Association de lalogoRégie Théâtrale  

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Un auteur controversé

Jean Anouilh sortit de cette épreuve assez désespéré. Il lui était urgent de se remettre à l’écriture Délaissant la mythologie, cette fois l’auteur s’inspira de Shakespeare, ainsi naquit Roméo et Jeannette le 20 novembre 1946, au théâtre de l’Atelier. Alors que Julia venait présenter à sa famille son fiancé Frédéric, celui tomba amoureux fou de sa jeune sœur Jeannette, c’était une fille farouche, une sauvage qui ne voulait pas « devenir grande », qui ne voulait pas apprendre à dire « Oui ». Fatalement, elle entraînera Frédéric vers la mort. Anouilh n’aimait pas beaucoup cette comédie, dans laquelle il semblait avoir inventé, par plaisir, quelques aphorismes : « Mourir n’est rien, commence donc par vivre, c’est moins drôle et c’est plus long », « On ne sait jamais où sont les autres, on sait à peine où l’on est soi-même... ». La critique fut très moyenne et Jean Anouilh qualifia sa pièce de four. Le spectacle connut toutefois 123 représentations et sa distribution a dû faire rêver quelques directeurs de théâtre : au programme, Jean Vilar, Michel Bouquet, Suzanne Flon, Maria Casares...

Programme original de Roméo et Jeannette de Jean Anouilh
Programme original de Roméo et Jeannette
en photo, Maria Casarès, Michel Bouquet, Odette Talazac, Jean Chevrier, Suzanne Flon et Robert Vattier
à noter le nom de Jean Vilar collé à la main

Collections A.R.T.

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Cette médiocre expérience fit réfléchir Anouilh sur son métier d’auteur et ce fut ainsi qu’il écrivit, en avril, à un ami : « Je n’ai guère de théories sur le théâtre, sinon le besoin de sortir du réalisme de l’anecdote. Je crois que la vraie formule, c’est la grande comédie moliéresque, comique et dure et j’espère maintenant travailler dans ce sens ». 1

Il s’assit alors devant son bureau et débuta un nouveau manuscrit. Six mois plus tard, le 5 novembre, une nouvelle fois, le rideau se levait, au théâtre de l’Atelier, sur une œuvre de Jean Anouilh : L’Invitation au Château, qualifiée par l’auteur de « comédie d’intrigue ». Le décor représentait un jardin d’hiver dans lequel évoluaient une vieille dame très riche, ses neveux des jumeaux, Horace et Frédéric - l’un était cynique et vaniteux, l’autre tendre et timide - deux jeune filles amoureuses, Diana et Isabelle, un puissant financier, Messerschmann, la maîtresse de ce dernier. Ce joli monde était censé participer à un bal au cours duquel tous les quiproquos furent permis, en raison de la ressemblance des jumeaux. Jean Anouilh avait, toutefois, tenu à préciser dans le programme : « On s’y retrouve tout de même et c’est beaucoup moins compliqué que cela n’en avait l’air ».

L' Invitation au château de Jean Anouilh
L' Invitation au château
programme original
Collections A.R.T.

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Cette pièce fut une réussite dont André Barsacq se souviendra : « Jamais peut être autant que dans ce divertissement, Anouilh n’avait donné libre cours à sa virtuosité. (...) se jouant systématiquement des procédés classiques du théâtre, mêlant le conventionnel et le jeu pour faire plus vrai que nature, L’Invitation au Château restera gravé dans la mémoire des spectateurs comme un chef-d’œuvre sans défaillance jusqu’au dénouement final ». 2 Il y eut toutefois un accrochage, un blâme sévère de certains critiques dont le plus virulent fut Paul-Louis Mignon. Après avoir rappelé que Jean Anouilh avait été publié dans Je suis partout, dirigé par Brasillach pendant l’Occupation, il écrivit : « La société mondaine, dont Jean Anouilh se moque, a son financier. ( ...) Il s’appelle Messerschmann et il est juif (...) Pourquoi cette carte d’identité ? Elle est pittoresque, un pittoresque qui eût distrait au temps de Labiche. Mais, depuis quelques années voilà qui n’est plus drôle ».3 Et Jean Duché d’insister : « Le banquier juif et sa fille se livraient à des lamentations typiques de leur race ? Ils se plaignaient d’être persécutés . On s’est aperçu que ces plaintes ne faisaient pas rire le public et le scandalisait plutôt. On les a coupées. Le public a donc de la mémoire et du tact... ».4

En dépit de ces contestations dont on n’avait, certes, pas à s’étonner, le spectacle connut une très longue carrière de plus d’une année.

En octobre 1953, une reprise de la pièce eut lieu sur la même scène, le rôle d’Isabelle, antérieurement tenu par Dany Robin, fut confié à la jeune starlette Brigitte Bardot dont ce sera la seule apparition en scène.

