Association de lalogoRégie Théâtrale  
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Extrait

ZAMORE

 

Nous sommes en Haute Provence, dans une petite ville construite à flanc de coteau. Une place, quelques platanes. Au fond, l'auberge de la Mule noire. À gauche, des maisons qqui s'érigent en gradins. À droite, une terrasse qui surplombe les bas quartiers. Devant l'auberge, des tables, des chaises, un vieux fauteuil à bascule. Sous les platanes, un banc. Sur la terrasse, un lampadaire

Le soir tombe. C'est -la fin de l'été. Sur un fil de fer : du linge qui sèche. La scèneest vide. Charles-Auguste, qui porte deux lourdes valises, arrive tout seul par la terrasse. Il se retourne et crie :

Charles-Auguste : Eh bien; Clarisse, je t'attends !

Voix de clarisse : J'arrive.

Charles-Auguste : Tu t'arrête à chaque portail. Nous visiterons le pays plus tard.

(Il pose ses valises et va jusqu'à l'auberge. L'aubergiste, Mme Angèle, qui l'épiait sans doute, parait à sa porie.)

Charles-Auguste : Bonjours. Madame. Vous êtes sans doute la patronne de cette auberge ?

Mme Angèle : Hélas ! oui, Monsieur. }e ne me suis pas remariée. Oh ! bien sûr, j'aurai du. Mais voilà, en été il y a trop de monde, en hiver il n'y a personne. Et je me sens toute bête quand j'épluche mes oignons pour moi toute seule. Oui, vous avez raison, j'aurais dû me remarier. Vous êtes avec une dame, n'est-ce pas ? Je vous ai entendu lui parler. J'aurai une jolie chambre, tout à l'heure. La seule qui me reste, toute fraîche, avec l'eau cou­rante et vue sur la place. Tenez, cette fenêtre-là. Justement les clients font leurs valises. Les vôtres, de valises, vous pouvez les laisser ici, je les ferai prendre. En attendant, vous pourriez vous installer dans la salle, ou faire un tour dans le pays. Mais dites donc, comment êtes-vous arrivés ? Par la patache ? Ou bien est-ce que vous avez une voiture ?

Charles-Auguste : Ni l'un ni l'autre. Par le train.

Mme Angèle : Par le train ? Mais alors, c'est tout nouveau ! Voilà dix ans qu'il ne s'arrête plus, le train !

Charles-Auguste : C'est-à-dire qu'il s'est arrêté en pleine campagne. Alors nous sommes descendus,
nous avons longé la voie...

Mme Angèle : Et vous veniez ici ?

Charles-Auguste : Non, nous allions plus loin, mais nous sommes dit : « Mon Dieu ! pourquoi pas ici ? »

Mme Angèle : Mais oui, an fait. pourquoi pas ? Seulement c'était risqué. Dame ! Le train aurait pu repartir avant que vous ayez descendu vos bagages. (Elle l'observe. Puis.) Vous êtes peut-être en voyage de noces ?

Charles-Auguste : Non.

Mme Angèle : Vous êtes peut-être artiste-peintre ?

Charles-Auguste : Pourquoi cette question ?

Mme Angèle : Les artistes-peintres, eux non plus, ne font jamais les choses comme tout le monde. J'en ai justement un, tenez, en ce moment. Un tout jeune, pas connu encore. Et il me peint de grandes images sur le mur : Les Voyages du Capitaine Cook, avec des nègres et des palmiers. C'est comme ça qu'il me paye sa dernière note. Je ne devrais pas vous le dire, mais c'est le vent d'est... Quand il va souffler, je ne sais plus ce qui me prend : je parle, je parle, je parle trop. D'ailleurs vous n'êtes pas artiste-peintre, vous. Vous auriez le chevalet.

Charles-Auguste : Non. je suis dans les assurances, tout simplement.

Mme Angèle : Dans les assurances ? Alors je me demande pourquoi tous avez sauté du train. On est plus sérieux que ça. dans les assurance.

