Association de lalogoRégie Théâtrale  
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Extrait

CHÂTEAU EN SUÈDE


Quand le rideau se lève, Eléonore et Sébastien sont seuls en scène, lisant. Ils sont en costumes Louis XV .

Sébastien, relevant la tête : Où en es-tu ?

Eléonore, elle le regarde puis se penche à nouveau sur son livre : Où j'en suis ? ( Lisant ) « Alors Malcolm approcha de la jeune femme son visage empourpré par le désir » .

Sébastien : Seulement ... Moi j'en suis au moment où il l'étrangle . Ma chère sœur, je lis deux fois plus vite que toi .

Eléonore : Peut-être que ce livre t'intéresse .

Sébastien : Pas du tout . Il est inutile de l'avoir en deux exemplaires . Tu devrais signaler à ton mari que j'ai lu tous les livres de sa bibliothèque - de même que j'ai mangé tous les canards de ses étangs et abusé de toutes ses soubrettes . Qu'il se réapprovisionne ! Je veux dire en livres .

( Eléonore ne répond pas . Elle semble lire )

Pourquoi ne réponds-tu pas ? Voilà deux mois qu'on essaye de lire ce livre ensemble . On ne peut pas . Parle-moi plutôt .

Eléonore : De quoi ?

Sébastien : Ah ! tu me connais trop . Je suis ton frère, voilà vingt-sept ans que tu me vois, cinq ans que tu vois ton mari et sa famille, et ce château . Tu t'ennuies, c'est bien naturel, je pense ? Pourquoi as-tu épousé Hugo ? ( Un silence ) ... C'est sans doute la deux centième fois que je te le demande . Tu ne me réponds pas, bien . Mais nous serions mieux à Stockholm . Encore que ces châteaux tristes aient leur charme .

Eléonore : J'entends le tracteur d'Hugo .

Sébastien : Il va rentrer avec ses bottes de chasse, son odeur de nature, et sa belle force ... Est-ce notre famille un peu dégénérée qui t'a menée à cette corruption ? Car il n'y a pas de pire raffinement que ce goût de la santé . Tu le sais ...

( Entre Agathe, 40 ans, plus habillée qu'eux-mêmes . Elle marche toujours solennellement )

Agathe : J'ai reçu un courrier de Stockholm . Frédéric Falsen, un allié de la branche cadette, arriverait dans quelques jours chez nous .

Sébastien : N'allez pas me dire que nous recevrions encore une visite .

Agathe : Notre famille a toujours été l'une des plus hospitalières du Nord . L'ignorez-vous encore ?

Sébastien : Si c'est une allusion à ma présence ici, elle est inutile . Je n'ai pas d'argent, je ne sais pas m'en procurer et cela m'ennuie . Ma sœur a épousé votre frère et habite ce château où je l'ai rejointe . J'aimerais que vous compreniez à quel point cela est fixé .

Agathe : Je le sais assez . Mais laissez-moi dire qu'un gentilhomme ...

( Hugo entre, énorme. Il a une canadienne et des bottes qui contrastent étrangement avec les habits du dix-huitième de ses compagnons )

Agathe : Hugo. Je vous en prie .

( Elle se cache les yeux de la main et sort )

Hugo, se tourne vers les autres : Je n'ai pas eu le temps de mettre mon costume d'opérette . A-t-elle vu mon tracteur ?

Sébastien : Ne vous inquiétez pas . Sa manie de l'histoire est assez imaginative, elle l'aura pris pour un instrument de torture .

Hugo : C'en est un . Il marche très mal . J'ai passé la journée avec les mains dans le carter . C'est pourquoi je ne vous ai pas embrassée, Eléonore .

( Il montre ses mains, Eléonore sourit )

Eléonor : Quel est ce Frédéric qui arrive et dont parle Agathe ?

Hugo : Ah oui ! c'est un cousin à nous . Je ne sais ce qu'il vient faire ici . Chasser peut-être . Pauvre garçon ! Je vais me changer .

Sébastien, aimable : Si ce tracteur ne marche pas, vous devriez le revendre et acheter Balzac, mon cher . Il n'y a plus rien à lire ici .

Hugo : Balzac ...? Ah oui ! J'aime mieux arranger le tracteur .

