Association de lalogoRégie Théâtrale  
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Un juvénile directeur de troupe

Lors d’un précédent voyage à Paris, Louis avait assisté à un spectacle monté par Georges Pitoëff. Il en était sorti ébloui et n’eut de cesse de s’informer sur le programme et les réalisations du Cartel. 1 Après avoir réuni une dizaine d’étudiants de son âge, amoureux eux aussi de théâtre, il créa sa propre troupe. Sans le savoir, Louis Ducreux venait d’inventer « la Décentralisation théâtrale » qui ne verra officiellement le jour qu’après la guerre. En toute indépendance, sans avoir eu de maîtres, de jeunes amateurs marseillais devenaient des adeptes du Théâtre d’Art dont Paris avait désormais perdu le monopole.

Sa troupe théâtrale constituée, il s’agissait pour Louis de créer un club de spectateurs fidèles. À leur intention, il s’engageait à présenter, une fois par mois, un spectacle donné à la salle Massilia - salle réservée aux noces et banquets et possédant une estrade -. Foin de vaudevilles ou de pièces de boulevard, le répertoire serait consacré à des œuvres de prestige. La qualité avant toute chose... le côté commercial n’intervenant pour ainsi dire pas. Si les recettes étaient insuffisantes, l’argent de poche alloué très généreusement par la famille Picon, y suppléerait.

Ce fut ainsi que le 3 mai 1931, la Compagnie du Rideau Gris présenta son premier spectacle : Au Grand Large œuvre du dramaturge anglais, Sutton Vane, adaptée en français par Henri Fluchère, jeune professeur d’anglais, passionné lui aussi par l’expérience théâtrale. Pour un coup d’essai, ce fut un coup de maître , comme se le rappela Ducreux : «  Nous l’ (la pièce) avions choisie parce que la distribution s’accordait aux possibilités de notre équipe. Louis Jouvet qui avait révélé la pièce en France, était en tournée à Marseille pendant que nous préparions notre spectacle . Je lui rendis visite et il vint, après ses représentations, nous faire répéter  »...2

Suivront une séance de L' 0péra des Gueux de l’auteur élisabéthain John Gay, puis celles de La Tempête de Shakespeare, de La première famille de Jules Supervielle, de Le monde de la Lumière d’Aldous Huxley, etc.

Les premiers spectateurs furent dubitatifs. D’une part, ils ne croyaient pas au talent inné et miraculeux d’acteurs d’occasion et d’autre part, ils s’attendaient à assister à des spectacles plus faciles, plus drôles, genre revue marseillaise. Certains journalistes n’hésitaient pas à écrire : «  Allons, petits jeunes gens, retournez à vos versions latines et n’insultez pas un art qui n’a que faire de vous » . 3 Et puis, peu à peu, le public se laissa prendre et s’enticha de cette jeune compagnie qui lui procurait un plaisir exceptionnel de qualité.

La troupe s’était fidélisée. Aucune défection parmi la dizaine de jeunes comédiens amateurs du premier jour. Ils ne vivaient tous, dans la joie et l’excitation, que pour le spectacle en préparation. Parmi ceux-ci, on comptait un certain Jacques Roussin. Grâce à lui, André, son frère aîné, qui cherchait désespérément à décrocher un rôle à Paris, découvrit Le Rideau Gris en devint la vedette et l’alter ego de Louis Ducreux.

Au fur et mesure que le temps passait, la renommée de la compagnie grandissait.


Spectacle du Rideau gris
(photo DR)
Coll. part.

Le jeune architecte Jacques Couëlle entraina son ami le décorateur débutant Georges Wakhevitch à une représentation de La Merveilleuse histoire de Godefroy de Bouillon. Ce fut un choc pour ce dernier. Alors qu’il souhaitait ne faire carrière qu’au cinéma, il fut complètement séduit et devint le collaborateur attitré du Rideau Gris. Ses premiers décors furent pour Macbeth - la moindre des choses -.

Tandis que les mois passaient, que les succès succédaient aux succès. Louis Ducreux, à l’instar de son ami André Roussin, sentait monter en lui une nouvelle vocation. Pourquoi ne pas devenir auteur dramatique afin de faire jouer ses propres pièces ?

Mais le temps du dramaturge n’était pas encore venu. Un événement très important devait accaparer tous les soins de l’animateur de théâtre : Lors de l’exposition universelle de 1937, la réputation du Rideau Gris était montée jusqu’à Paris et Jean Zay, ministre de l’Education Nationale, s’intéressant au Théâtre d‘Essai, fit engager parmi quelques compagnies d’avant-garde celle du Rideau Gris Pressenti pour monter deux spectacles à la Comédie des Champs-Élysées, Louis choisit de présenter L’inconnu d’Arras du jeune auteur français Armand Salacrou et La Duchesse d’Amalfi, tragédie de John Webster, dramaturge anglais du XVIIème siècle, œuvre qui n ‘avait jamais été jouée en France. Ce fut une grande réussite : «  Le spectacle reçut un accueil vibrant et la presse salua La Duchesse d’Amalfi et Le Rideau Gris avec la chaleur qu’elle sait avoir à Paris quand elle « découvre ». 4

La duchesse d' Amalfi
La Duchesse d' Amalfi à la Comédie des Champs-Élysées 1937
in Paris-Théâtre n° 74

(photo DR)
Collections A.R.T.

Engagée pour huit jours la troupe resta un mois à la Comédie des Champs-Élysées. Louis aurait bien aimé prolonger son séjour dans la capitale, malheureusement tous les théâtres avaient leurs programmations faites. Il s’en fallut donc retourner à Marseille. Néanmoins, la subvention accordée par le Ministère permit l’organisation d’une tournée dans le Nord de la France. C’est alors que Louis, tombé amoureux de Madeleine Cheminat, la jeune première de la troupe, l’épousa. Un petit garçon, Gérard, devait naître de cette union.

1 Le Cartel, vocable sous lequel s’étaient réunis en 1936, quatre jeunes metteurs en scène d’avant garde : Gaston Baty, Charles Dullin, Louis Jouvet et Georges Pitoëff.
2 Théâtre d’Aujourd’hui Paul-Louis Mignon Editions de L’Avant-Scène 1966
3 Patience et impatience André Roussin , édition La Palatine 1953
4 Patience et impatience André Roussin édition La Palatine 1953

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