Charles-Auguste : Écoutez. 11 n'y a aucune raison pour que je vons cache quelque chose. Nous voulions nous débarrasser d'un ami, qui s'obstinait à voyager avec nous. n y avait deux solutions : le jeter par la portière... (Elle fait un geste d'effroi.) Rassurez-vous, je ne l'ai pas fait. Ou descendre du train sans qu'il s'en aperçoive. Il s'était un peu assoupi, le train venait de s'arrêter. Nous avons sauté à terre le plus doucement possible, pris le premier chemin qui s'offrait à nous, et nous voici. Vous voyez qu'on n'est pas toujours sérieux dans les assurances.

Mme Angèle : Et dire qu'on vous confie notre argent ! (Avec un soupir.) ... enfin ! Allons 1 là, entre nous, vous faites bien un petit voyage d'amoureux, n'est-ce pas ?... Excusez-moi, c'est le vent d'est qui approche, et il rend curieux comme il rend bavard. Vous ne répondez pas, et vous avez raison. En tout cas, laissez-moi vous donner un conseil : mariez-vous, mais le plus tard possible.

Charles-Auguste : Et qui vous a dit que nous ne sommes pas mariés ?

Mme Angèle : Les gens mariés ne tombent pas du train.

Charles-Auguste reprenant ses valises : Et qu'est-ce que ça peut vous faire que nous ne soyons pas mariés ?

Mme Angèle : Ne reprenez pas vos valises. Il n'y a pas d'autre auberge dans le pays. (Il repose ses valises.) Et puis, ça me plaît que vous soyez des amoureux, ça me changera des autres. (Elle montre la fenêtre ouverte.) Tenez ! Écoutez-le !

(On entend un grand bruit de meubles déplacés etc.)

Une voix d'homme : À genoux ! À genoux ! Cette fois tu me demanderas pardon à genoux !

Une voix de femme : Mon chéri, je te jure que je ne lui ai rien dit. Je ne l'ai même pas regardé.

Mme Angèle : Et voilà une semaine que ça dure. Que ça boit et que ça se bat jour et nuit.

Charles-Auguste : Qui est-ce ?

Mme Angèle : Un cocu qui reste enfermé toute la journée à farfouiller dans ses souvenirs. D'ailleurs, il n'est même plus cocu. Sa femme n'a plus la temps, vous pensez, avec la vie qu'il lui fait mener !

La voix d'homme : J'ai dit : à genoux !

Une autre voix d'homme : Mais puisqu'elle te jure qu'elle ne m'a pas regardé ! Tu ne vas pas recommencer, bourreau ! tortionnaire !

Charles-Auguste : Mais ils sont trois !

Mme Angèle : Oui. Le troisième dort dans un réduit à côté. Si on peut appeler ça dormir. On les entend crier toute la nuit. Les assiettes, les verres, tout y passe, parce qu'ils se sont fait monter à manger dans leur chambre naturellement. (Bruit de vaisselle cassée.) Là, ça y est ! Ils m'ont encore cassé quelque chose. Les dégoûtants !

(Elle disparaît dans l'auberge. Charles-Auguste est resté seul sur la place. On entend encore : )

Première voix d'homme : Ah ! Tu ne veux pas te mettre à genoux, non ? (Bruit d'assiettes cassées.) Non ? (Encore une assiette cassée.) Non ?

Deuxième voix d'homme : Elle ne peut tout de même pas se mettre à genoux sur de la vaisselle cassée ! Sois logique, tout de même !

Première voix d'homme : Alors, ramasse-la toi-même, cette vaisselle cassée, espèce de Don Juan !

(La fenêtre se referme. On n'entend plus rien. Clarisse paraît sur la terrasse. Elle est accompagnée d'un jeune homme qui la suit et porte deux valises légères.)

CHARLES-AUGUSTE, CLARISSE, RODOLPHE

Charles-Auguste : Tu as mis longtemps.

Clarisse : J'étais à bout de souffle. Tu sais, il y a un portail du dix-septième. (Se tournant vers le jeune homme.) N'est-ce pas ?

Le jeune homme : Du dix-huitième, madame.

Clarisse : C'est vrai, du dix-huitième. [Elle lui sourit.}

Charles-Auguste : Mon ami, vous avez bien voulu nous aider à porter nos bagages, laissez-moi vous remercier. (Il fouille dans sa poche.)

