Association de lalogoRégie Théâtrale  
13

Extrait

LA MAISON DE LA NUIT

 

ACTE III - SCÈNE VII

Krauss, Hagen

Krauss regarde un moment Hagen en silence.

Krauss : Prendre le parti d'un adversaire au milieu du combat, déserter au milieu du combat, c'est le signe d'un état d'esprit. Tu n'es plus avec nous,

Hagen : Qu'est-il arrivé ?

Hagen : Un enfant se noie. On plonge, et pourtant la force du courant est mortelle, et on le sait. Quelque chose dans l'homme de plus fort que l'homme... On n'a pas pu faire autrement, voilà tout.

Krauss : La charpente d'un militant aussi solide que toi ne craque pas en deux minutes. Il y avait quelque chose de pourri en toi. Il y a eu des témoins, Hagen.

Hagen : II y a eu des témoins. Quand tu voudrais me sauver, tu ne le pourrais pas. Tu deviendrais seulement mon complice. Rien à faire.

Krauss : Je ne pense pas à te sauver.

Hagen : Saint-Just, voilà comme je t'aime.

Krauss : J'aurais dû prévoir. Il y a eu faute aussi de ma part. Je signalerai aussi ma faute.

Hagen : Tu aurais dû prévoir ?

Krauss : Ce fléchissement en toi, cette fatigue...

Hagen : Ah oui ! Ce que je t'avais dit au sujet de Lydia ?

Krauss : Cela, et bien d'autres signes plus anciens, qui n'avaient pas échappé à nos chefs. Oh ! tu faisais bien ton travail. Mais tu avais pris à l'égard de ce qu'il t'imposait je ne sais quelle distance. Ce refus d'être dupe. Nous ne sommes pas des cyniques, Hagen. Tu buvais un peu trop, aussi.

Hagen : À propos, on peut boire ?

Krauss : Oui.

Hagen, se servant : Toi aussi ?

Krauss : Non.

Hagen : II est dit que nous ne trinquerons jamais ensemble.

Il boit.

Krauss : Tu ne t'es pas assez méfié de ton ironie. L'homme qui se moque de lui-même est déjà un homme qui doute. Tu avais ouvert ta garde. Il a suffi d'une seconde pour que tu sois frappé au cœur. Tu avais commencé à croire que tu te de­vais quelque chose à toi-même. Tu n'étais plus un homme sûr.

Hagen : Si je n'étais plus un homme sûr, pourquoi m'envoyait-on à l'étranger ?

Krauss : On t'y envoyait sous ma surveillance.

Hagen : Ah oui ! C'était une épreuve ?

Krauss : À peu près.

Hagen : Et pour m'observer on avait choisi mon meilleur ami ?

Krauss : Pour te donner confiance.

Hagen, après un silence : Ce n'était pas un mauvais choix. Tu étais l'homme qu'il fallait.

Krauss : Je n'en suis pas sûr.

Hagen : Pourquoi ?

Krauss : À l'étranger, il m'était conseillé de t'exposer à certaines tentations. Je crois que j'aurais, au contraire, essayé de les éloigner de toi. Je crois que j'aurais essayé de te préserver.

Hagen : Pourquoi ?

Krauss : Parce que je t'aimais bien.

Hagen : Moi aussi, je t'aimais bien, Krauss. À ta santé. (Il boit.) Évidemment, je ne peux pas te demander de boire à la mienne.

Krauss : II y a quelque chose que je ne puis m'expli­quer, Hagen. Que tu aies pu... aimer cette femme, l'aimer au point de te renier pour elle, de te perdre pour elle.

Hagen : Moi ? Aimer Lise ? Tu es fou ?

Krauss : Tu avais projeté de fuir avec elle.

Hagen : Que cet excellent alcool occidental se métamorphose en vitriol si j'aie jamais eu cette idée.

Krauss : Ainsi, tout était faux ?

Hagen : Bien sûr, tout était faux. J'avais été un très honnête militant, Krauss. Je m'étais servi d'elle. J'avais retenu Wcrner ici, jusqu'à ton retour. Du beau travail. Seulement, il s'est passé ce que je n'avais pas prévu.

Krauss : Ce que tu n'avais pas prévu !

Hagen : Ce désespoir insoutenable - ridicule aussi. Ridicule et insoutenable. Cette femme délaissée et dédaignée qui avait cru pendant un moment qu'enfin quelqu'un dans le monde s'intéressait à elle, et qui apprenait en même temps qu'elle avait été jouée et qu'elle allait mourir. Qu'elle allait mourir dans l'indifférence infinie de l'Univers, seule, comme si elle était le seul être vivant au monde, après avoir vécu en vain.

Krauss : C'est le spectacle qu'elle t'a donné qui t'a fait te jeter vers elle. C'est sa lâcheté, ce n'est pas sa souffrance.

