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La Tragédie est lumineuse

par Anne Delbée

Anne Delbée

« Je l’ai laissé, assis sous cet arbre que vous voyez. Il est mort peu après. La jambe de bois ne vaut guère mieux… Quand il y avait les Prussiens, avant que ce soit brûlé, à la soupe du soir, il l’ont accrochée au mur pour rire devant… »

La Tragédie ressemble aujourd’hui à cet ultime signe d’Arthur Rimbaud, ce morceau de bois qui s’agite dans le vent et qui provoque chez les soldats le rire et les quolibets.
Ce morceau de bois, fragile esquif, porta les derniers rêves du poète saignant des mots auxquels il avait tenté en vain de s’arracher en fuyant jusqu’au Harrar. « Je ne pouvais pas continuer », confie-t-il à sa sœur qui lui parle des belles choses qu’il a écrites. « Je ne pouvais pas continuer, je serais devenu fou ». Puis, après un moment de silence, « Et puis c’était mal ». Et cela d’un air si triste. Quelques semaines après, Rimbaud meurt.
On songe à ce cri déchirant de Phèdre dès l’acte I « Mon mal vient de plus loin »
Ce morceau de bois qui oscille entre ciel et terre, verticale au soleil effroyable de Rimbaud, projette sur nous la lame de notre liberté. Tous les poètes l’ont respiré, qu’ils s’appellent Arthur Rimbaud ou Racine, Emily Dickinson ou Sophocle : la liberté de choisir.
La mort est là, certes, pour tous, mais la Tragédie nous permet de la traverser grâce au Théâtre, d’en faire la connaissance et de la dépasser. Les acteurs alors s’avancent à sa rencontre, de plus en plus libres, de plus en plus rayonnants à condition de ne pas esquiver la Tragédie, par des pitreries, des faux semblants, ou des dissections douteuses, qui ne laisseraient dans les mains du spectateurs qu’un cadavre dérisoire, desséché.
Ce morceau de bois, que l’acteur brandit, il peut être le sceptre de feu d’un Rimbaud ou le machin pourri de notre corps déjà mangé par les vers. A nous de choisir, mais la mort ne se satisfait pas des exercices de style. Il nous faut la traverser de plein fouet, les yeux grands ouverts, à mains nues, la gorge grande ouverte de cris humains.

La Tragédie nous apprend à ne plus avoir peur de notre vie éphémère, pour en faire de l’Art.
« L’homme peut-il se recréer soi-même comme il crée une œuvre d’art ?... Au fond, c’est la question que pose la vraie tragédie au théâtre. Alors ce serait peut-être la fameuse “revanche sur la mort” » (Jean-Pierre Miquel, Sur la Tragédie)
On me posait cette question, il y a quelque temps : « Le théâtre est-il un art de vivre ? ». Grâce à la Tragédie, évidemment, puisqu’elle est un art de mourir. Au bout de tant et tant d’années de complicité avec et pour le théâtre, je me consacre totalement à la Tragédie, qui m’enseigne quotidiennement la liberté fondamentale de l’être humain à dire non, à faire des choix, à s’avancer au prix de l’anecdote, vie pour témoigner de la dignité humaine.

La Tragédie alors nous apprend, devant un public dont on sollicite sans arrêt sous l’effet d’une pression médiatique la délation, la moquerie, le cynisme ou la résignation, à ne pas admettre, à ne pas accepter la normalisation, le calibrage.
La Tragédie invente une autre forme de vie, et nous emporte dans une autre possibilité. Grâce au personnage tragique, nous découvrons que nous ne pourrons plus comme lui nous accommoder à la servitude, à l’humiliation, à une « morale du troupeau ».

En interprétant Andromaque, Antigone, je commets un attentat avec la complicité de ces personnages, je témoigne en public de ce que la lecture des grands textes de Sophocle, Racine, m’a personnellement appris : le sentiment libérateur qu’on peut changer le monde, la nécessité, l’urgence de faire des choix dans sa vie, qui engagent non seulement son propre destin, mais aussi celui des autres.
Alors le Théâtre vaut sacrément le coup de le pratiquer, adossé à son mur telle la jambe de Rimbaud. Peu importe les moqueries et les huées de « Prussiens » si je témoigne encore que l’être humain n’est pas un sujet de plaisanterie et d’humiliation mais un être poétique qui inventa il y a des millénaires sous le ciel étoilé de la Grèce la beauté, la grandeur, la folie, la révolte qui porte le nom de Tragédie. A ses côtés, je retrouve l’éclat de mon cœur d’adolescente et c’est pourquoi telle Iphigénie adolescente, la Tragédie s’avance au devant de la Jeunesse lassée de nos jeux de mots douteux, de nos renoncements, de nos compromissions. Elle leur donne envie de vivre avec fièvre, d’inventer d’impossibles rêves, et pourquoi pas d’écrire à leur tour des textes brûlants, à des années lumière des « one man shows » où trop de comiques s’enlisent à secouer un public fatigué de salaceries éculées et qui rentre chaque soir un peu plus triste, un peu plus vieux d’avoir été moqué.
Il est urgent d’inventer une autre civilisation, de montrer sur les scènes de théâtre des hommes et des femmes dressés, rares, qui nous confient que tout est encore possible à vivre, parce qu’ils nous font pénétrer dans la lumière de la Tragédie, celle des poètes.

