Association de lalogoRégie Théâtrale  
3

Les succès et les revers aux théâtres

Quand ses activités politiques lui laissaient quelques loisirs, Maurice Clavel ne manquait pas de s’adonner avec plaisir à sa vocation d’auteur dramatique. Ce fut ainsi qu’en 1949, il écrivit Snap, que le jeune metteur en scène Daniel Leveugle mit en scène au Studio des Champs-Élysées fin décembre 1959. Cette pièce composa la première partie d’un spectacle. Elle racontait l’histoire d’un homme et d’une femme perdus au milieu de l’incendie d’une ville américaine. Tout d’abord, ils se mentirent sur leurs propres identités et finirent par se dire la vérité. Ils découvrirent alors leur commune aversion pour la civilisation occidentale. En 1980, la pièce fut reprise par Silvia Monfort dans son théâtre, le Carré Silvia Monfort. Quoique séparés depuis plusieurs années, Maurice et Silvia restèrent de grands amis, et la comédienne tint très fréquemment des rôles principaux dans les spectacles de son ancien mari.

Au cours de la saison 1951, Jean-Louis Barrault mit en scène, au théâtre Marigny, la nouvelle œuvre de Maurice Clavel : Maguelone 1, tragédie en partie en vers, que l’auteur présenta ainsi dans Le Populaire du 7 Mai : « J’ai situé l’action en 1940 par goût, par souvenirs personnels et aussi parce que je cherche depuis longtemps, au prix de bien des fautes et pas mal d’échecs, à écrire une tragédie moderne ». Le spectacle, qui fut un insuccès, disparut bientôt de l’affiche pour être remplacé par L’Amphitryon de Molière.

Après cet échec, Clavel était en droit d’espérer prendre sa revanche avec son œuvre suivante : Canduela. Ce fut une nouvelle déception. Tout en reconnaissant à l’auteur d’indéniables qualités dramatiques, la critique dans son ensemble lui reprochait son verbiage prétentieux. Seul Robert Kemp, sinon conquis, du moins indulgent, écrivit dans Le Monde : « C’est son excès, évidemment, qui gêne les auditeurs. Ils n’ont pas reconnu une tragédie eschylienne... Nous attendons toujours Clavel... ».

En avril 1946, Maurice Clavel avait eu l’occasion d’assister à la répétition générale de Des Souris et des Hommes au Théâtre de l’Élite, boulevard des Batignolles. Ce fut pour lui une révélation et il n’eut plus qu’un désir, rencontrer Jacques Hébertot et être joué dans son théâtre. Son rêve se réalisa bientôt. Il fit la connaissance du « maître » et un coup de foudre d’amitié naquit immédiatement entre l’exceptionnel homme de théâtre et le jeune dramaturge. Maurice Clavel admirait Jacques Hébertot et ce dernier était heureux d’avoir découvert un jeune auteur plein de talent. Ce fut ainsi que le 4 octobre 1954, le rideau du Théâtre Hébertot se leva sur Balmaseda, inspiré d’une œuvre de l’auteur espagnol, Jacinto Benavente. Il s’agissait cette fois de l’amour d’une jeune fille, Manuela, pour Carlos, un homme plus âgé qu’elle d’une vingtaine d’années, ancien amant de sa mère, Léonor, et qui avait été trahi par cette dernière. Marguerite Jamois, alors directrice du Théâtre Montparnasse, signa la mise en scène et interpréta le rôle de Léonor. À l’excellent acteur, Jacques Dumesnil, fut réservé le rôle de Carlos.

Jacques Dumesnil et Leonor Fini, décoratrice

Balmaseda
Jacques Dumesnil et Leonor Fini, décoratrice

in Programme original
Collections A.R.T.

voir le programme original

Le spectacle reçu un accueil mitigé du public, et la critique, comme à l’accoutumée, ne fut pas unanime. Les uns applaudirent, tel que Jean-Jacques Gautier : « J’ai naguère dit avec assez de sincérité tout ce que je pensais du langage inextricable qu’il (Maurice Clavel) avait adopté dans ses derniers ouvrages pour avoir le droit de me réjouir aujourd’hui de le voir revenir à une conception plus saine et plus intelligente de son art ». D’autres, comme Max Favalelli, furent sévères : « Pourquoi ai-je eu, durant toute la représentation, l’impression de me trouver, il y quarante ans, à la Porte Saint Martin ou à la Renaissance, à une époque où les épigones du Théâtre Libre avaient mis leur hardiesse à la portée d’un public bourgeois ?». Quant à Jacques Hébertot, quoique admiratif de la pièce, il ne se faisait guère d’illusion : « Comme je n’ai pas manqué de le dire à l’auteur, je ne crois pas que sa pièce fasse beaucoup d’argent... »2. Hélas, il avait raison : « Les 68O fauteuils sont loin d’être occupés chaque soir. À la trentaine, le bilan financier se révèle malheureusement conforme aux intuitions d’Hébertot » 3.