Le jeune homme : Excusez-moi de remettre les choses au point. Je n'ai pas porté vos bagages, monsieur. Je me suis offert à porter les valises de madame, ce qui n'est pas du tout la même chose.

Charles-Auguste : Bien sûr, bien sûr..., mais tout de même... (Il continue à se fouiller.)

Clarisse, à mi-voix : Allons ! Allons ! Ne faites pas de bêtise. Ce jeune homme n'est pas un commissionnaire. (À haute voix.) Laissez-moi vous présenter : Monsieur Charles-Auguste Rinchard... Monsieur Rodolphe... (Elle cherche le nom.)

Rodolphe : C'est à la fois mon prénom et mon nom. Je m'appelle Rodolphe Rodolphe.

Clarisse : Ce n'est pas un nom, c'est un écho.

Rodolphe : C'est un écho qui voudrait bien devenir un nom... enfin, plus tard.

Clarisse : M. Rodolphe est peintre. Il adore faire des portraits. (À Rodolphe : ) N'est-ce pas ?

Rodolphe, souriant : Oui, mais, pour l'instant, • je suis plutôt peintre en bâtiment.

Clarisse : Vous ne m'aviez pas dit ça.

Rodolphe : Je ne vous ai pas dit non plus que je travaille dans cette auberge. C'est une surprise que je voulais vous faire.

Charles-Auguste : Les Voyages du Capitaine Cook.

Rodolphe : Vous avez déjà regardé ma fresque ?

Charles-Auguste : Pas encore.

Rodolphe : Tant mieux. Il faut que je recommence le roi nègre. Je vous en prie, ne regardez pas encore ma fresque. Madame, vous me le promettez ?

Clarisse : Je vous le promets.

Rodolphe : Et maintenant, je retourne à mes Voyages.

Charles-Auguste, agacé : C'est ça, c'est ça, bon voyage.

Rodolphe, qui a du mal à se séparer de Clarisse : Tout de même je ne suis pas à cinq minutes près.

Charles-Auguste : II ne faut pas vous mettre en retard.

Rodolphe : Et puis... je voudrais m'occuper de vous, prévenir la patronne.

Charles-Auguste : C'est fait. Nous aurons une chambre dans un instant.

Rodolphe : Bon. (Tristement.) Je vois que je ne peux plus vous servir à rien... Tant pis. (Il va jusqu'à la porte de l'auberge, et se retourne vers Clarisse.) Je travaillerai toute la nuit, s'il le faut, et demain, vous verrez... vous verrez...

Clarisse, souriant : Bon voyage.

(Rodolphe est entré dans l'auberge. Clarisse et Charles-Auguste seuls. Léger silence, puis :)

Clarisse : II m'avait porté mes valises. Je lui devais un peu de conversation.

Charles-Auguste : Je ne te reproche rien.

Clarisse : Seulement, désormais je te demanderai de lui parler le moins possible. C'est la première fois que nous sommes vraiment seuls, tous les deux, profitons-en.

Charles-Auguste : Clarisse! (Il la prend dans ses bras.)

Clarisse : D'autant que je le vois venir. Il me proposera de faire mon portrait. Eh bien ! Il aura beau insister...

Charles-Auguste : ... Tu diras non.

Clarisse : ... Je dirai non. (On entend le sifflement d'un train.) Charles-Auguste... tu entends ? Le train !

Charles-Auguste : Et il s'éloigne... il s'éîoigne... On ne l'entend presque plus. Pourquoi ris-tu ? (En effet, Clarisse rit.) Oui, tu penses à ton mari. Le sifflement du train a dû le réveiller en sursaut, et il regarde avec stupeur le compartiment vide.

Clarisse : II n'y a plus, en face de lui, que cette ridicule petite boîte en carton qu'il a achetée au buffet de Valence et qui lui sert de valise depuis une semaine.

Charles-Auguste souriant, mais avec reproche : Clarisse !

Clarisse : Je ne lui en veux pas de transporter cette boîte en carton. Je lui en veux d'être parti.

Charles-Auguste : C'est à cause de ta lettre d'adieu. Il l'a reçue deux heures trop tôt.

