, le père et le fils se ressemblaient jusqu'à la façon de se griser des (bons) mots, de dédaigner avec superbe leurs détracteurs et d'aimer passionnément le théâtre.

Sacha, de son véritable prénom Alexandre – en hommage à son parrain le tsar Alexandre III mais on usera toujours du diminutif – est né un dimanche, un dimanche comme Mélisande2, un dimanche enneigé à Saint-Petersbourg le 21 février 1885. Son père, se penchant sur son berceau, se serait écrié  devant son épouse, Renée Delmas de Pont-Jest (Pontry -contraction des deux noms – sur scène) abasourdie: « C'est un monstre » ajoutant contrit «  mais nous l'aimerons bien quand même ! » 3

Lucien et Sacha Guitry
Lucien Guitry et Sacha à Saint-Petersbourg en 1888

Il fera mieux que de l'aimer quand même il l'adoubera : Sacha sera son fils au détriment de Jean son ainé ; il mourra dans un accident d'automobile en 1920 aiguisant la culpabilité de Lucien.

Lucien Guitry, Lucien et Sacha
Lucien, Sacha et Jean Guitry place Vendôme
(photo DR)

Au Palais-Royal, le père de Lucien tenait une boutique de coutellerie dont la prospérité reposait sur une pâte à faire couper les rasoirs. Les soirs où la salle de la Comédie Française était à moitié vide, un factotum distribuait des billets de faveur aux commerçants pour la représentation du soir. Cette scène est merveilleusement racontée dans Le Comédien, film réalisé par Sacha Guitry en 1948 . Louis Guitry conduisait donc régulièrement ses enfants au Français n'hésitant à déguiser ses petits filles en garçonnets afin qu'elles soient admises au parterre alors interdit aux femmes  car considéré comme propice aux rencontres tarifées. Lucien confiera que son père tenait en mémoire plus de cinquante comédies, tragédies ou vaudevilles. 4

La bonne, rapportait la tradition familiale, récurait, cirait, astiquait en récitant les imprécations de Camille ! 5

Lucien, élève dissipé et médiocre comme le sera son digne rejeton, délaissait les études au profit d'une salle de lecture où il dévorait les auteurs de théâtre, engloutissant pêle-mêle Molière, Racine les frères Corneille, Rotrou Shakespeare, Euripide ou Eschyle... Il sera dénoncé , Louis Guitry loin d'être offusqué sera aux anges ! Il incitera son fils à aller frapper à la loge de Monrose 6 ; le comédien impressionné par la vivacité et la culture de Lucien âgé de treize ans – il terminait toutes les tirades qu'il lui lançait – l'autorisa à suivre ses cours comme auditeur libre au Conservatoire. Il devra patienter encore deux ans avant d'intégrer sa classe. En 1877, il obtint le second prix de comédie et le second prix de tragédie, Émile Perrin 7le réclama au Français ; légalement il ne pouvait refuser mais il refusa d'obtempérer ( il entrera à la Comédie-Française en 1902 pour commémorer le centenaire d'Hugo en montant Les Burgraves avec Mounet-Sully, son frère Paul Mounet et madame Segond-Weber puis repartira) privilégiant la proposition du Gymnase. Il sera condamné à payer dix mille francs en guise de dédommagement.

Désormais sa carrière se lira comme l'inventaire contrasté d'un cabinet de curiosités : il jouera Bataille, Dumas fils, Donnay, Courteline, Bernstein, Capus, Zola, Molière, Porto-Riche, Shakespeare créera le rôle de Flambeau dans L'Aiglon de Rostand aux côtés de Sarah Bernhardt - à qui ses enfants apporteront une brassée de roses ou un bouquet de violettes tous les dimanches : « Nous savions que ce n'était pas une reine, mais nous comprenions bien que c'était une souveraine » 8 – celui de Chantecler (laissé vacant par la mort de Coquelin en 1909) en maugréant sous la lourde armature de fer et de plumes ou encore Crainquebille d'Anatole France et Pasteur de l'autre Guitry.

