Association de lalogoRégie Théâtrale  
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Extrait

MADEMOISELLE JAÏRE

 

PREMIER ACTE

Cour intérieure. À droite, un bouquet d'arbustes grêles au pied desquels gît un cadran solaire. Au fond, le mur percé d'une issue, parallèle à la rue ; au-dessus, on découvre le haut des façades et des toits. À gauche, le corps avancé d'un bâtiment, sa fenêtre ogivale et sa porte pré­cédée de quelques marches. À gauche encore, à l'avant-plan, un banc de pierre. L'ensemble est rouge, couleur de la brique. Il fait automne, une lumière jaune se brise aux vitres.

Scène 1

Jaïre, sort en titubant de la maison. Arrivé au centre de la cour, il tourne sur place, se tamponne les yeux et se met à parler vite, faisant des gestes mous. — Cachez les couteaux, les cordes !... Je souffre tant, heu, et plus, heu, et mes ampoules, heu, vont déborder, heu ! Une faut pourtant pas qu'on surprenne, heu, une larme perlant à mon œil droit, heu, à mon œil gauche, heu... car l'assemblée qui m'observe, moi le père, heu, n'attend que ce signal pour se mettre à hurler et chavirer dans les eaux sans retenue, heu, heu !... Dans ces moments pénibles, si pénibles qu'on en devient sublime en son for, on voudrait trouver de ces phrases qui planent, phrases bien frappées, d'un sens éternel, qui calent les esprits. Hé quoi, rien que des mots baroques qui cavalcadent !... Depuis trois jours, idiotement, mes lèvres débitent à mon insu obstiné­ment... Trouver oui des phrases magistrales... « Le blanc canard de l'étang noir, le cygne noir de l'étang blanc !... » Oh ! encore ?... Cygne et canard quand il s'agirait d'énoncer Vie et Mort !... Je suis idiot, i-d-iot... Et l'on attend de moi, moi le père au crâne luisant, moi la barbe grise, de moi, Jaïre... au fait je doute de je — me — moi comme si j'avais reçu un bon coup sur la tête... heu, blanc canard, on attend de moi que je gouverne et mette l'ordre dans ce tragique tumulte, heu... Comme si le fait d'avoir de l'âge, et un œuf, et du poil me confé­rait plus de sagesse froide, pardon de sang frisque, qu'à tout autre, à un autre qui serait chevelu et glabre ? Misère, heu ! L'homme le mieux simulant se trouve éperdu, en ces circonstances pathétiques... Oh dilemme ! Si mon grand, oui, grand chagrin se voit, on dira : le grotesque bonhomme, si peu maître de soi ! Si je le cache, mon chagrin... grand ? Non immense ! On dira : n'a pas de cœur, celui-là ! Entendez : sa fille unique meurt et rien de sa face ne bouge... Oh ! je suis énervé, exaspéré, crevassé, heu, et quoi encore, déchiré, bouleversé... Coulez, mes ampoules, maintenant coulez, je m'en moque. On pleure à tout âge. Je serai soulagé. Et tant pis si je grimace... (Il pleure.) ... Heu !... (Se mouche.) Heu ! (Se mouche.) Ah ! Quel moment unique, terrible, excellent, le moment que l'on souffre !... Sent-on cela dans les naufrages ? Non, je ne vois plus clair... Ces larmes sont noires, c'est l'eau de l'étang noir... Le cygne... ma fillette qui meurt et répond des absurdités aux propos tendres que je lui tiens, qui me repousse lorsque je veux la caresser toute moite. Le canard... il grandit, des mâts lui poussent, il amarre : c'est le bateau vénitien dont je dois surveiller le déchargement au quai du Miroir !... Quelle débâcle !... Mes affaires dans l'eau, l'eau noire et blanche, et mes repas froidis... Et le chien du voisin qui ne cesse de awoû awawoû, comme ils font ça les chiens, et de creuser des trous dans la terre !... Je dis trou ? Oui, trous partout, on entre dans l'existence et on en sort par un trou ! (Furieux.) Non et non et non ! Assez de ça, de tout ça... Tout quoi ? La mort et ses péripéties, les figurants, comme un jeu de théâtre qui dure des jours et des nuits comme des jours ! Et sur­tout le principal, de quelque sobriquet qu'on le nomme, qui rode autour et n'entre pas, comme s'il prenait plai­sir à prolonger notre angoisse. Est-ce donc si difficile à faire mourir, une fillette de seize ans ? La colère me saisit, je vais, oh la colère me, jeter du poison au chien d'à-côté, flanquer sur la rue, ces canards, oh, ces gens qui viennent humer l'odeur funèbre, ce chien, comme des mouches à viande... Je la colère je ces gens...

Par la petite porte de rue entre le vicaire Kaliphas, rougeoyant et suant la graisse.

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