Clarisse : J'avais pourtant tout calculé. Mais quand la bonne a vu sur l'enveloppe que la lettre était pour mon mari, elle la lui a remise, tout simplement, au lieu de la porter à la poste, comme je lui avais dit. Et tout ça pour économiser un timbre. Ah ! il nous coûte cher, ce timbre-là ! Quand j'ai vu Zamore courir sur le quai de la gare de Lyon et sauter dans le train qui partait, j'ai bien compris que nos malheurs allaient commencer.

Charles-Auguste : Nos malheurs sont finis puisqu'il est loin. N'en parlons plus.

Clarisse : Tu as raison, n'en parlons plus. N'empêche que voilà huit jours qu'il n'arrête pas de nous suivre. De descendre aux mêmes hôtels, de s'installer au même étage, et de faire le guet, la nuit, dans les couloirs. Et encore s'il nous faisait des reproches ! Mais il ne dit rien. Il nous regarde d'un air triste, et il boit. Ce n'est plus mon mari, c'est le fantôme de mon mari, c'est un cauchemar qui a pris la figure de mon mari... D'ailleurs, je t'ai beaucoup admiré. Toi, si violent avec tout le monde, tu as été avec lui, pendant ces huit jours, d'un calme presque exagéré, d'un calme à faire peur...

Charles-Auguste : Qu'est-ce que tu veux ? C'est ton mari !

Clarisse : Pendant huit jours tu as fait comme si tu ne le voyais même pas.

Charles-Auguste : Si. Une fois tout de même. Rappelle-toi, au wagon-restaurant quand il m'a passé la corbeille à pain.

Clarisse : II a dû se croire encore chez lui, quand nous t'invitions à déjeuner.

Charles-Auguste : J'ai accepté la corbeille à pain.

Clarisse : Mon chéri, j'ai trouvé ton geste très élégant. Je connais peu d'hommes qui auraient accepté la corbeille à pain.

Charles-Auguste : Je te répète que c'est ton mari.

Clarisse : Mais tu t'es bien rattrapé avec les autres. Aussitôt qu'un inconnu osait lever les yeux sur moi, tu le remettais à sa place. Tu as pris la mouche onze fois.

Charles-Auguste : Tu les as comptées ?

Clarisse, avec extase : Onze fois !

Charles-Auguste : Et tu m'en veux ?

Clarisse : Moi ? (Avec un soupir de soulagement.) Enfin, j'ai un homme jaloux, quelle chance !

Charles-Auguste : Jaloux... jaloux...

Clarisse : Mais si ! On sait que vous êtes un despote, monsieur, un pacha comme dans Les Mille et une nuits.

Charles-Auguste : N'exagérons rïen.

Clarisse : Il paraît que vous faites à vos maîtresses des scènes épouvantables.

Charles-Auguste : Moi ?

Clarisse : Vous oubliez cette jeune fille sur qui vous avez tiré deux coups de revolver une nuit, chez vous.

Charles-Auguste : Qui t'a si bien renseignée ?

Clarisse : Peu importe. Et cette jeune mariée que vous avez lâchée toute nue dans votre escalier. Est-ce que ce sont des manières ? Vous devriez. avoir honte, monsieur !

Charles-Auguste : Je veux savoir de qui tu tiens toutes ces précisions.

Clarisse : De qui ? Mais de mon mari, voyons ! Il n'a jamais rien pu me cacher {Avec un tendre mépris.) Tu le connais.

Charles-Auguste : Ce pauvre Zamore !

Clarisse : Ah non ! Tu ne vas pas dire... (L'imitant.) « Ce pauvre Zamore ! » Un homme qui m'a rendue si malheureuse.

Charles-Auguste, vague : Je sais.

Clarisse : Qui m'a fait vivre l'enfer...

Charles-Auguste , sceptique : L'enfer... L'enfer...

Clarisse : Mais si ! Où que j'aille, je le retrouvais devant moi, toujours inquiet et toujours riant. Il aurait traversé les murs pour me rejoindre. Il prévenait mes désirs, au point que je n'osais plus rien désirer. Il tremblait pour ma santé, il me réveillait dix fois par nuit pour me faire prendre des gouttes. Et pas moyen de lui échapper. L'enfer, je te dis, l'enfer ! Tiens ! quand j'essaie de me rappeler ce qu'il a bien pu me dire pendant notre voyage de noces, je ne retrouve plus rien que :« Excusez-moi. »

Charles-Auguste : II a passé sa vie à s'excuser.

