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Un auteur dramatique perfectionniste et séditieux

À son tour, Jean Cocteau présenta le nouveau « génie sublime et confondant » à Jean-Paul Sartre et au décorateur Christian Bérard. Tous deux furent d’accord pour reconnaître l’exceptionnel talent de Genet mis en valeur par une langue extrêmement pure. L’auteur reconnaissait lui-même son désir de perfection: « Je travaille mes phrases aussi longtemps qu’il faut pour obtenir un résultat satisfaisant ». 1

Tandis qu’on lui reprochait de réserver son théâtre de l’Athénée aux seules œuvres de Molière et de Giraudoux, Jouvet se proposait de monter un divertissement en un acte de ce dernier. Il lui fallait donc compléter le programme par un lever de rideau, de préférence original et d’un auteur inconnu. Christian Bérard le persuada de prendre connaissance de l’une des premières œuvres dramatiques, en trois actes, La Tragédie des confidentes, signée Jean Genet. Bien que l’auteur s’en défendit, il lui était difficile de nier la similitude du sujet avec un fait divers des années 1935. 2

Après lecture, Jouvet accepta de monter l’ouvrage à la condition que le jeune auteur le condense en un acte et y apporte d’importants remaniements. Ce fut sous le titre de Les Bonnes 3 que la pièce fut jouée, en seconde partie du spectacle programmé à partir du 19 avril 1947.

Les Bonnes de Jean Genet
Les Bonnes de Jean Genet
Décor de Christian Bérard

Maquette reconstituée
Collection A.R.T.

Alors que Jean Genet était encore inconnu du grand public, certains courriéristes, ne manquèrent pas, dans des articles d’avant-première, de situer la personnalité de l’auteur:  « Il s’agit de M. Jean Genet de la Santé, de Fresnes et autres lieux qui conduisent à la célébrité et à la fortune… ». 4


Programme original des Bonnes (voir ici)
Dessin de Christian Bérard et distribution

Collection A.R.T.

D’après Léo Lapara, secrétaire de Louis Jouvet, « Les premières représentations se déroulèrent sans incident (…) À partir de la huitième, les choses se gâtèrent. Et, jusqu’à la dernière, rares seront les soirs où Les Bonnes ne seront l’objet, en cours de représentation, de quolibets, emboîtages, ricanements ou sifflets. À la fin, de huées et sifflets auxquels se mêleront, par réaction, les quelques bravos et applaudissements des inconditionnels de Genet ». 5 Et Jacques Lemarchand de raconter: « À la sortie du théâtre, on entendait surtout les spectatrices dont certaines étaient tout-à-fait choquées par ce qu’elles venaient de voir: « Cela est faux, c’est inexact. Moi, mes domestiques m’aiment bien ! » et une autre se récria: « Ma bonne doit être heureuse, je lui donne toutes mes vieilles robes… ». 6

Le rideau tomba définitivement le 28 juin, au soir de la 92ème représentation.

La pièce fut reprise en 1954, dans une mise en scène de Tania Balachova, au Théâtre de la Huchette.

Grâce à Jean Cocteau, Jean Genet fit la connaissance de Roland Petit. Ce dernier lui commanda un argument de ballet pour sa nouvelle compagnie de danse. Sur une musique de Darius Milhaud et avec une chorégraphie de Janine Charrat, 'Adame miroir fut créé le 31 mai. au Théâtre Marigny. Le spectacle, considéré comme l’un des plus « parisiens » de l’année fut bien accueilli: « C’est une belle œuvre (…) très charnelle, très trouble, très attachante (…) L’existentialisme entre dans la danse… ». 7

Ballets Roland Petit 1948

texte de Jean Genet
Programme original des Ballets Roland Petit - 1948
Ballet de Jean Genet, musique de Darius Milhaud,
décor et costumes de Paul Delvaux, chorégraphie de Janine Charrat.
« L'auteur n'ayant eu souci qu'organiser quelques pas de danse, du ballet qu'ils forment, le sens lui échappe. Que le spectateur tente s'il lui plait l'explication. Jean Genet »
Collection A.R.T.

Lors de l’un de ses nombreux emprisonnements, Genet avait entrepris l’écriture d’un drame de circonstance dont l’action se situait à l’intérieur d’une prison. L’ouvrage s’intitulait Pour la Belle. La distribution comprenait quatre personnages: trois détenus et un surveillant. Dans une cellule, sont réunis Yeux Verts, assassin voué à la guillotine, Lefranc et Maurice de simples voleurs. Maurice admire le courage du criminel. Lefranc déteste Maurice. Il est secrètement épris, lui aussi, d’Yeux Verts au point de se vouloir meurtrier afin d’atteindre à la pureté qu’il devine chez son idole.

Outre la violence du sujet, la pièce se déroulait dans un climat d’homosexualité qui ajoutait un sentiment de gêne du spectateur

À la suite du demi succès des Bonnes, Genet s’enhardit. Il prit soin de retravailler son manuscrit et, sous le titre de Haute Surveillance, l’adressa à Jean-Louis Barrault. Ce dernier tout d’abord, parut intéressé, mais ne donna pas suite. Genet ne lui pardonnera jamais.

Entre temps, l’éditeur Marc Barbezat 8 avait publié les deux pièces: Les Bonnes et Haute Surveillance.

Le prix de la Pléïade fut attribué à Jean Genet par un jury composé de l’académicien Marcel Arland, du romancier Maurice Blanchot, de Jacques Lemarchand, d’André Malraux, de Jean-Paul Sartre, de Raymond Queneau, de Jean Paulhan, d’Albert Camus, de Paul Eluard, du cinéaste Roland Tual et du poète Joe Bousquet.

