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Vivre le théâtre à deux

À la suite de la Libération, Le Figaro refit surface et Thierry Maulnier, après avoir signé, en août, son dernier article à L'Action Française, y  reprit son rôle de critique et parfois même de chroniqueur en première page. Sa nouvelle arrivée au journal ne fut pas du goût de chacun : «  … Mr Thierry Maulnier ! La conversion est tout de même trop récente pour ne pas paraître vraiment scandaleuse » 1 s’indignèrent certains confrères journalistes.

À cela Maulnier répondit qu’en effet il avait été un rédacteur assidu de L'Action Française mais simplement en tant de critique dramatique et qu’il ne s’était jamais exprimé politiquement. Néanmoins sa carte de presse lui fut retirée. Elle ne lui fut rendue que grâce aux témoignages de Roger Stéphane, journaliste engagé dans la Résistance, faisant mention de contacts secrets avec Maulnier pendant l’Occupation.

Tandis que Maulnier se sentait dédouané de tout collaborationnisme, il fut très affecté par la condamnation à mort de Roger Brasillach. Il se joignit alors à Jean Anouilh et à Marcel Aymé pour faire signer une pétition en faveur de son ancien ami. Le général de Gaulle demeura inflexible et R . Brasillach sera fusillé le 12 février 1945, à l’âge de trente-cinq ans. Ce fut alors le tour de Charles Maurras d’être condamné à la prison à vie, puis celui de Lucien Rebatet, ancien directeur de Je suis partout qui fut arrêté.

Cette fois encore, Maulnier fut à la source d’une pétition en faveur de ce nouveau condamné à mort. Plus chanceux que Brasillach, L. Rebatet vit sa peine commuée en détention perpétuelle.

Encouragé par son épouse et par l’heureuse expérience de Antigone 1568 le critique dramatique, Thierry Maulnier, sauta le pas et devint un auteur dramatique. En 1946, il termina sa première pièce : La Course des Rois, inspirée de la mythologie antique. Le roi Oenomaos sait qu’il perdra son royaume s’il s’entête à vouloir marier sa fille Hippodamie. Possesseur de chevaux d’une exceptionnelle rapidité, il proposa aux prétendants de les affronter lors d’une course de char, le vainqueur obtiendra la main de la jeune fille. Au fond de lui-même, il est persuadé qu’aucun amoureux ne gagnera. Alors que Myrtilos, le conducteur du char, désire en secret Hippodamie, celle-ci est amoureuse du jeune prince indien Pelops. Pour que ce dernier gagne la course, Hippodamie promet à Myrtilos, de se donner à lui, s’il retient ses chevaux. Ayant accepté le marché, après la victoire de Pelops, Myrtos vient chercher sa récompense, il sera tué par son rival.

Écrit à la fin de la guerre, ce drame se voulait le miroir d’une jeunesse encore prête à s’engager quelque soit le danger : « Tous les hommes marchent vers la mort, mais ils marchent à reculons. Il arrive à certains d’entre eux, quand ils ont vingt ans, d’entendre derrière eux un appel, et ils reconnaissent cet appel et, fiers d’avoir été désignés pour mourir, ils se retournent et reprennent leur course ». 2

Ce fut au théâtre du Vieux Colombier que fut affichée la pièce à partir du 25 janvier 1947. Dans la mise scène du jeune Maurice Cazaneuve, Marcelle Tassencourt jouait le rôle d’Hippodamie. Tandis que le public se montra chaleureux, la critique, sous la plume du journaliste Maurice Schumann, fut quelque peu réticente, jugeant que Thierry Maulnier : « s’empare du théâtre, mais n’a pas encore inventé son théâtre ».

Dans le même temps que se jouait La Course des Rois paraissait une importante revue littéraire intitulée : La Table ronde, qui d’après Th. Maulnier était « destinée à faire apparaître tout ce qui est significatif de notre civilisation dans toutes ses formes ». Elle comptait, parmi ses rédacteurs, des écrivains de sensibilités aussi diverses que François Mauriac, Albert Camus, Raymond Aron, Thierry Maulnier, auxquels viendront s’adjoindre la bande des Hussards : Roger Nimier, Bernard Frank, Antoine Blondin, Jean-Louis Curtis, etc. Mis en accusation pour refuser de reconnaître les méfaits du totalitarisme stalinien, Jean-Paul Sartre fut écart.

En 1949, un événement politique poussa T. Maulnier à écrire sa troisième pièce. Le ministre hongrois, Laslo Rajk, fut condamné et pendu pour cause de « déviationnisme ». Afin de sauver sa peau, il lui aurait simplement suffi, non de prouver son innocence, mais d’adjurer ses idées.

