Association de lalogoRégie Théâtrale  
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Un homme libre, au-dessus des partis

En janvier 1945, Robert Brasillach est condamné à mort. Marcel Aymé tente de le sauver en lançant une pétition parmi les artistes et les hommes de lettre. Tout le monde la signe, sauf Picasso. Marcel Aymé écrit dans Le Crapouillot : « Ses toiles s’étaient admirablement vendues sous l’Occupation, et les allemands les avaient fort recherchées. En quoi la mort d’un poète français pouvait-elle le concerner ? ». Brasillach sera exécuté en février 1945, ce qui ne suscita pratiquement aucune retombée journalistique. On était encore trop près de l’épuration, et chacun préférait se tenir coi. Marcel Aymé, comme son ami Jean Anouilh, voue alors une haine farouche au Général qui n’a pas usé de son droit de grâce. Il souffrira de la suspicion dans laquelle il s’est senti tenu après la Libération. Comment pouvait-on être aussi bien l’ami de Louis Dacquin que celui de Robert Brasillach ? Ce que personne ne voulait admettre, c’est que Marcel Aymé était un homme libre, pas plus de gauche que de droite. « C’est un inclassable, vivant en dehors du temps et de l’espace… C’est un être monolithique, sans fluctuations ni retournements ». (Louis Dacquin). Marcel Aymé apprend alors à ses dépens qu’en France, il est particulièrement difficile de penser librement pour quelqu’un qui veut être la conscience de son temps.

Marcel Aymé reprend l’écriture romanesque avec Le Chemin des écoliers qui paraît en feuilleton dans La Bataille et connaît un très grand succès public malgré une critique aigre-douce. La même année, le Ministre de l’Education Nationale, sans doute mal informé sur la personnalité de Marcel Aymé, lui manifeste son désir de le décorer de la Légion d’Honneur, et celui du Président de la République de l’inviter à l’Élysée. Marcel Aymé y répond violemment dans Le Crapouillot ; « … si c’était à refaire, je les prierais qu’ils voulussent bien, leur Légion d’Honneur, se la carrer dans le train, comme aussi leurs plaisirs élyséens ». C’est un beau scandale !

Si Le chemin des écoliers brocardait l’actualité en s’inspirant des compromissions du marché noir, l’œuvre suivante, Uranus relèvera du même procédé en fustigeant avec vigueur les faux résistants. On retrouvera le thème dans Le Confort Intellectuel où l’auteur, par la voix de Monsieur Lepage, le narrateur, ne lésine pas dans ses propos ironiques et incisifs concernant cette résistance. En 1948, le magazine américain Collier’s l’invite aux États-Unis, en échange de quelques articles qui ne parurent jamais. Marcel Aymé n’a pas apprécié le style de vie américain, et ne sera pas tendre envers les U.S.A. dans ses pièces La mouche bleue et Louisiane.

Lucienne et le boucher de Marcel Aymé
Lucienne et le boucher
Collection A.R.T.

Douking 2 fut l’artisan responsable des débuts de Marcel Aymé comme auteur dramatique. Il avait lu, en effet, avant la guerre Lucienne et le boucher (ex Printemps) et, en 46, conseille à l’auteur de reprendre la pièce et surtout de la ramener à une dimension convenable, car elle durait 3 heures et demie. Elle fut créée le 15 avril 1948 dans une mise en scène de Douking, au théâtre du Vieux Colombier, avec Valentine Tessier, Robert Arnoux et Henri Crémieux. Ce fut un grand succès qui tint l’affiche plusieurs mois.

La pièce fut reprise à la Porte Saint Martin le 28 août 1951, et le 17 septembre 1976 au Théâtre Saint-Georges, avec Danielle Darrieux, Georges Geret et Alain Motet. On trouvera plus loin quelques critiques de la pièce à la création, et lors de la reprise, leur comparaison ne manque pas de sel.

Clérambard de Marcel Aymé
Clérambard
Décors, costumes et affiche de Jean-Denis Malclès

Collection A.R.T.