En 1949, Jean Marchat, directeur du théâtre des Mathurins, fut séduit par Haute Surveillance. Ce fut en étroite collaboration avec l’auteur qu’il monta la pièce et s’en félicita: «  Vous ne pouvez savoir quel sens du théâtre j’ai la joie de découvrir dans ce poète. Il a des idées de mise en scène extraordinaires qui ont grandement facilité ma tâche… ». 9

Jean Genet - Haute surveillance
Haute surveillance
Tony Taffin, Robert Hossein et Claude Romain

(photo DR)
Collection A.R.T.

Haute Surveillance fut accompagné, en lever de rideau, d’un acte de Georges Feydeau: Léonie est en avance. Après l’entracte, encore sous l’effet de la comédie légère, le public reçut le drame comme un coup de poing. On aimait ou on détestait. Pas de demi-mesure. Certains critiques applaudissaient avec enthousiasme :  « Je crois au génie de Jean Genet comme à celui de Victor Hugo » 10 , « Je persiste à tenir l’œuvre de Jean Genet pour un des événements dramatiques de ce temps  » 11 ,  « Il ( Genet ) fait parler ses « mauvais garçons » comme Racine faisait parler les rois » 12 , d’autres maudissaient l’œuvre et son auteur. Le plus virulent des censeurs fut Jean-Jacques Gautier «  Nous en avons assez de ces odeurs d’évier, de ces fétidités satisfaites, de ces latrines intellectuelles… etc…etc…etc ». 13

Après avoir pris connaissance de cet article, Jean Marchat exigea un droit de réponse au critique du Figaro  : «  Je n’ai jamais espéré ( je vous connais un peu ) que vous puissiez comprendre et aimer une pièce de Jean Genet. Il vous était facile de le dire en termes mesurés et polis. Mais le flot d’injures que vous vomissez pourrait laisser croire à vos lecteurs que le Théâtre des Mathurins aurait vraiment représenté « une ordure ». (…) Me serait-il permis de vous dire que le fait que vous ne compreniez rien à une œuvre ne prouve pas forcément qu’elle soit une stupidité ou une ordure  ?..  etc ». 14 À ces deux articles, François Mauriac ajouta le sien volontairement modérateur: « Avec l’œuvre de M. Jean Genet nous nous heurtons à une provocation, presque à un attentat… », mais aussi : « que Jean Genet soit un écrivain, qu’il ait même le droit au nom de poète, il faut en convenir ». 15

Bien qu’il eut écrit en exergue de son ouvrage édité:  « J’aimerais que cette pièce ne soit jamais représentée. Il m’est difficile de me souvenir quand et dans quelle circonstance je l’ai écrite. Probablement dans l’ennui et l’inadvertance. C’est cela: elle m’aurait échappé », Genet, tout au long des années, retravailla son œuvre.

Le vœu de Jean Genet ne fut pas respecté. La pièce fut reprise, à Paris, en 1970, au Théâtre Récamier, en 1978 au Café-Théâtre du Coupe-Choux, en 1997 au Théâtre de la Bastille ainsi que sur des scènes de Dublin, Londres Cambridge, Boston et Hollywood.

À la fin des représentations de Haute Surveillance Genet prit la décision d’abandonner le théâtre, déclarant à qui voulait l’entendre:  «  Écrire des pièces est une vaste plaisanterie.  ».

En 1950 il participa au tournage d’un court métrage intitulé La Rose rouge d’un chant d’amour. L’année suivante, ce fut le début de l’édition de ses œuvres complètes, Le Condamné à mort, Notre-Dame-des-fleurs et Le Miracle de la Rose par Gallimard.

À la suite de la parution de l’essai de Jean-Paul Sartre: Saint-Genet, comédien et martyr, Genet fut la proie d’une grave crise morale et brûla le travail des dernières années.

Après de nombreux voyages en Europe, en Algérie et au Maroc, l’écrivain se rapprocha du parti communiste.

Au cours de l’année 1955, il fit la connaissance d’un jeune artiste de cirque, Abdallah, âgé de dix-neuf ans avec lequel il partagera une aventure amoureuse, à la fois forte et tragique.

1 Interview de Jean Genet par Hélène Tournaire, La Bataille, 10 mars 1949
2 Le 2 février 1935, au Mans, deux sœurs Christine et Léa Papin, employées de maison assassinèrent leur patronne et sa fille.
3 cf Quelques pièces
4 M.D. Le Grelot 15 avril 1947
5 Leo Lapara Dix ans avec Jouvet ed. Presses Pocket 1977
6 Jacques Lemarchand Combat 24 avril 1947
7 Claude Hervin Paris-Presse l’Intransigeant 2 juin 1948
8 Marc Barbezat créateur, pendant l’Occupation, de la revue clandestine L’Arbalète, donnera ce nom à la maison d’édition qu’il fondera après la Libération.
9 Jean Marchat Paris-Presse l’Intransigeant 24 février 1949
10 Jacques Lemarchand Combat 26 mars 1949
11 Thierry Maulnier La Bataille 3 mars 1949
12 Marc Beigbeder Le Parisien Libéré 10 mars 1949
13 Jean-Jacques Gautier Le Figaro 4 mars 1949
14 Jean Marchat Le Figaro mars 1949
15 François Mauriac Le Figaro 26 mars 1949

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