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Extrait

 

LA TOUR EIFFEIL QUI TUE

PROLOGUE

À la fin de cette journée de l'été 1869, les badauds qui levaient le nez vers le ciel de Paris sentaient leur âme chatouillée par la plume d'une douce vanité, dans l'azur pâle se dressait un monument, girafe aérienne toute ruisselante de ferrailles ensoleillées, la Tour Eiffel... La Tour Eiffel que l'on venait d'inaugurer.

Les braves gens ne se doutaient pas que, quelques heures plus tard, ce monument qu'une ville entière fêtait, que l'on avait paré de drapeaux et de lampions, allait devenir un objet de terreur et d'épouvante, que le jour même de son inauguration il allait entrer dans l'énigme la plus surprenante du siècle, énigme que l'on devait baptiser Mystère du la Tour Eiffel qui tue.

Le rideau pourpre des crimes célèbres allait, en effet, s'entrouvrir sur notre capitale.

CE SOIR-LA ON DINAIT CHEZ MONSIEUR BUFFE

Une salle à manger.

Autour de la table, Cristophe, Évariste, un couvert sans personne devant, M. Buffe. Évariste est un polytechnicien.

M. Buffe, indigné : Refusé... Un Buffe a été refusé à l'École Polytechnique.

Évariste, sarcastique — Avec la moyenne zéro, virgule, zéro, zéro, un.

M. Buffe : II a fallu que mon frère meure.., que je recueille son orphelin.., que je l'héberge sous mon toit... pour que je connaisse cet affront... moi... dont tous les aïeux, depuis trois générations, sont sortis major de notre chère École.

Évariste : Soyez donc charitable!

M. Buffe, à Cristophe : Et conviens-en..., je t'ai élevé comme mon propre fils.

Évariste, perfide : Nous avons eu les mêmes professeurs.

M. Buffe : De bons professeurs.

Cristophe : Je ne sais pas.

M. Buffe : Tu ne sais pas ?

Cristophe : Je ne les écoutais pas.

M. Buffe, indigné : Vous l'entendez... Non seulement c'est un crétin, mais encore c'est un crétin cynique!

Évariste, supérieur : Papa.., ne vous fâchez pas.

M. Buffe : Tu as raison, mon fils. Il est vain de s'emporter contre l'ignorance... Il vaut mieux en rire.

Évariste : Rions.

(Ils rient d'un même ricanement.)

M. Buffe : J'ai d'ailleurs tort de me plaindre... Évariste m'a consolé de cette déception.

Évariste : Je n'ai pas à vous rappeler que j'ai été reçu premier à Polytechnique.

M. Buffe, avec fierté : Promotion 88.

Une voix sous la table : Buvons à votre santé, jeune homme.

(Une main apparaît à la place vide et lève un verre.)

M. Buffe, se penchant vers la place vide : Et soyez persuadé, mon cher Goletti, qu'Évariste profitera de votre enseignement.

Goletti, terrible : II le faut. (lis boivent. )

Cristopheà Évariste : Mais dis-moi... au concours d'admission... un candidat te précédait ?

M. Buffe, très vite : D'un demi-point.

Évariste, de même : Qu'il m'avait volé.

M. Buffe : En copiant.

Évariste, tragique : II est aujourd'hui au bagne.

Cristophe : Pour avoir copié ?

M. Buffe : Non..., pour avoir assassiné une rentière au Vésinet.

Évariste : Fort heureusement, il a commis son crime avant d'avoir coiffé le bicorne.

M. Buffe, à Cristophe : Et, maintenant, tu contestes les mérites de ton cousin !... De mieux en mieux.

(Théobule entre portant un gâteau.)

Théobule, s'arrêtant sur le seuïl de la porte, il prend son souffle et il annonce. On a l'impression qu'une voix de stentor va sortir de sa poitrine, mais c'est tout bas qu'il dit : La tarte à la crème Pythagore.

Goletti : Que dit-il ?

M. Buffe : II annonce l'entremets.

Évariste : Une tarte à la vanille que nous avons baptisée Pythagore.

Goletti : Délicate intention.

Théobule, se penchant à l'oreille de M. Buffe pour lui parler bas, mais il hurle : Dois-je d'abord servir le nain ?

Goletti, terrible : Quoi ?

M. Buffe, indigné à Théobule : Apprenez... Théobule... que M. Goletti est le major de la célèbre promotion de 1853.

Évariste : Qu'il a découvert un théorème.

M. Buffe : Un théorème d'algèbre supérieur qui porte son nom.

Évariste : Le théorème Goletti.

M. Buffe : Et qu'il est aujourd'hui professeur de mécanique rationnelle à i'École Polytechnique.

Théobule. J'ai compris... Je sers un nain.

M. Buffe. découragé : Inutile de nous époumoner Théobule est, sourd.

Évariste : II n'entend même pas le son de sa voix.

M. Buffe : De la, l'accident dont vous avez été la victime, mon cher camarade.

Goletti. terrible : J'ai horreur des infirmes.