Pour les deux pièces suivantes, Anouilh fera une infidélité au théâtre de l’Atelier. Ce sera à la Comédie des Champs-Élysées, dirigée par Claude Sainval et Roland Piétri, que Jean Anouilh fera jouer, à partir du 4 novembre 1948, Ardèle ou la Marguerite. La pièce, qualifiée par son auteur de « farce de mœurs » contait les désordres respectifs, causés par l’Amour. Ardèle, la quarantaine, disgraciée et bossue avait-elle le droit d’aimer un autre bossu, alors que son frère, le général, graissait la patte à la femme de chambre pour pouvoir la caresser tout à son aise, que la femme de ce dernier devenue folle par jalousie ne cessait d’hurler son nom, que Maxime, le fils aîné, avait épousé une jeune fille pauvre et orpheline, Nathalie, que le neveu Nicolas, Saint-Cyrien, revenait disputer Nathalie à son cousin ou encore que les parents de Nicolas faisaient ménage à trois ? Les dérèglements passionnels de tous ces fantoches s’entrelaçaient avec une cocasserie parfois douloureuse et seuls deux enfants, Toto dix ans et Marie-Christine, du même âge, témoins de ces désordres amoureux, s’amusaient beaucoup en imitant les discours des adultes.

Ardèle ou la Marguerite de Jean Anouilh
Ardèle ou la Marguerite
maquette de costume originale de Jean-Denis Malclès

Collections A.R.T.

La première partie du spectacle était composé d' « un impromptu » : Épisode de la vie d’un auteur. il mettait en scène les difficultés d’un dramaturge en proie à des parasites de tous genres. Belle occasion pour Anouilh de régler quelques comptes ...

Épisode de la vie d’un auteur de Jean Anouilh
Épisode de la vie d’un auteur
in Relevé de mise en scène original

(photo DR)
Collections A.R.T.

Ardele ou la Marguerite connut un très grand succès. Et la critique pour une fois fut unanime : « Seul Jean Anouilh pouvait réussir dans un registre vaudevillesque, dans un étourdissant rythme comique, au milieu d’une cascade de drôleries par un enchaînement de situations bouffonnes, un entrelacs de répliques irrésistibles, cette satire désespérée, ce procès furieux de l’amour ». 5 Cet article résumait tous les autres.

Répétition d'Ardèle ou la Marguerite de Jean Anouilh
Répétition d' Ardèle ou la Marguerite
de gauche à droite : Roland Piétri, Claude Sainval, Suzanne Bernard, Jean Anouilh, Mary Morgan, Jacques Castelot de dos et Nadia Barenton

(photo Le Figaro)
fonds Roger Lauran
Collections A.R.T.

Ce spectacle marqua le début d’une longue et fructueuse collaboration entre Jean Anouilh et son décorateur désormais attitré, le délicieux et talentueux Jean-Denis Malclès.

Jean-Denis Malclès et Jean Anouilh vers 1946
Jean-Denis Malclès et Jean Anouilh vers 1946
(photo DR)
Collections A.R.T.

lire le texte de Jean Anouilh sur Jean-Denis Malclès

Retiré en Bretagne en 1950, Jean Anouilh alors menait une vie difficile avec Monelle Valentin, atteinte de tuberculose. Il composa néanmoins deux nouvelles comédie : Colombe et La Répétition ou l’amour puni. Cette dernière pièce fut présentée, à partir du 27 octobre, au théâtre Marigny, dirigé par Jean-Louis Barrault, l’ancien camarade de lycée de l’auteur.

La Répétition ou l'amour puni de Jean Anouilh
La Répétition ou l'amour puni
Programme original

Coll. particulère

Cette fois l’action se passait dans un château, Pour surprendre ses invités, le comte Tigre montait une représentation de La Double inconstance de Marivaux. Alors que la comtesse, elle-même pourvu d’un amant, acceptait les frasques de son libertin d’époux avec indulgence, elle voyait d’un très mauvais œil naitre entre ce dernier et la jeune Lucile, interprète du rôle de Sylvia, une passion amoureuse.

Décor de La Répétition ou l'amour puni
La Répétition ou l'amour puni
esquisse de Jean-Denis Malclès
in Jean-Denis Maclès " Théâtre "

Édition BHVP-A.R.T.

Pour cette première collaboration entre Jean Anouilh avec la Compagnie Renaud-Barrault, la critique fut, une fois encore, partagée. Certains comme Béatrix Dussane reconnurent l’ambition de l’auteur qui avait : « ... poussé le jeu à l’extrême difficulté et à la réussite suprême, au moins dans la première moitié ( ...) Chaque personnage a son caractère, bien d’aujourd’hui, certes, et pourtant trouve dans son rôle les échos de ses sentiments ou des équivalences de situation. Les uns et les autres, tour à tour, et rarement ensemble glissent de la scène à la vie et de la vie à la scène sans que jamais nous puissions surprendre ni disparate, ni arbitraire ». 6 Par contre quelques autres, comme Elsa Triolet furent bien sévères : « Or si le monde de Marivaux est toujours vivant, celui du mélo, lui a fait long feu (...) Le divertissement de Jean Anouilh cesse ici d’être divertissant et j’ai eu là une bien mauvaise surprise ».7

1 cf Beinecke Librairy (notes biographiques)
2 André Barsacq Cahiers de la Compagnie Madeleine Renaud-Jean-Louis Barrault n°26 mai 1959
3 Action 19 novembre 1947
4 Le Figaro littéraire 19 novembre 1947
5 Jean-Jacques Gautier Le Figaro 4 novembre 1948
6 Mercure de France janvier 1951
7 Les Lettres Françaises 2 novembre 1950


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