Balmaseda
Collections A.R.T.

Ce demi-échec n’altéra pas les sentiments d’amitié que les deux hommes se portaient mutuellement. Jacques Hébertot créa, en avril 1957, un hebdomadaire consacré aux arts, dénommé, Artaban. Pourquoi ce titre ? : « Parce que nous sommes fiers » répondit le maître. Pour lui, ce journal fut l’occasion de retravailler encore avec ce jeune écrivain auquel il portait un très vif intérêt.

En dépit de ses non–réussites au théâtre, Maurice Clavel ne se découragea pas et, en collaboration avec Jacques Panijel 4 , il se lança dans l’écriture de La Tragédie des Albigeois qui s’appela plus simplement Les Albigeois. C’est une fresque dramatique relatant une croisade qui au début du XIIème siècle ensanglanta le midi de la France. Le spectacle, monté par Raymond Hermantier, au deuxième festival de Nîmes, ne comprenait pas moins de cinquante figurants, engagés sur place. Les principaux rôles étaient tenus par Jean-Louis Trintignant, Jean Deschamps et Stéphane Audran. Le succès de « ce western pour évêques » selon Jean-Louis Barrault, fut prodigieux et le spectacle fut repris l’année suivante au troisième festival de Nîmes.

Les Albigeois
Les Albigeois aux arênes de Nîmes
Jean Deschamps

in Paris-Théâtre n°100
Collections A.R.T.

Alors, Maurice Clavel crut avoir trouvé sa voie : le grand spectacle et non plus ces histoires d’amour banales et souvent insipides. « On m’avait commandé, raconta-t-il, une œuvre sur Jeanne d’Arc pour le cinquième centenaire de sa réhabilitation - alors que j’envisageais un drame sur Charles VI. Je pensais faire tenir les deux ensemble, 1380-1430. Mais pour ces cinquante ans on m’accordait deux heures et quart de spectacle. Force fut de trouver un procédé (...) Jeanne d’Arc n’avait pas seulement sauvé la France d’une occupation militaire mais aussi et surtout du désespoir frénétique. J’imaginai que le premier salut était dû à son action, le deuxième à sa Passion : martyre, adjuration, agonie solitaire. Dès lors tout s’organisait ainsi : au seuil de l’Enfer, dans une dernière danse macabre, la Mort fouette et fouaille un peuple damné de lui-même. Mais alors qu’elle semble maquerelle du Diable, en fait et en secret, elle est allée à Dieu pour le salut des humains et va « engeigner » Satan... »5.

Le spectacle, affiché sous le titre d'Imagerie en trois moments, fut mis en scène par Raymond Hermantier, à l’occasion des cérémonies commémoratives de Domrémy, en 1955.

Neuf ans plus tard, le jeune metteur en scène, Bernard Jenny, présenta un drame sacré, signé Maurice Clavel : Saint Euloge de Cordoue, tout d’abord à Esch-sur-alzette, ville du Luxembourg avant de reprendre le spectacle à Paris, au théâtre du Vieux Colombier, dont les décors seront signés Claude Perset. Dans une Espagne du IXème siècle, occupée par les Arabes et à la veille de recevoir la prêtrise, Euloge rencontra Flora dont il tomba amoureux. Craignant de perdre son âme, il entraîna la jeune fille à se convertir. Néanmoins, quand il eut réussit sa mission, il quitta Flora alors qu’elle allait mourir sainte et martyre.

La pièce, d’inspiration claudélienne, fut accueillie avec intérêt par le public catholique qui avait applaudi chaleureusement l’auteur du Soulier de Satin.

2 Antoine Andrieu-Guitrancourt, Serge Bouillon  Jacques Hébertot, le Magnifique

3 Antoine Andrieu –Guitrancourt, Serge Bouillon JacquesHébertot, le Magnifique

4 Jacques Panijel, né en septembre 1922, écrivain, cinéaste, auteur dramatique.

5 Confession de Maurice Clavel édition du Manteau d’Arlequin - Gallimard 27 mai 1966.

Haut de page

retour suite
Table des matières

la mémoire du théâtre