Sarah Bernhardt témoignera de la multiplicité de ce comédien- caméléon : « Il a joué les grands rôles tragiques et dramatiques avec un égal talent à celui de ses interprétations diverses du théâtre moderne (…) son immense talent se double du charme inimitable de sa voix. » 9

Lucien Guitry dans Chanteclerc
Lucien Guitry dans Chanteclerc
Collections A.R.T.

Il foulera les scènes des plus grands théâtres parisiens : Le Gymnase, Le Vaudeville, La Renaissance - dont il prendra la direction - l'Odéon, Édouard VII, La Porte Saint-Martin (appelée également la sublime Porte) et passera par la Comédie-Française comme directeur de scène.

Lucien Guitry
Lucien Guitry
(photo DR)
Collections A.R.T.

Il quittait parfois Paris pour partir en tournée à travers le monde de l'Europe à l'Amérique du Sud ou assurer la programmation du Théâtre Michel à Saint Saint-Pétersbourg pendant quelques saisons  ; ces séjours lui permettront de se familiariser avec la réflexion de Stanislavski et d'en rapporter quelques bribes fructueuses en France. L'un de ses auteurs de prédilection y verra aussi le jour, son fils !

Un dimanche – encore un dans la vie du jeune Sacha – quelques mois après la séparation de ses parents en 1889, Lucien prétextant passer chez le pâtissier choisir le gâteau dominical – Jean n'est pas convié car lui dit-on il n'a pas été sage – enlevait son cadet et l’entraînait avec lui dans un périple rocambolesque jusqu'en Russie. Aimé et choyé, selon ses propres mots, Sacha arbora les costumes copiés à l'identique sur ceux portés par son père : Hamlet à la bouille ronde ou Pierrot empêtré dans ses manches trop amples invité à partager la scène avec Lucien.

Les Guitry en Pierrot
Lucien et Sacha Guitry
(photo DR)

Si les souvenirs de cette époque s'estomperont, ceux liés au théâtres, baignés par la lumière des rampes, resteront vivaces, ils irrigueront toute sa vie.

De retour en France, Sacha – comme Jean retrouvé – passera d'institution en institution sans grand succès. Lucien incitait ses fils à voler le cahier de classe et crevait de rire devant des annotations comme : « Les Guitry arrivent en dansant en cours. » Lecture édifiante qu'ils partageait avec Alphonse Allais, Tristan Bernard, Alfred Capus et Jules Renard – ils s’appelaient fraternellement entre eux Les Mousquetaires – lors de leur déjeuner rituel du jeudi.

Si leur mère s’inquiétait pour leur avenir, sa mort prématurée les laissera orphelins à dix-huit et dix-sept ans. Libre d'agir à sa guise Sacha écrivit, - Le Page en 1902 et Yves le fou en 1903 - plaça quelques caricatures et courut l'engagement  notamment sous la férule de son père qui ne le ménageait guère : il l'obligea à abandonner son nom pour prendre le pseudonyme de Lorcey luiallouant un cachet de 300 francs par mois .

La Page de Sacha Guitry
Le Page
Manuscrit enregistré à l'inspection des théâtres des Beaux-Arts le 21 décembre 1902

Lucien avait également engagé à la Renaissance une jeune comédienne piquante, Charlotte Lysès ; si elle refusait obstinément les avances répétées de son directeur- parfois surnommé Divan le terrible – le coup de foudre fut immédiat entre les deux jeunes gens. Une perruque oubliée dans un fiacre par Sacha, déjà affublé de la toge de Pâris pour la représentation à venir, et l'amende de cent francs infligée par un Lucien rendu plus inflexible par la découverte de la liaison entre Sacha et Charlotte précipitait la rupture entre le père et le fils.

Charlotte Lysès
Charlotte Lysès, Madame Sacha Guitry
(photo DR)
in Fantasio

Collections BHVP/A.R.T.

La version du père mène parfois à une certaine père-version des sentiments, le temps était certainement venu pour Guitry, le fils, de s'affranchir de la tutelle prodigue mais trop prégnante d'un père peu enclin à revenir sur ses prérogatives. Quand ils se retrouveront, après treize longues années, le fils sera devenu l'auteur le plus fêté de Paris – Nono, Le KWTZ, Chez les Zoaques, Le Veilleur de nuit, La Prise de Berg-Op-Zoom, La Jalousie, Faisons un rêve - le père sera toujours l'un des plus grands comédiens français.