( Il éclate de rire et disparaît )

Eléonore : Il est assez sympathique .

Sébastien : Ton mari ? Oui, mais cette pauvre Agathe ...

Eléonor : Cessez donc de vous disputer .

Sébastien : Me disputer avec Agathe ! Il n'en est pas question . Tu oublies toujours que je suis intelligent .

Eléonor : Intelligent et sournois . Tu t'es fait renvoyer de dix collèges pour ça .

Sébastien : Ma seconde femme l'Américaine m'a aussi renvoyé pour ça . Elle me trouvait sournois et mes arrivées la faisaient soi-disant sursauter . Il fallait pourtant bien que j'arrive à un moment quelconque, ne serait-ce qu'aux repas .

Eléonor : C'étaient les seuls moments où tu arrivais .

Sébastien : Et j'avais beau sonner, tousser, me prendre les pieds dans le tapis, il y avait toujours un moment où elle sursautait et s'écriait : « Mon Dieu, vous êtes là! » d'une voix angoissée . Je serais devenu nerveux, à force .

Eléonor : Moi, c'est Ophélie qui me gêne .

Sébastien : Elle est charmante, rêveuse ...

Eléonor : Trop . Il va falloir la cacher si ce Frédéric arrive .

Sébastien : Quel est ce Frédéric ? Quelle idée a eue ce jeune homme d'accepter l'invitation d'Agathe au milieu de l'hiver . Il doit être bien laid ou bien malade . Ou amoureux de toi .

Eléonor : Je ne le connais pas .

Sébastien : Il a pu te voir à ton mariage, ou à l'enterrement d'Ophélie . La voici d'ailleurs .

( Entre Ophélie, en robe blanche et chantonnant )

Ophélie : Je voudrais aller me promener, je voudrais saluer mes parents . Je voudrais avoir des robes sur mesure .

( Elle sort par l'autre porte. Le frère et la sœur soupirent )

Sébastien : Quel destin ! Tu te rappelles quand on a su ... ce fou rire que j'avais ...

Eléonor : Pas moi . Pauvre Hugo, il était gêné ...

Sébastien : C'est là que j'ai commencé à l'estimer . Séquestrer une femme, faire croire à sa mort pour en épouser une seconde, c'est assez extraordinaire . Il faut avoir des sentiments . Ah ! si j'avais eu envers les femmes le tiers de ces sentiments ! Mais moi, j'ai toujours été séquestré moi-même . Séquestré, nourri, blanchi . Le coq en pâte . Sébastien von Milhem.

Eléonor : Ne t'abîme pas en de tristes réflexions .

Sébastien : Je sais bien que je t'énerve, ma chérie, mais je n'y peux rien . Malgré le violent abrutissement qui règne ici, je me sens l'esprit léger, sentencieux, discoureur comme un poisson . Et plus ça va, plus ça augmente . Je finirai fou comme l'oncle Jan .

Eléonor, violemment : Ne parle pas de lui .

Sébastien : Je ne te comprends pas . Il y a tellement de gens qui se disent un peu fous, et avec une telle satisfaction, un tel soulagement . Nous le sommes sûrement un peu pour de bon ... profitons-en .

Eléonor : Comment ? Comment en profiter ?

Sébastien, déconcerté : Mais je ne sais pas ... pour le rester ... sans doute .

( Rentre Hugo habillé en gentilhomme, Agathe le précède )

Agathe : Avant que retentisse la cloche du déjeuner, il faut que nous tenions un conseil de famille . Si Frédéric Falsen nous rend visite, il serait bon qu'il remporte un souvenir décent de notre maison . Et qu'il ne découvre pas notre honteux secret ...

Hugo, grommelant : Honteux ... Honteux, c'est vite dit .

Agathe : La bigamie est chose honteuse . Notre pauvre mère vous l'avait assez dit . N'est-ce pas, mère ?

( Elle se tourne vers un fauteuil où gît une chose informe vêtue d'un bonnet . Il serait bon qu'on ne la découvre pas avant la phrase d'Agathe )

Hugo : Laisse notre mère tranquille .

Sébastien : De toute manière, cela ne risque guère de la déranger . Il y a quatre ans qu'elle n'entend plus et voit à peine . Vous ne vous en souvenez que pour vos scènes .