Le pied à l’étrier de l’Art Dramatique, Marcel Aymé écrit Clérambard pièce créée le 13 mars 1950 à la Comédie des Champs-Élysées, qui va réjouir les libre penseurs et faire écumer de rage les bigots et les hypocrites. En effet, un miracle a lieu devant les habitants du village, et seul le curé ne voit rien. L’auteur est traité d’anticlérical et, dans Le Figaro François Mauriac se déchaîne contre l’auteur dont la pièce connaîtra un très grand succès, avec Jacques Dumesnil, Huguette Duflos et Mona Goya. Elle fut reprise le 18 mai 1954 toujours à la Comédie, et en septembre 1986, dans le même théâtre, avec Jean-Pierre Marielle. On trouvera plus loin le résumé et les critiques de la pièce. La générale de 1950 fut exceptionnellement chaleureuse, les rires fusèrent dès le début du spectacle qui a été, tout son long, ponctué d’applaudissements.

Marcel Aymé, Jacques Dumesnil et Jean Anouilh
Marcel Aymé, Jacques Dumesnil et Jean Anouilh
(photo DR)
Collection A.R.T.

À la fin, les spectateurs, entre eux, se faisaient part de leur enthousiasme. Si ses deux premières pièces connaissent le succès, il n’en est pas de même pour la suivante : Vogue la galère, présentée au théâtre de la Madeleine le 13 décembre 1951. C’est une pièce qui raconte l’échec d’une mutinerie. Les galériens qui ont voulu conquérir leur liberté finissent par retomber sous un joug bien plus impitoyable que le précédent. C’est la première pièce qu’ait écrite Marcel Aymé en 1937. La critique est carrément hostile. « Expérience décevante au public de la Répétition Générale qui attendait beaucoup de M. Marcel Aymé » (Paul Abram - Libération), « La pièce reste le plus souvent allégorique sans atteindre à l’épaisseur humaine » (Thierry Maulnier - Combat), « On dirait une histoire de galère vue par Hollywood, un film en Technicolor, sans âme, sans vie » (Jean-Jacques Gautier - Le Figaro). La pièce ne connaît que les trente représentations syndicalement obligatoires.

La tête des autres de MArcel Aymé
La Tête des autre
Décors, costumes et affiche de Jean-Denis Malclès

Collection A.R.T.

Coup de tonnerre dans le monde du théâtre et de la magistrature. On répète à l’Atelier La Tête des autres (ex Aux marches du Palais) (C’est Jean Anouilh qui trouve le titre). Le sujet de la pièce est vite éventé et court Paris. C’est une charge extrêmement virulente de la magistrature. On en trouvera plus loin le résumé et les critiques. Le petit monde parisien de la justice est en plein émoi. Maurice Garcon, célèbre avocat, menace le théâtre de l’Atelier. En l’absence d’André Barsacq, son administrateur, Maurice Lasaygues fait part à Marcel Aymé de ses craintes. Ce dernier lui demande de venir le voir. Il le reçoit dans son bureau, et après avoir entendu le résumé de la situation, prend son stylo et écrit : « L’action se passe en Poldavie, antique nation célèbre pour ses tapis, ses églises et ses faïences décorées. Le spectacle de la haute magistrature poldave, parfois défaillante, est bien fait pour réconforter les français qui sont, à juste titre, très fiers de la leur ». Cette mise au point ne trompe personne. Les représentations débutent dans un climat de très vive polémique. Le scandale éclate et ne peut que servir la pièce qu’il faut avoir vue. Pendant près de deux mois, les journalistes consacrent des articles à la pièce. François Mauriac parle des « tombereaux d’ordures que chaque soir Marcel Aymé déverse sur les magistrats français ».

la tête des autres de marcel aymé
Yves Robert et Raymond Soupleix
La Tête des autres

(photo DR)
Collection A.R.T.