Clarisse : Et même cette semaine dans les trains, chaque fois qu'il s'asseyait à côté de nous, il nous disait...

Charles-Auguste : « Excusez-moi ».

Clarisse : Et voilà l'homme avec qui j'ai vécu pendant six ans.

Charles-Auguste : Clarisse ; On a décidé de ne plus jamais parler de Zamore

Clarisse : Tu as raison. Je te promets que demain je l'aurai oublié.

Charles-Auguste : J'aimerais mieux que tu l'oublies dès ce soir. Tiens ! J'ai connu un professeur qui travaillait à l'envers.

Clarisse : À l'envers ?

Charles-Auguste : On allait chez lui quand on voulait désapprendre quelque chose.

Clarisse : Comment faisait-il ?

Charles-Auguste : Comme ceci. (Il va derrière elle et lui met la main sur les yeux.) - Imagine que tu es à l'école et que tu as devant toi le tableau noir. Sur le tableau noir, il y a un Zamore géant, dessiné à la craie. Tu prends l'épo­ge... Allez, prends-la... (Elle fait semblant de prendre une éponge.) Et tu l'effaces. (Elle fait semblant d'éponger le tableau noir.) Tu l'effaces dans le train..., tu l'effaces dans ta maison..., tu l'effaces partout... Nous n'avons jamais voyagé avec Zamore.

Clarisse : Je n'ai jamais été mariée avec Zamore.

Charles-Auguste : Et maintenant, qui est-ce, Zamore ? Une marque de savon ? Un air d'opéra ? Un jeu de loto ? Même pas ! Il n'y a jamais eu de Zamore.

Clarisse : Jamais.

(Ils rient. Elle se dégage. Mais son rire, à elle, s'achève dans une toux.)

Charles-Auguste : Tu as froid ?

Clarisse : Non.

Charles-Auguste : Si, tu frissonnes. Ouvre ton sac, et prends ton foulard rouge.

Clarisse, qui a ouvert son sac : II n'y est pas. J'ai dû le glisser dans ma valise.

(Zamore entre. Il tient d'une main une petite boîte en carton et de l'autre un foulard rouge.)

 

CLARISSE, CHARLES-AUGUSTE, ZAMORE

Zamore : Excusez-moi. (À Clarisse :) Clarisse, je te rapporte ton foulard. Tu l'as encore oublié dans le train.

(Il y a un silence, puis.)

Clarisse, serrant les poings : Charles-Auguste, dis-lui qu'il s'en aille... (Un silence.) Qu'il s'en aille tout de suite.

Charles-Auguste : Vous avez entendu ?

Zamore, doucement : Mes enfants, vous n'êtes pas sérieux.

Clarisse : Alors ça, c'est le comble. C'est lui qui nous poursuit, et c'est nous qui ne sommes pas sérieux. (Elle tousse.)

Zamore, lui tendant le foulard : Clarisse, fais-moi plaisir... (Elle hausse les épaules. Il se tourne vers Charles-Auguste.) Vous ne voyez donc pas qu'elle va s'enrhumer ? Dites-lui de mettre un foulard !

Charles-Auguste : Tu pourrais mettre ce foulard tout de même.

Zamore, à Clarisse : Ça ne t'engage à rien.

Charles-Auguste : II a raison, ça ne t'engage à rien.

Clarisse : Alors tu prends son parti, maintenant ? Non, je n'enroulerai pas autour de mon cou un foulard apporté par mon mari.

Zamore : Je suis revenu exprès.

Clarisse : Raison de plus.

Zamore : Clarisse, ne sois donc pas si têtue ! (Avec un soupir.) Ah ! tu n'as pas beaucoup changé.

Clarisse : Charles-Auguste, s'il me parle encore, je deviens folle.

Charles-Auguste : Elle a raison. Si vous avez une réclamation à présenter, veuillez vous adresser à moi.

Zamore, toujours tourné vers Clarisse : Je ne demande pas mieux. Ça ne vaut rien, à Clarisse, de s'agiter.