Eléonor, distraite : Comment est-il ce Frédéric ?

Sébastien : Tu veux dire physiquement ?

Hugo. C'est un petit jeune homme . Il doit jouer aux cartes et courir les femmes .

Eléonor : C'est bien dommage qu'il faille cacher Ophélie . Ça l'aurait distraite .

Hugo, furieux : Il n'est pas question qu'Ophélie ...

Sébastien : Vous avez encore des réflexes bien maritaux . Vous avez convié toute la Suède à l'enterrement d'Ophélie . Tout ceci afin d'épouser ma sœur . Considérez-vous comme veuf et remarié .

Eléonor : Mais c'est ainsi qu'il se considère .

( Elle prend le bras libre d'Hugo : il la serre contre lui avec un rire satisfait )

Agathe : Bon . Au reste nous avons tous pardonné à Hugo cette ... incartade . Maintenant, il faut bien penser qu'Ophélie va être excédée de se voir à nouveau enfermée dans son appartement .

Eléonor : Combien de temps va rester ce Frédéric ?

Hugo : Pas longtemps . Les neiges vont commencer dans trois semaines . Il faudra bien qu'il parte à la première chute .

Agathe : Mon cher Hugo, c'est à vous d'expliquer les choses à Ophélie .

Hugo : Elle ne m'écoute plus .

Sébastien : Mettez-vous à sa place .

Eléonor, lasse : Je lui parlerai s'il le faut .

( Pendant ce temps, Ophélie est rentrée dans la salle. Elle les écoute avec attention )

Ophélie : Comment est-il ce Frédéric ?

( Ils sursautent et se retournent vers elle )

Agathe : Ennuyeux et laid, ma petite . C'est pourquoi il vaudrait mieux que vous ne le vissiez point .

Ophélie : J'ai connu un Frédéric Falsen à Stockholm ... Est-ce le même ? Nous jouions ensemble au Parc, il était beau, il voulait m'épouser plus tard .

( Un temps. Ils la regardent )

... Plus tard, j'ai épousé, Hugo ... Le vilain Hugo, le méchant Hugo ...

( Elle sort en chantonnant la dernière phrase. Ils se regardent en silence )

Sébastien : Je ne connais rien de pire que les femmes enfants .

Agathe : Il faut dire que cette pauvre Ophélie devient étrange ...

( Ophélie repasse la tête par la porte )

Ophélie : Si c'est mon Frédéric, je lui dirai tout . Et il m'épousera et nous habiterons ici avec vous . Ce sera bien fait pour Hugo .

( Elle disparaît )

Agathe : Elle le ferait ... Je vais dire au vieux Gunther de la mener à sa chambre et de lui porter ses repas, comme l'hiver dernier .

( Apparaît Gunther, vieux serviteur de la famille )

Gunther : Madame la Comtesse, il y a là un jeune homme, Frédéric Falsen ...

( Frédéric Falsen est dans la porte déjà, jeune et fort beau . Il s'arrête et regarde Eléonore, comme ébloui )

Agathe, devant le costume de Frédéric : Ah ! Ah non !...

( Elle sort )

( Frédéric reste stupéfait)

Frédéric : Je ... Je m'excuse . Que se passe-t-il ?

Sébastien : Votre costume !

Frédéric : Mon ... mon costume ? ( Il s'inspecte ) Je ne vois pas, il vient de chez Pyle ( Il rit ) et il n'a jamais fait peur jusqu'ici .

Sébastien : Vous trouvez ça joli, vous? Ces pantalons étriqués, ces ridicules petits revers là et là . Hein ?

Frédéric : Mon Dieu, comparé à votre jabot, évidemment ...

Sébastien : Eh bien, voilà ! Vous avez raison . Mon jabot est plus joli que votre cravate de Pyle . Comment va-t-il ce vieux Pyle ? Je lui devais cinq cent mille francs, il y a deux ans . Maintenant aussi d'ailleurs . Quand on dit que tout augmente ...

Hugo : Un instant de silence, par pitié, Sébastien . Monsieur, je suis Hugo Falsen, votre cousin . Voici ma femme Eléonore et son frère Sébastien .