En 1918, Yvonne Printemps avait succédé à Charlotte Lysès dans la vie de Sacha, ils triomphaient dans Deburau au Vaudeville ; Lucien louait une baignoire, Sacha en l’apercevant senti  son cœur battre follement et fit un véritable effort pour émettre un son : «  Je me sentais jeune, jeune, bien mieux que jeune, tout enfant. Je ne me revoyais pas tel que j'étais en 1905, le soir où dans sa loge, nous nous étions quittés – non, je me revoyais en Russie, à cinq ans, dans ses bras... » 10 Entre la matinée et la soirée Tristan Bernard lui remettait ce billet écrit par Lucien : «  Ta pièce est un chef-d’œuvre, tu es admirable. Je t'attends demain à déjeuner. Viens seul ou avec elle. » Le lendemain Sacha se présentait à l'heure dite chez son père qui, aussitôt le repas terminé, l'apostrophait : « Et maintenant tu sais ce qu'il te reste à faire ? » Il lui répondit sans une hésitation : « Écrire une pièce pour toi. » Ce sera Pasteur (1919). Le mimétisme était tel que la fille du savant le voyant entrer sur scène s'écria « Papa ! » a quoi Sacha rétorqua impavide: « Non papa ! »

Lucien Guitry par Sacha
Lucien Guitry dans Pasteur
Caricature de Sacha Guitry

L'année suivante, ils joueront Mon père avait raison (acte de contrition du fils à l'égard du père…) avec Yvonne à La Porte Saint-Martin. Le jeune François Mauriac confiera dans son papier publié par La Revue hebdomadaire qu'il avait eu « envie de crier comme le vieillard du parterre le jour où Molière donna Les Précieuses Ridicules : Bravo, Sacha Guitry, voilà de la bonne comédie ! » 11

Mon père avait raison
Sacha et Lucien Guitry
Mon père avait raison

Acte III
Théàatre de la Porte Saint-Martin

Collections A.R.T.

Les collaborations se succéderont comme s'ils souhaitaient rattraper le temps perdu, volonté accrue chez Lucien qui venait de perdre Jean – le fils mal aimé dans toute l'acception du terme dont la mort brisait toute velléité de rapprochement – il ne cessait de répéter à Sacha que la vie n'aurait aucun sens s'il ne l'avait pas retrouvé. 12. En1920, Lucien endossait le petit rôle de Talleyrand dans Béranger 13malgré les scrupules de son auteur de fils jugeant la maigreur du rôle indigne de son père. l’année suivante, Il créa Le Comédien et proclama son admiration pour sonfils dans unelettre publiée par Le Gaulois le jour de l'anniversaire de Sacha : « Ainsi le petit bonhomme blond or filé que Maupassant et moi portions endormi dans nos bras à tour de rôle sur la route qui mène à Etretat, c'est celui qui a écrit cette énorme histoire, ce drame déchirant et comique Pasteur ; c'est celui dont, le fameux soir de la répétition générale, je n'ai pas pu dire le nom aux gens,bouleversé et c'est cet enfant que je leur ai montré avec une si fière joie.Fier ! Ai-je entendu ce mot proféré par des bouches et des voix amies  Vous avez été fier de lui ! Ah quel petit mot. Et qu'il vient loin après le sentiment que j'éprouve. »

Certains esprits chagrins verront dans cette déclaration le moyen de faire de la publicité pour Le Comédien dont les débuts furent difficiles… Qu'importe ! Ces effusions confinant parfois à la fatuité étaient pour les Guitry un moyen ordinaire de se dire je t'aime. Comment l'exprimer autrement quand le plus grand des comédiens s'adressait au plus célèbre des auteurs de théâtre ?