Ce qui n’empêchera pas Mauriac, sept ans plus tard, d’avancer son nom pour une candidature à l’Académie Française dans Le Figaro Littéraire. « Ni Marcel Aymé ni Jean Anouilh ne paraissent sensibles à notre charme, ou, s’ils sont séduits, ils le cachent bien. Ils sont fort capables de ne pas répondre à mon clin d’œil ». Marcel Aymé lui répond le jour même: « C’est avec beaucoup d’émoi que je réponds à votre clin d’œil qui me rend très fier. Pourtant je dois vous dire que je ne me sens pas l’étoffe d’un académicien. En tant qu’écrivain, j’ai toujours vécu très seul, à l’écart de mes confrères, non pas du tout par orgueil, bien au contraire, et plutôt par timidité et indolence aussi. Que deviendrais-je si je me trouvais tout à coup dans un groupe de 40 écrivains ? J’en perdrais la tête et, à coup sur, je n’arriverais pas à lire mon discours . Ainsi feriez-vous une piètre acquisition ». Devant l’insistance de Marcel Pagnol et de Marcel Achard entre autres, il répond : « On me promettait une élection sans visite 3, mais la chose ne me tentait vraiment pas. Les représentations publiques, cet uniforme grotesque, ce dictionnaire, tout ça n’est guère tentant. Comme j’avais, parmi mes supporters, des gens très gentils, j’ai fini par dire, pour ne blesser personne - sauf Mauriac - que je ne pouvais envisager la visite – celle-ci est obligatoire - au Général. En vérité, cette raison aurait suffi à elle seule ».

jean-denis malclès, andré barsacq et marcel aymé
Jean-Denis Malclès, André Barsacq et Marcel Aymé
(photo DR)
Collection A.R.T.

Pour en revenir à La Tête des autres, Marcel Aymé faillit être poursuivi en justice par les magistrats, et la pièce est à deux doigts d’être interdite. Bien entendu, tout de ramdam ne peut que servir la pièce qui connaît un succès considérable. Marcel Aymé, à l’occasion de l’édition de la pièce chez Grasset, écrit dans Opéra : « Il est facile de dire et d’écrire que La Tête des autres est une pièce politique dictée par une haine partisane. Quant à en fournir la démonstration, c’est une autre affaire. Quoiqu’en pense M. François Mauriac, je ne sais pas ce qu’est la haine, sinon pour avoir éprouvé, en tant qu’écrivain, celle de certains confrères ». Lors de la deuxième reprise de la pièce, en mars 1959, toujours au théâtre de l’Atelier, Marcel Aymé a radouci la vigueur de son propos, sensible sans doute aux critiques qui stigmatisaient la violence du dernier acte. Acte qui est entièrement réécrit, supprimant notamment le personnage d’Alessandrovici, réplique à la scène de Joanovici 4 qui tenait les propos les plus virulents, à l’origine de la fureur de certains critiques.

Le cinéma n’oublie pas Marcel Aymé, dont il tire de nombreuses adaptations cinématographiques de ses romans et nouvelles ; La belle image, Le passe muraille, La table aux crevés, La Jument verte, Le chemin des écoliers et La traversée de Paris. Pour ce dernier film, on est stupéfait d’apprendre qu’au moment de la distribution, Marcel Aymé a tout fait pour inverser les personnages, et surtout réfuter Bourvil qu’il voulait remplacer par Bernard Blier. Quand on a vu le film de Claude Autan-Lara, qui est une réussite absolue et qui a connu un immense succès, on est abasourdi à l’idée que Gabin ait pu jouer Martin, et Bourvil jouer Grandgil. Bourvil que Marcel Aymé a tenté désespérément d’évincer et qui remporte, pour le rôle, le grand Prix d’Interprétation au Festival de Venise !

Le film tiré de La Jument verte est éreinté par la critique. Les ligues de vertu protestent, des maires interdisent la projection dans leur commune, ce qui a pour effet, comme toujours en pareil cas, d’assurer une énorme publicité et d’en faire un triomphe. Ensuite, la participation de Marcel Aymé à la vie cinématographique se borne à quelques scénarios et dialogues de films mineurs : Papa la bonne et moi, Le Voyage à Paris, Les Peintres de l’éternel dimanche et La Française et l’amour.

2 Homme de théâtre et metteur en scène
3 Il est de tradition que les écrivains qui souhaitent entrer à l’Académie Française aillent faire quelques visites protocolaires aux académiciens en place pour s’assurer de leur vote favorable.
4 Ferrailleur milliardaire, d’origine roumaine et de confession juive, qui pendant la guerre travailla tant avec l’armée allemande qu’avec la Résistance

 

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