( Frédéric s'incline )

Quant à la jeune femme qui vient de sortir, c'est ma sœur, Agathe . C'est elle qui correspond avec votre famille . C'est une jeune femme nerveuse ...

Sébastien : Oh combien !...

Hugo, continuant : Nerveuse, qui s'est entichée de l'ancien temps . Pour ne pas la contrarier et surtout pour qu'elle me fiche la paix, vu qu'elle possède les deux tiers du domaine, nous nous habillons en costume d'époque . C'est tout . Vous serez assez aimable d'emprunter quelques colifichets de style à Sébastien, car vous nageriez dans les miens . Voilà . Sur ce, j'ai du travail. ( Il sort et rentre aussitôt ) Je vous remercie de votre visite, Monsieur .

( Frédéric reste ahuri. Sébastien le contemple et jette un coup d'oeil à Eléonore qui semble un peu réveillée )

Frédéric : Vous pouvez croire, Madame, que si j'avais pensé donner un tel choc à votre, euh ... belle-sœur, j'aurais voyagé en costume d'époque, quitte à scandaliser les wagons-lits ...

Sébastien : Les wagons-lits ... ça existe encore ? Quelle merveille !

Frédéric, souriant : J'en sors . Ils n'ont pas changé, je pense, depuis, euh ... !

Sébastien, martyr : Cinq ans, Monsieur .

Frédéric : Il y a toujours des compartiments marron, une petite échelle ...

Sébastien : Une échelle, pouah ! Je ne voyageais qu'en première . Monsieur, c'est ce qui m'a perdu d'ailleurs, entre autres .

Frédéric : Ah bon ! ( Un silence ) Ce château est très beau, Madame .

Eléonor, doucement : Vous vous nommez Frédéric, cousin ?

( Derrière son dos, Sébastien lève les bras au ciel )

Frédéric : Oui . Et vous, Eléonore .

( Ils se fixent. Silence )

Sébastien : Oui. Et moi, Sébastien . C'est épatant, on est à égalité .

Eléonor : Ne prêtez pas trop attention à mon frère, il est un peu bizarre, extrêmement bavard, voire inopportun .

Sébastien : En revanche, prêtez attention à ma sœur . Elle est jeune, belle, isolée, relativement drôle et ...

Frédéric : Je crois que vos conseils seront superflus, Monsieur .

Sébastien : Vous verrez . Eléonore, tu devrais montrer sa chambre à ton cousin . Il faut que je veille à tout décidément ici . Moi, le parasite, je suis la clef de voûte de cette cathédrale qu'est ta famille Falsen .

Eléonor, à Frédéric : Vous me suivez ?

Frédéric, souriant : Partout .

Sébastien : Voilà du tac au tac, cousin Frédéric . J'aime cette rapidité chez les jeunes gens ...

( Ils sont sortis . Sébastien continue )

Et voilà, je parle seul une fois de plus .

( Il se tourne vers le fauteuil )

Il est vrai que vous êtes là, grand-mère par alliance . J'ai un faible pour vous, le savez-vous ? Vous vous taisez, vous ne comprenez pas . Nous aurions vécu heureux ensemble . Hélas ! je vous ai connue trop tard .

( Il s'assoit à ses pieds )

Savez-vous que vous êtes divine ? Même pas un tricot, même pas une de ces affreuses occupations qui nous arrachent les femmes . Le tricot et le goût du mariage m'ont fait perdre toutes mes amies, grand-mère chérie, n'est-ce pas triste ?...

( Il lui caresse les cheveux )

( Rentre Hugo )

Hugo. Où est-il celui-là ? On lui apporte ses bagages . Dans quelle chambre Eléonore l'installe-t-elle ?

Sébastien : Je l'ignore .

Hugo, accablé : Vous avez vu sa tête, et son sourire ... Qu'est-ce qu'ils ont tous à minauder en ce moment ?

Sébastien, gracieux : Vous trouvez que je minaude aussi ?

Hugo. Vous non . Vous grincez . Pourquoi avez-vous l'air si content ? Ça vous amuse, vous, ces petits cousins qui débarquent chaque hiver et nous encombrent ? Tout cela au nom de la fameuse hospitalité des Falsen !

Sébastien : Je les trouve assez distrayants .