Parfois Sacha Guitry semblait contraint par la présence de Lucien - le père se dérobait devant l'illustre comédien – presque vacillant devant cette matière vive qui attendait d'être façonné par lui comme elle l'avait été par le rire de Molière, la grandeur de Rostand ou l'humanité de France. Alors il essaya de s'éloigner de ce théâtre dont l’apparente légèreté dénonçait en creux les cruautés inhérentes à toute passion, tentant une approche plus psychologique de ses personnages, à l'instar de Porto-Riche, mais le public rechigna à le suivre: Le grand-Duc et Jacqueline (d'après une nouvelle d'Henri Duvernois) montées en 1921 et 1922 feront un flop vite rattrapé par Un Sujet de roman (1922). Cette pièce était censée réunir une fois encore Lucien Guitry et Sarah Bernhardt mais le soir de la générale, le 18 décembre, l’inoubliable comédienne fut prise d'un grave malaise ; elle ne jouera jamais la pièce et sera remplacée par Henriette Rodgers. Elle disparaîtra le 26 mars 1923 emportant avec ellela ferveur de quasiment tout un peuple éploré : « Personnage fabuleux, légendaire, incomparable actrice, absolument géniale... » 14

Un sujet de roman
Un sujet de roman
Lucien Guitry
in Programme original

Collections A.R.T.

voir le programme original

Encore quelques rôles taillés sur mesure par Sacha dans Le Lion et la Poule (1923) ou On ne joue pas pour s'amuser (1925) – il s'amusera cependant à imiter le tragédien Mounet-Sully – puis la mort étreindra le comédien le 1er juin 1925 après qu'il ait murmuré un dernier conseil à son fils : « Fais Mozart » 15.

Au nom du père, Sacha s'exécutera, au nom du fils, ce fut un succès !

Yvonne Printemps dans Mozart
Yvonne Printemps dans Mozart
Musique de Reynaldo Hahn

L'année suivant la mort de Lucien, Sacha s’installera dans son hôtel particulier parisien situé avenue Elisée-Reclus – il expirera comme lui dans cet hôtel le 24 juillet 1957 – entouré de nombreux portraits de Lucien dont le merveilleux pastel de Vuillard le croquant, souverain, devant un rideau rouge. Si Sacha a souvent parlé du talent de son père et de son esprit, il était plus retenu lorsqu'il s'agissait d'évoquer le père ne livrant que quelques fragments signifiants de leur rapport fusionnel. Sacha Guitry ne sera jamais père, il sera éternellement le fils de Lucien ; nous pouvons augurer que sa main encourageante n'aura jamais quitté son épaule.

Séverine Mabille

1 Lucien Guitry raconté par son fils, Sacha Guitry, Ed. Raoul Solar, 1953, P.111
2 « Je suis née un dimanche, un dimanche à midi » Pelléas et Mélisande, Acte III scène I (1892) Maurice Maeterlinck
3 Sacha Guitry, Raymond Castans, Ed. De Fallois, Paris, 1993, P.18
4 Lucien Gutry raconté par son fils, P.22
5 Ibid.
6 Antoine-Martial Louis Barizain dit Louis Monrose ou Monrose -fils du comédien comique Caude-louis-Séraphin dit Monrose - est un comédien né vers 1809 à Turin et mort le 7 juillet 1883 à Paris. Nommé Sociétaire de la Comédie Française en 1852 après dix-neuf années de service.
7 Administrateur de la Comédie Française de 1871 à 1885
8 Si j'ai bonne mémoire, Sacha Guitry, Plon, Paris, 1934 , P.45
9 L'art du théâtre, Sarah Bernhardt, Ed. Sauret, Monaco, 1993, P.48
10 Lucien Guitry raconté par son fils, P.85
11 Sacha Guitry, P.199
12 Le Théâtre et l'amour, Sacha Guitry 1885-1985, Henri Jadoux, Ed. Perrin, Paris, 1985, P.146
13 Pierre-Jean Béranger (1780-1857) était un célèbre chansonnier. Chateaubriand écrivit à son sujet : « Sous le simple titre de chansonnier, un homme est devenu un des plus grands poètes que la France ait produits. »
14 Propos extraits de la version sonorisée en 1939 du film documentaire Ceux de chez nous tourné par Sacha Guitry en 1915
15 Mozart , livret de Sacha Guitry, musique de Reynaldo Hahn, créé le 1er décembre 1925 au théâtre Édouard VII

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