Hagen : C'est bien possible. Ceux qui meurent coura­geusement rendent évidemment la tâche des bourreaux plus facile. C'est leur dernière politesse.

Krauss : En somme, tu n'es pas un traître. Mais tu as déclaré publiquement que tu étais un traître. Pour toi, il y a une différence. Pour les autres, non.

Hagen : II n'y a pas de différence ! J'ai trahi. J'ai trahi. Une fausse trahison fait un vrai traître, si elle est avouée.

Krauss : Es-tu même certain qu'elle t'ait cru ?

Hagen : Un mensonge signé de ma mort, il faut bien qu'elle le croie. Tu n'as pas vu la transformation de son visage, lorsque j'ai parlé ? Je crois qu'elle va mourir plus heureuse qu'elle n'a été dans toute sa vie, plus vivante qu'elle n'a été dans toute sa vie : et il me semble que je suis moi-même assez heureux.

Krauss : Avoir fait cela pour une femme qui t'était indifférente...

Hagen : Je l'ai fait. Je l'ai fait parce qu'il fallait en finir. D'une manière ou d'une autre. Je ne pouvais plus supporter cela, voilà tout. Je crois que j'aurais aussi bien pu la tuer. Vois-tu, Krauss, je te ferais rire si je te disais que tout cela est arrivé à cause d'un taureau.

Krauss : Quoi ?

Hagen : D'un taureau. D'un pauvre imbécile de taureau. J'ai peut-être encore le temps de te raconter cette petite histoire. Oui ? Bien ! C'était pendant le deuxième été de la guerre d'Espagne, à Valence. Pour se distraire de la mort des hommes, on avait la mort des taureaux. Ce jour-là, le taureau de la troisième course n'était pas un taureau très brave. Il n'avait pas envie de se battre. Il avait envie de s'en aller. Il ne comprenait pas ce qu'il avait à faire sous ce soleil sans pitié, dans ce cercle fermé autour de lui comme un piège, dans cet anneau de cris inexorables. Il était affolé parce qu'on lui voulait du mal. Il tournait, il tournait, son gros front poussait les planches, cherchait une planche qui fût plus pitoyable, qui fléchît. Je te l'ai dit, c'était un imbécile. Pas de remède, pas de refuge, pas de repos. Cela lui semblait absurde. Il avait fui devant les cavaliers et les piques. Il avait fui devant les aiguilles de feu des banderilles. Il avait fui devant le mal qui règne sur le monde. Il avait fui devant l'homme à l'épée et devant ce ridicule adversaire, l'homme à l'épée était lui-même de plus en plus ridicule, ne sachant que faire de sa bravoure sans danger. Maintenant, il ne pouvait plus fuir. Il était harassé, hébété, im­mobile ; et il fallait bien en finir avec ce crétin qui ne jouait pas le jeu, qui ne voulait pas être un héros. Il fallait bien le tuer, au milieu des quolibets, des injures, comme on chasse un mauvais acteur. Alors l'homme - il s'appelait Escudero - vint tout près de cette tête qui tombait presque jusqu'à terre, de cette nuque offerte au couteau, de cette bête qui reprenait un peu de souffle, qui respirait cet instant de répit tombé sur elle comme une grâce. Sans aucune prudence - il n'y avait pas besoin de prudence - il fit passer l'épée dans son poing gauche et il se pencha pour flatter ce mufle inoffensif. Une petite caresse négligente, comme pour dire : « Ce n'est qu'un veau. » Alors le taureau releva sa tête, lentement, elle était très lourde, cette tête, et il lécha cette main, cette première main qui ne le torturait pas. Ce fut un hurlement de joie tout autour de l'arène. On trépignait. On jetait en l'air les chapeaux. La bonne farce ! Jamais on n'avait rien vu d'aussi drôle. C'est alors, dans l'éclat de ces mil­liers de rires, c'est alors que l'épée frappa.

Krauss : Hé bien ?

Hagen : Moi aussi, comme l'autre vers son taureau, je suis allé vers Lise, vers cette petite vie en déroute, harcelée par un mal incompréhensible ; et j'ai eu son humble gratitude, son sourire timide et trem­blant. Elle aussi, elle a cru que la main qui s'ap­prochait d'elle lui apportait la première douceur du monde, et c'était la main de son exécuteur. Quand tu as parlé, Krauss, j'ai reçu son regard dans mon regard. Elle aurait pu faire l'économie du reste. Ce regard... Il n'y avait plus que lui. Tu vois. C'est bien à cause du taureau. Je ne sais pas si tu es tout à fait convaincu par mes explications. Je ne te souhaite pas de l'être.

Krauss : Pourquoi ?