J’avais un peu plus de douze ans lorsque je l’ai rencontré. Mon premier spectacle ! Je suis ressortie définitivement autre, incendiée par le texte, les interprètes, les costumes, les décors, la lumière, la musique. Il faut faire confiance à l’intelligence du cœur que tout public conserve jalousement.
Il faut donc réinventer ce théâtre de feu, qui nous réveille et nous sauve de notre lassitude quotidienne. Un théâtre de la démesure, un théâtre qui soit un pari insensé sur l’avenir, un manifeste de la liberté des hommes, c’est cela qu’Andromaque sous crie. Certes, elle est captive, « ils » menacent de tuer son enfant, mais elle s’avance, regardez-la, cette femme magnifique ! Est-elle vieille ? a-t-elle vingt ans ? Ce sont des questions que la Tragédie ignore. Elle est présente comme le soleil qui frappe nos vitres. Elle s’est drapée dans un sari, un rideau, que sais-je, un tissu rouge, arraché au théâtre, et elle ne recule pas. Mais peut-être sommes nous déjà trop peureux pour sauver notre Jeunesse.

Il est vrai que les publicités nous montrent qu’il est préférable de rester « le cul assis » tel ce poème de Rimbaud, avachi dans un canapé dernier cri, que de s’élancer vers l’amour. Le temps des canapés s’arrange mal avec celui de la Tragédie.

Et pourtant – ne soyons pas trop confiants. « Le Temps des Assassins » n’est pas loin.
J’aime relire ces quelques lignes du livre de Jorge Semprun, « L’écriture ou la vie ». J’aimerais le faire entendre sur scène. Jorge Semprun, déporté à Buchenwald parce que communiste, est en train de soutenir un vieil homme agonisant, un juif qui a été son professeur. Ecoutez-le raconter la Tragédie et demandons-nous, demain, ce que nous pourrons réciter à ceux qui agonisent entre nos bras.
« Mais il n’a bientôt plus eu la force de prononcer le moindre mot. Il ne pouvait plus que m’écouter, et seulement au prix d’un effort surhumain. Ce qui est par ailleurs le propre de l’homme…
Il souriait, mourant, son regard sur moi, fraternel…
J’avais pris la main de Halbwachs qui n’avait pas eu la force d’ouvrir les yeux.
Le professeur était parvenu à la limite des résistances humaines. Il se vidait lentement de sa substance. La détresse immonde, la honte de son corps en déliquescence y étaient lisibles. Mais aussi une flamme de dignité, d’humanité vaincue mais inentamée. La lueur immortelle d’un regard qui constate l’approche de la mort, qui sait à quoi s’en tenir, qui en a fait le tour, qui en mesure face à face les risques et les enjeux, librement, souverainement.
Alors, dans une panique soudaine, ignorant si je puis invoquer quelque Dieu pour accompagner Maurice Halbwachs, conscient de la nécessité d’une prière, pourtant, la gorge serrée, je dis à haute voix, essayant de maîtriser celle-ci, de la timbrer comme il faut, quelques vers de Baudelaire…
Le regard de Halbwachs devient moins flou, semble s’étonner. Je continue de réciter. Quand j’en arrive à … “nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons”, un mince frémissement s’esquisse sur les lèvres de Maurice Halbwachs.
Il sourit, mourant, son regard sur moi, fraternel. »

Et nous, que pourrons-nous bien réciter ? Les « best of du rire » de nos animateurs télé ? Les « guignols de l’info » ? Je ne suis même pas sûre que cela le fasse rire, ni même sourire.
N’ayez pas peur des grands textes, de la Tragédie ! Elle sera au rendez-vous lorsque vous serez abandonné, misérable, délaissé par « le troupeau ». Vous penserez alors à la mince Antigone qui s’aventure dans la nuit pour enterrer son frère, bravant tous les interdits. Parce qu’il est son frère ? Non, parce qu’il est à l’image de l’humanité entière. Elle ne peut le laisser dans la poubelle, avec les canettes de bière et les préservatifs. Ou bien alors, c’est que le temps des chambres à gaz est revenu !
Je vous le redis, l’Esthétique, la Théâtralité, le surgissement de la Poésie est révolutionnaire.
La Tragédie est lumière sur les camps obscurs de notre bestialité.

Anne Delbée
avec son aimable autorisation

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