Le sujet était passionnant et Thierry Maulnier, n’ayant pas oublié son engouement de jeunesse pour la pucelle d’Orléans, décida d’en faire le personnage principal d’un drame traitant de la solitude face au pouvoir. Se référant à l’article qu’il avait écrit dix huit ans auparavant  : « Entre Jeanne ouvrière de la France et Jeanne soldat de Dieu, il y a le jeu d’une volonté et d’un coeur, entre Jeanne mystique et Jeanne politique, il y a Jeanne solitaire » 3, le plan de Jeanne et les juges était construit.

Avant que ne s’ouvrit son procès, Jeanne comptait sur le secours du Dauphin : « Mon roi me délivrera, il rentrera dans Paris et les Anglais repasseront la mer ! » pensait-elle. Mais le futur Charles VII n’était qu’un ingrat. Elle espérait aussi que les voix du ciel qu’elle avait écoutées à Domrémy, viendraient à son secours. Mais St Michel fut formel : «  Vous n’irez pas vers elle, ordonna-t-il à Ste Catherine et à Ste Marguerite, il faut qu’elle torde ses mains et qu’elle pleure dans la nuit, et qu’elle appelle… et qu’elle appelle… et qu’elle appelle… ». 4 Tout d’abord, épuisée de fatigue et morte de peur, Jeanne abjura sa foi et retomba au rang des communs mortels, puis, dans un sursaut d’orgueil, elle se reprit et, de ce fait, se condamna à mort. Elle entendit alors « l’autre Jeanne », celle qui vivait en elle, au fond de son cœur, la réconforter : « Tu seras reine pour tous ceux qui, comme toi, comparaitront devant les juges de politique et de vengeance, dans la solitude et le désarroi, et sauront que tu es près d’eux. Reine des peuples opprimés, reine des vaincus qu’on bâillonne, reine des prisons et des suppliques, reine de la foule et des libertés qui ne finissent pas d’être tuées et de renaître ».5 Et le spectacle se terminait par l’audition d’un Te Deum suivi de son de cloches carillonnantes.

Représentée le 29 mai 1949 sur le parvis de la cathédrale de Rouen, dans une mise en scène de Maurice Cazeneuve, avec dans le rôle de Jeanne, Jacqueline Morane et dans celui de « l’autre Jeanne », Marcelle Tassencourt, la pièce  connut un grand succès de la part d’un public très ému et d’une presse très enthousiaste. Et voici Thierry Maulnier reconnu, désormais, comme l’un des plus célèbres auteurs dramatiques de son temps.

Reprise en mai 1950, au théâtre du Vieux-Colombier, elle consacra Thierry Maulnier comme l’un des plus célèbres auteurs dramatiques de son temps.

Jeanne et les juges au théâtre du Vieux-Colombier
Programme original
Collections A.R.T.

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Les éditions Fayard lui commandèrent une Histoire du Théâtre et lui présentèrent Michel Clare, un jeune champion athlétique, amoureux de littérature. Le courant passa entre les deux hommes et Thierry fit de Michel son secrétaire. Grâce à ce dernier, Maulnier découvrit le monde du sport ; n’hésitant pas de s’y mêler, il participait, le dimanche matin, aux entrainements de course à pied au stade Roland-Garos. Ses résultats étaient très encourageants. Il alla jusqu’à remporter le prix du Figaro littéraire en courant le 1.000 m. en 2’53’.

Ce fut ainsi que pendant plusieurs années, le critique dramatique se dédoubla en chroniqueur sportif, à l’occasion du Tournoi des cinq Nations et du Tour de France.

Pour autant, Thierry Maulnier n’oubliait pas le Théâtre et s’adonna à l’écriture d’une pièce, La Ville au fond de la mer destinée à la radiodiffusion Nationale. La retransmission eut lieu le 1er juillet 1950, avec pour interprètes Michel Vitold, Maria Casares, Roger Blin et Marcelle Tassencour.

Prenant pour cadre la ville d’Ys, engloutie sous la mer par la faute de Dahut, la fille du roi Gradlon, T. Maulnier imposait, à ses héros, sa propre philosophie. Pour lui, en effet la pièce de théâtre se devait de traduire la « dramatique intérieure » de l’auteur : « l’homme n’est pas fait pour être immobile, il est fait pour conquérir, pour conquérir son humanité ». 6

La pièce ne connut pas le retentissement espéré et ne fut pas reprise sur une scène parisienne, comme l’aurait souhaité son auteur.

1 Le Populaire 12 septembre 1944
2 La Course des rois acte I, scène III
3 Revue Française 7 juin 1931
4 Jeanne et ses juges 1ère partie, scène VII
5 idem 2ème partie scène XII
6 Le Figaro 24 juin 1952

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