Hagen : Parce que si tu sentais ce que j'essaie de te faire sentir, tu ne serais pas loin d'être un homme perdu, mon petit ange. Un traître, comme moi. La pitié, Krauss, la terrible pitié. Tu crois que c'est une femme à la larme facile. C'est un athlète aux doigts de fer dont la main se noue à ta gorge, et te voilà terrassé. Un homme peut toujours s'arranger avec sa propre souffrance, s'il est un homme. Mais avec la souffrance de l'Univers, avec la souffrance des enfants et celle des bêtes, avec cette souffrance sans limites, sans repos, sans ré­pit ? La pitié ne peut s'arrêter nulle part, Krauss, ou elle n'est pas la pitié. La pitié - je ne te souhaite pas de la connaître. Celui sur qui elle a posé sa griffe en est possédé pour toujours. Vois-tu, je pourrais demander qu'on me donne une nouvelle chance, si j'avais été seulement un lâche - un moment de lâcheté, cela se surmonte. Mais je sais que je ne résisterai pas demain au regard d'une autre Lydia, au regard d'une autre Lise. Je suis un homme fini, comme on dit. Fini pour vous.

Krauss : Nous travaillerons sans toi, Hagen. Nous savons que la route est âpre et sanglante. Nous savons qu'il faut être durs. Nous serons durs, pour cons-truire un monde où ta pitié sera inutile.

Hagen : La souffrance de la terre n'aura pas de fin, Krauss. Pas de fin jusqu'à la dernière angoisse du dernier des vivants, seul en face de sa mort. C'est la vie qui est cannibale, et qui se nourrit de vie. Bien sûr, il fallait tuer Lydia. Bien sûr, il y aura toujours des hérissons écrasés par nos convois victorieux. Il y aura toujours des captifs murés vivants dans les remparts de Ninive. Prends garde à la pitié, Krauss, prenez garde à la pitié. Si jamais vous entendez chuchoter en vous cette voix des profondeurs, étouffez-la, bâillonnez-la de vos deux mains. Elle s'élèverait en tempête et balaie­rait l'empire des hommes. Maintenant, que fais-tu de moi ?

Krauss : Ce que tu ferais à ma place.

Hagen : Je crois qu'il m'est à peu près indifférent de disparaître de ce monde. Mais je crains que les... formalités ne soient interminables.

Krauss, après une hésitation : Hagen, je ne crois pas qu'il y ait pour toi un procès public. Tu sais qu'on veut faire le silence sur toute cette affaire. Il me semble que je peux sans inconvénient t'offrir une autre solution.

Hagen : Une autre solution...

Krauss : Le chemin est long d'ici à Diesdorf. La nuit est sombre. Il serait assez naturel que tu cherches à t'enfuir.

Hagen : Toi, Krauss, tu me proposes de fuir ?

Krauss : Je te propose de chercher à fuir.

Hagen : Ah oui ! Abattu au cours d'une tentative d'évasion.

Krauss : Je ne peux faire plus, Hagen.

Hagen : C'est déjà plus que je ne puis accepter, ami Krauss. Tu me feras remettre à la police d'État à Diesdorf. J'ai commis une faute grave. Je tiens à rendre des comptes. Nous avons accepté une fois pour toutes de payer nos erreurs de nos personnes. C'est notre honneur de militants. J'y ajoute peut-être, pour ma part, le vain souci d'élégance que tu me reprochais tout à l'heure : ma coquetterie. Maintenant, il faut nous quitter. Le problème est de savoir avec quels mots nous quitter. Adieu, c'est un peu théâtral. Moi, je peux te dire : bonne nuit.

Krauss : Non, Hagen.

Hagen, riant : Attention, Krauss. Je crois que tu vas t'attendrir. (Ils se regardent. Hagen pose un instant la main sur l'épaule de Krauss, puis s'écarte. Krauss reste immobile.) Les policiers vont m'emmener en même temps que les condamnés, naturellement.

Krauss : Oui.

Hagen : J'assisterai à l'exécution ?

Krauss : Oui. Pourquoi ?

Hagen : J'aimerais être près de Lise Werner jusqu'au bout. J'aimerais qu'elle puisse croire que je vais mourir avec elle. Un dernier mensonge.

Krauss : Si tu veux, Hagen.

Hagen, qui allait sortir, revient : Krauss, même Lydia ?

Krauss : Même Lydia.

Hagen sort.

SCÈNE VIII

Krauss, Le Lieutenant, Adler

Krauss est seul. Le Lieutenant entre avec Adler.

Le Lieutenant : Nous l'avons retrouvé.

Krauss : Où s'était-il caché ?

Le Lieutenant : Au fond du jardin. Un de nos hommes l'a cueilli comme il se sauvait. Ce qui est curieux..., il s'était trompé. Il fuyait vers l'Est, vers notre frontière. (Il rit.) Dans les ambassades où ils s'occupent des traîtres, ils devraient leur donner des boussoles.