Charles-Auguste : Et, pour commencer, tour­nez-vous vers moi.

Zamore, se tournant vers Charles-Auguste : D'ailleurs, d'une façon générale, c'est à vous seul que j'aurai affaire dans l'avenir.

Charles-Auguste : Vous avez l'intention de vous occuper de nous encore longtemps ?

Zamore : Forcément. Le temps qu'il faudra.

Charles-Auguste : Je vous conseille de ne pas prolonger cette plaisanterie.

Zamore : Ce n'est pas une plaisanterie.

Charles-Auguste : Et de profiter du calme que j'ai encore, oui, mais plus pour très longtemps. Je vous préviens que votre obstination à nous suivre agace prodigieusement Clarisse. Plus vous courez après nous, plus vous vous perdez dans son esprit.

Zamore : Peu importe. La question n'est pas là.

Charles-Auguste : Pardon, la question est là. Vous voulez reprendre Clarisse. Eh bien ! Vous ne la reprendrez pas.

Zamore : Moi. ? Mais je ne cherche nullement à reprendre Clarisse. Si elle est amoureuse de vous, il faut qu'elle reste avec vous. Seulement l'amour n'est pas tout. Il y a aussi la santé, la sécurité, le bien-être. Voilà six ans que je m'occupe d'elle régulièrement, et il n'y a aucune raison pour que je m'interrompe aujourd'hui. Je n'ai peut-être pas une conception très sentimentale des choses. Que v.oulez. vous ? je ne suis pas sentimental. Mais j'ai des habitudes.

Charles-Auguste : Des habitudes ?

Zamore : Bien entendu, il n'est pas question pour moi de loger chez vous. Mais il y a, en face de votre maison, une mansarde à louer, d'où j'aurai une vue plongeante dans votre appartement.

Charles-Auguste : Et c'est pendant ce voyage que vous avez pu découvrir cette mansarde ?

Zamore : II y a trois semaines que je suis au courant de votre liaison. D'ailleurs, dès votre pre­mière visite, j'ai compris que c'était inévitable." Alors je n'ai pas traîné. J'ai tout de suite com­mencé les recherches.

Charles-Auguste : Et vous passerez votre vie à nous regarder ? Mes compliments. Il ne voua faut pas grand-chose.

Zamore : Vous pouvez ricaner. Je ne vous dispute pas les sentiments de Clarisse. Mais, par ma lucarne, je pourrai vérifier, primo, sa santé, et secundo, votre comportement.

Charles-Auguste : Mon comportement ?

Zamore : Je désire que Clarisse ne soit pas jetée dans votre escalier toute nue, et qu'elle ne reçoive jamais de coups de revolver. Bref, je veux être à même, le cas échéant, de me porter sur les lieux.

Charles-Auguste : Pour la reprendre, par la même occasion.

Zamore : Je vous rappelle qu'en principe je ne ferai rien pour la reprendre. Je serai un témoin, oui, mais un témoin presque invisible. Je ne sorti­rai jamais de chez moi aux mêmes heures que vous. Sauf, bien entendu, si l'intérêt de Clarisse ne m'oblige à m'attacher à vos pas.

Charles-Auguste : Alors c'est pour surveiller mon comportement comme vous dites, que vous vous attachez à nos pas depuis la gare de Lyon ?

Zamore : Non. C'est votre premier voyage avec elle, ce sont vos débuis, si j'ose dire, et je suis persuadé que Clarisse n'aura pas à se plaindre de vous. Enfin, pas encore. Non, si gare, de Lyon j'ai sauté dans le train moi aussi, c'est pour garder le contact.

Clarisse : Charles-Auguste, je te trouve d'une patience révoltante.

Charles-Auguste : Clarisse, je t'en prie, ne complique pas la situation.

Clarisse : Tout à l'heure tu l'effaçais comme ça, hop ! sur le tableau noir. Et maintenant, c'est le contraire.

Charles-Auguste : Clarisse !

Clarisse : C'est lui qui est en train d'effacer nos projets, nos souvenirs, tout. Et tu le laisses faire ! -

Charles-Auguste : Mais non ! Et d'abord je te demande de ne pas intervenir.