(Il mange avec rage. Théobule sort après après avoir servi.)

M Buffë, gêné, à Cristophe, afin de changer lu conversation : Tu vas au bal, Cristophe ?

Cristophe : Oui.

M. Buffe, ricanant : Je l'aurais parié.

Évariste de même : Au bal des bonniches.

Goletti : II y a un bal, ce soir ?... C'est donc pour cela que je me grattais.

Évariste : Des bals de carrefours.

M. BUFFE, sarcastique : La République fête la Tour Eiffel.

Goletti. terrible : Qu*est-ce que c'est que ça... la Tour Eiffel ?

Cristophe : Vous ne connaissez pas la Tour Eiffel ?... Vous devriez lire les journaux,

Goletti : II n'y a pas de Tour Eiffel.

Cristophe : Je suis désolé de vous contredire. mais. aujourd'hui, pour la première fois, cent mille Parisiens ont gravi ses escaliers.

Goletti, furieux. -- Mathématiquement..., Il n'y a pas de Tour Eiffel.

M. Buffe, à Cristophe, criant : Tu as compris ?... Mathématiquement..., il n'y a pas de Tour Eiffel.

Évariste, de même : Mathématiquement... cette carcasse s'est éffondrée lors de la construction de sa deuxième plate-forme.

M. Buffe : Goletti l'a démontré.

Évariste : Dans un amphi qui restera célèbre à l'École Polytecnique

Goletti : Ce ne sont pas quelques longerons de fer,..

M. Buffe. : ... assemblés par un petit ingénieur...

Évariste. : ... qui ne sort même pas de l'X...

Goletti : ...qui vont, braver les principes immortels de la mécanique.

M. Buffe en se tournant vers Cristophe : Mais nous devons désoler ce pauvre Cristophe

Cristophe : N'en croyez rien. mon oncle. Je suis ravi de partager avec la Tour Eiflel un malheur commun.

M. Buffe, inquiet : Qu'est-ce à dire ?

Cristophe, ironique : Elle a été, elle aussi, refusé à Polytechnique.

M. Buffe, furieux et sarcastique : Mon neveu a beaucoup d'esprit.

Évariste, de même : Cristophe est un poète (Avec dédain} Il méprise le calcul intégral.... mais il aime les grenouilles.

Goletti : Les grenouilles ?

Évariste : II en élève dans sa chambre. Son pot à eau est rempli de ces batraciens.

Goletti : Des grenouilles..., ce sont bien ces petites bêtes que l'on électrise dans une expérience de physique élémentaire ?

Cristophe, ironique : On en trouve aussi à la campagne.

Goletti, rogue : Je n'en ai jamais rencontré square Monge.

Cristophe : Parce que, pour vous, le square Monge..., c'est la campagne ?

Goletti : Je déteste la nature.

Cristophe : Les bois, les ruisseaux...

Goletti : ... me font éternuer..., je reconnais cependant un charme à votre campagne.

Cristophe : Lequel ?

Goletti, terrible : On peut pisser partout,

Cristophe, ironique : Le jour de la création du monde, les fleurs et les arbres n'ont pas du recevoir l'imprimatur de l'École Polytechnique.

M.Buffe, criant : Une insolence.- Monsieur se permet une. insolence.

Évariste : Alors qu'il n'a. même pas été grand admissible.

M,Buffe, à Cristophe : Sortez.. (Montrant la porte du doigt) Allez rêver à votre Tour Eiffel étendue sur un lit de grenouilles

(Cristophe sort. M. Buffe se penchant vers Goletti)

J'ai enfin réussi à le chasser et, désormais, nous sommes eutre nous.

Évariste, de même : Nous allons pouvoir parler,

M. Buffe : Ce défi aux équations différencielles ne peut plus rester inscrit dans le ciel de Paris.

Évariste : Prenez garde.

(Ils se- taisent. Cristophe est revenu)

Cristophe, en chassant une mouche : J'ai oublié une mouche..., une mouche... pour mes grenouilles. (Cristophe sort.)

M. Buffe, se penchant à nouveau vers Goletti : Songez... Ce monument est une insulte à la raison...

Évariste, de même : ... Erigé au cœur même du pays qui a donné le jour à Descartcs.

Goletti, terrible : J'ai songé.

(Théobule entre furtivement et se cache derrière un rideau.)

Théobule, hurîant en croyant parler à voix basse : N'ayez crainte, Monsieur Cristophe... Pendant dix ans, J'ai été un agent secret à la solde d'une puissance ennemie... Je me cache derrière ce rideau... Je dissimule mon cornet acoustique dans ce pot de fleurs... et je ne perds pas un mot de leur conversation.

(Il cache son cornet dans un vase.)

M. Buffe, faisant signe aux autres : Pas de danger... Nous vous écoutons, mon cher Goletti.

Goletti, mystérieux : La Tour Eiffel va bientôt cesser de nous narguer.

Le rideau tombe

 

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