Krauss : Vers l'Est ? Vous l'avez fouillé ?

Le Lieutenant : Oui. Pas de papiers, naturellement. Ceci...

Il jette un petit livre sur la table.

Krauss, a regardé le livre : Tu es prêtre. Réponds. Si tu es prêtre, tu n'as pas le droit de mentir.

Adler : J'ai le droit de me taire.

Krauss : Tu es étranger. Tu es prêtre. Si tu en avais assez de la République orientale, tu pouvais te faire rapatrier par tes diplomates. Pourquoi par­tais-tu en fraude ?

Adler : Je ne partais pas. J'arrivais.

Krauss : Tu arrivais ?...

Adler : J'allais chez vous.

Krauss : Comme un espion ?

Adler : Comme un voleur. Peut-on venir autrement.

Krauss : Tu savais ce qui t'attendait.

Adler : Je sais ce qui m'attend.

Krauss : En somme, mission de propagande.

Adler : Si vous voulez.

Krauss : Mais tu ne pouvais donc pas rester tranquille ? Tu ne pouvais donc pas rester chez toi ?

Adler : C'est le mot. Je ne pouvais pas.

Krauss : Ils sont nombreux, ceux qui font ce que tu fais ?

Adler : Moins qu'il ne faudrait.

Krauss Mais croyez-vous que nous allons vous laisser faire, imbéciles ? Croyez-vous que les hommes de chez nous vont joindre de nouveau les mains, comme des esclaves, pour que vos maîtres y pas sent des chaînes ? Vous venez leur parler de l'Enfer ? L'Enfer est derrière eux. Vous venez leur dire que le malheur de leur condition est sans remèdes, et ils ont choisi de le vaincre. Vous venez leur dire qu'un Dieu est mort pour eux, et ils ont décidé de ne laisser ce soin à personne. Vous venez avec votre pitié, votre sale pitié qui se gagne comme une maladie. Ils n'ont plus besoin de pitié.

Adler : Ils ont besoin d'avoir pitié.

Krauss : II y a encore assez de coins du monde où la peine des hommes est absurde et sans remède. Que venez-vous faire, là où elle a trouvé un sens ? (Un papier s'est échappé du livre.) Qu'est-ce que cela ?

Adier se tait.

Krauss, lit lentement, d'une voix neutre : « Dieu a voulu être Sacrificateur et Victime en sa seule Personne pour être, jusqu'à la fin des temps le seul Sacrificateur et la seule Victime, seule victime en toutes les victimes, seul humilié en tous les humiliés, seul supplicié en tous les suppliciés. Pour que tout autre sang répandu sur la terre fût désormais son sang répandu. Pour que son sacrifice fût désormais le plus grand sacrifice humain, le seul et le dernier. »

Adler : Dieu meurt avec chaque homme qui meurt, tous les jours, à chaque minute. Il faut bien que le prêtre soit auprès de son Dieu et l'assiste dans la mort. On meurt beaucoup chez vous.

Krauss : La douleur ! La douleur ! Elle est votre citadelle ! C'est en elle que vous vous sentez forts. Quand vous aurez été chassés de toute la surface de la terre, c'est sur ses tours que vous placerez vos sentinelles, vos veilleurs de l'éternité. Ah ! comme vous avez besoin d'elle !

Adler : Vous voulez que tout homme ait sa juste part de la richesse et de l'espoir du monde. C'est une grande entreprise. Mais quand vous en serez venu à bout, vos citoyens heureux et libres sur une terre heureuse et libre seront encore seuls. Ils auront encore froid.

Krauss : Écoute bien, curé. Ce masque de douleur que ta religion a posé sur la face humaine, sur la face de la confiance dans l'homme et de l'orgueil d'être homme et de la joie d'être homme, nous l'avons assez vu, nous l'avons assez vu depuis deux mille ans, et il faut maintenant qu'il tombe, et nous l'arracherons, entends-tu, et nous avons déjà commencé de l'arracher.

Adler : Vous arrachez le visage.

Des pas dans l'escalier. On entend la voix de Lydia, très douce, un feu impersonnelle.

Lydia : J'ai mis ma robe de soleil, Et le ciel, sa robe d'automne. Qui du ciel ou de moi se trompe ? Vient-il ? Vient-il, mon bien-aimé ?

Une voix, rudement : Silence !

Les condamnés apparaissent l'un après l'autre et sortent. Un policier attend Adler.

Adler : Je crois que c'est le moment.

Il va pour sortir.

Krauss : Un instant, curé. Ton nom ?

Adler : Pourquoi mon nom ?

Krauss : Pour mon rapport.

Adler : Je m'appelle Lazare.

II sort. Krauss reste seul en scène, immobile.

Rideau

Éditions Gallimard

 

Haut de page

retour table des matières
 

la mémoire du théâtre