Clarisse : J'interviendrai si je veux.

Zamore : Allons ! Allons ! Mes enfants, ne vous disputez pas. Je ne suis pas venu semer la zizanie entre vous. D'ailleurs, en ce moment - excuse-moi, Clarisse - Charles-Auguste a raison. (À Charles-Auguste :) II faudra que je vous donne des conseils, à vous.

Charles-Auguste : Ce n'est pas le moment.

Zamore : Vous avez raison : nous en reparle­rons mieux à Paris, dès notre retour.

Charles-Auguste : Notre retour ?

Zamore : Mais bien sûr. Vous n'avez tout de même pas la prétention de nous faire voyager indéfiniment.

Charles-Auguste : Écoutez-moi. Il m'a fallu un certain héroïsme, ces huit derniers jours, pour ne pas vous envoyer mon poing dans la figure. Mais je vous conseille de ne pas trop insister, mon petit monsieur.

Zamore : En m'appelant votre petit monsieur vous ne me vexez nullement, pour la bonne raison que je suis un peu plus fort que. vous. Et vous le savez très bien. Quand nous sommes allés tous les trois à la fête à, Neuilly, nous avons essayé nos muscles sur un manomètre. Avec moi, l'appareil est monté à 19 et, avec vous, à 18...

Charles-Auguste : À 18 ?

Clarisse, à Charles-Auguste : Mais oui,. mais oui, rappelle-toi. À 18 seulement.

Charles-Auguste : Peut-être, mais au pistolet j'ai placé les six balles dans le rouge,

Zamore : Au pistolet, le plus fort c'est vous, mais au coup de poing, c'est moi. D'ailleurs, vous savez très bien que je ne vous ferai jamais la moindre égratignure. (Montrant Clarisse.) Le médecin lui a interdit les émotions. N'est-ce pas, Clarisse? Pas d'émotions.

Clarisse : Charles-Auguste, je n'en peux plus.

Charles-Auguste : Tu sais bien qu'il ne s'en ira pas.

Clarisse : C'est donc nous qui partirons. Je vais me mettre en quête d'une voiture. (À Charles-Auguste qui fait un pas vers elle.) Non, reste ici, avec lui, et empêche-le de me suivre.

 

ZAMORE, CHARLES-AUGUSTE

Zamore : Je ne suis pas fâché de me trouver tête à tête avec vous. Nous allons pouvoir causer tranquillement. J'ai d'abord quelques petits repro­ches à vous faire. À Aix-en-Provence, vous vous êtes arrangés pour dîner dans votre chambre. Je pourrais vous dire votre menu puisque je vous ai accompagnés pendant vos achats : du pain, des sardines, une pomme. C'est trop peu pour elle. Le matin vous ne prenez pas de petit déjeuner. Or il lui faut du thé, des toasts, des œufs brouillés, du jambon et de la confiture. Vous visitez les villes à pied : les longues promenades la fatiguent. Je veux que vous preniez une voiture. A cinq heures, j'exige le goûter.

Charles-Auguste : Vous exigez... vous exigez... Mais c'est le monde à l'envers !

Zamore : Je n'ai pas beaucoup d'argent sur moi... (Il tire son portefeuille, l'ouvre, compte les billets.) Vous savez que je ne m'attendais pas à ce voyage. Mais voici la moitié de ce qui me reste. Prenez ! (Il tend les billets à Charles-Auguste qui ne les prend pas.)

Charles-Auguste : Mais j'ai de l'argent, monsieur !

Zamore : Pas assez à mon gré, monsieur. J'exige que vous dépensiez davantage, que vous descendiez dans les meilleurs hôtel ; bref, que vous voyagiez plus grandement.

Charles-Auguste : Vous oubliez qu'en ce moment elle voyage avec moi, et non avec vous.

Zamore : Erreur ! Quand elle se réveille, je suis sûr qu'elle pense au plateau en bois des îles sur lequel je la voyais boire son thé, à petites gorgées, dans son lit. Je ne dis pas qu'elle le regrette, je dis qu'elle y pense. Et ainsi de suite toute la journée. Que voulez-vous ? Ne pouvant lui inspirer de grand amour- je lui ai donné de petites habitudes. Vous souriez, vous trouvez encore que je me con­tente de peu. Détrompez-vous : les petites habitudes sont bien plus fortes que les grandes passions. Mon cher Charles-Auguste, prenez-en votre parti, Clarisse m'appartient autant qu'à vous. Allons ! Un bon mouvement. (Charles-Auguste hausse les épaules et tourne le dos à Zamore.) Allons ! Prenez ! D'ailleurs, vous ne pourrez pas faire autrement.

Charles-Auguste : Et pourquoi ne pourrai-je pas faire autrement ?

Zamore : Charle-Auguste dans votre vie il y a une fausse note.

Charles-Auguste : Une fausse note. Laquelle ? (Il y a un silence, puis :)

Zamore : Casablanca.

Charles-Auguste : Quoi ?

Zamore : Casablanca... la Villa Bleue...

Charles-Auguste : Qui vous a raconté... ?

Zamore : Si Clarisse apprenait que vous étiez alors le secrétaire d'une dame fort riche, et qui aurait pu être votre mère...

Charles-Auguste : Mensonges.

Zamore : D'ailleurs cette dame-là n'était pas la première. Rappelez-vous l'hiver précédent...

Charles-Auguste : Calomnie.

Zamore : Tout cela s'est passé il y a dix ans. Vous étiez fort jeune, et tout le monde aujourd'hui vous excuserait, tout le monde, sauf Clarisse...

Charles-Auguste : Pardon ! Vous oubliez...

Zamore : Je sais. Vous avez changé d'existence, et les renseignements que j'ai sur les années suivantes sont bons. Heureusement, car je ne vous aurais pas laissé poursuivre votre voyage. Mais vous connaissez Clarisse...

Charles-Auguste : Enfin, vous démasquez vos batteries. Ne niez plus, vous voulez la reprendre.

Zamore : Non. Je crois que, pour l'instant, son bonheur est d'être avec vous. Mais, je précise, avec vous dirigé par moi. Allons ! Acceptez donc ! Vous me rembourserez à Paris. Et même très facilement... Oui, la veille de notre départ, j'ai rendu visite à votre directeur, qui, vous le savez, est en affaires avec nous. On va doubler votre rayon d'action.

Charles-Auguste : Je refuserai.

Zamore : On ne vous demandera pas votre avis. Et, d'ailleurs, il ne s'agit pas de vous, mais de Clarisse. Il faut que nous allions à La Bourboule l'été prochain.

Charles-Auguste : Que nous allions ?

Zamore : Je vous en parlerai le moment venu. Je vous en prie, ne mélangeons pas les choses.

Charles-Auguste : C'est que tout s'embrouille dans ma tête. (Éclatant.) Car enfin, c'est incroyable ! Vous allez, vous venez, vous décidez ! Vous n'oubliez qu'un détail : c'est que, dans quelques mois, je serai le mari de Clarisse.

Zamore : Non. Dans deux ans.

Charles-Auguste : Pourquoi : deux ans ?

Zamore : Je veux d'abord être sûr que vous lui convenez.

Charles-Auguste, ricanant : Vous me prenez à l'essai ?

Zamore : Dans un an je pourrai déjà vous dire si vous avez des chances. Vous voyez que vos rap­ports avec moi seront d'une grande simplicité. C'est pourquoi je me permets d'insister encore. Prenez... Allons ! Prenez donc ! Sans façon ! (Charles-Auguste s'éîoigne. Zamore remet soigneusement les billets dans son portefeuille.) Vous refusez ? Tant pis. Vous regretterez votre refus. Oui, vous le regretterez dans quelques instants, dès que je pourrai parler à Clarisse.

Charles-Auguste : J'ai l'impression d'être pris dans une espèce de souricière... (Soudain :) Mais que je suis bête ! J'oubliais que nous repartons ce soir, et, cette fois, sans vous. Votre petit chantage va vous rester sur les bras. Bien sûr, nous nous retrouverons à Paris, mais, d'ici là... d'ici là...

Zamore : Que ferez-vous d'ici là ?

Charles-Auguste : Je ne sais pas encore, mais je trouverai quelque chose. On trouve toujours quelque chose.

(Clarisse revient.)

...

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