Hugo : Je sais. Ça vous amuse même rudement . Si vous n'aviez pas engrossé toutes les femmes de chambre, je me demanderais ... mais non, ça vous amuse simplement. Eléonore et vous passez l'hiver à ricaner dans leur dos, à jouer un jeu que je ne comprends pas . Quel plaisir prenez-vous à vous moquer d'un autre homme ?

Sébastien : Le plaisir le plus bas, Hugo, donc un des plus profonds .

Hugo : Vous aimez bien les phrases, hein ?

Sébastien : C'est tout ce qui me reste, mon cher . L'intelligence est devenue une chose terrible, à notre époque . Elle vous tourmente vous-même, elle irrite les autres, elle ne convainc ni eux ni vous ...

Hugo. Vous philosophez une fois de plus . Vous feriez mieux de vous occuper de ces bagages .

Sébastien : J'y vais. J'adore me rendre utile .

UN NOIR

Eléonore rentre dans la pièce - la même - en amazone. Elle s'affale sur le sofa. Frédéric la suit à deux pas. Ils rient tous deux.

Eléonor : Finissez votre histoire, Frédéric, maintenant que nous sommes seuls .

Frédéric : Eh bien ! voilà. Le mari était naturellement furieux . Il est venu jusqu'à Stockholm en avion, il arrive à dix heures à l'hôtel, entre dans la chambre comme un taureau, bref le scandale . Il voulait me provoquer en duel ... en I960 ...

Eléonore : Qu'avez-vous fait ?

Frédéric, insouciant : Je l'ai pris au collet, je l'ai un peu secoué et je lui ai rendu sa femme qui, d'ailleurs, devenait fatigante ...

Eléonor : Vous ne l'aimiez donc pas ?

Frédéric : On ne peut pas aimer chaque fois, n'est-ce pas ?

Eléonor : C'est vrai .

Frédéric : La passion, je sais bien que c'est beau, mais je suppose que j'attendais la bonne occasion .

Eléonor : Vous avez de la chance . Personnellement j'ai eu le cœur brisé dix fois, non, douze .

Frédéric : Douze ?

Eléonore : Eh oui ! douze . Qu'y a-t-il de si étonnant ? N'ai-je pas un physique à passion ?

Frédéric : Que vous en ayez suscité cent, je le comprendrais .

Eléonor : Mais ... vous êtes bien aimable .

Frédéric : Maintenant je vais vous donner ce que j'ai abattu derrière la colline . Regardez.

Eléonor : Une sarcelle bleue ... C'est aussi rare qu'un visiteur... Qu'elle est douce . Regardez, ses plumes sont légères et transparentes . Elle est tiède encore .

Frédéric : Elle est aussi douce que vous semblez dure, aussi transparente que vous restez obscure . Aussi tiède que vous êtes glaciale, ou brûlante, j'ignore .

Eléonor : Vous parlez bien . J'oubliais que les jeunes gens parlent bien à la ville . Toutes ces merveilleuses comparaisons, sur le corps de cette malheureuse sarcelle. N'avez-vous- pas honte de me faire la cour sur le dos de vos victimes ?

( Il tend la main vers elle, impulsivement. Elle le regarde, éclate de rire )

Nous badinons, je crois .

( Il rit aussi. Il doit être gai et charmant )

Frédéric : Je badine encore. Sérieusement, Eléonore, sérieusement, croyez-moi un instant ...

Eléonor : Oui, oui, vous me désirez sérieusement . C'est une des rares choses sérieuses, chez les jeunes hommes riches .

Frédéric : Que voulez-vous de moi ? Oui, je sais, rien . Mais je suis : rien. Je veux dire : si vous me laissez une chance de vous plaire, laquelle est-elle ? Dois-je être amoureux, ou pas ? Il y a des moments où vous riez tellement comme moi ... je crois, j'ai l'impression de vous retrouver .

Eléonor : Je ne sais pas ; pourquoi pas ? Comprenez-moi. Vous êtes une telle occasion, Frédéric . Ce château triste, cette jeune femme, qui s'y ennuie ( je parle de moi ) et ce jeune visiteur ... Mais je n'aime pas les occasions . Pas tellement . Et puis si vous me brisiez le cœur, une treizième fois ... ( Elle rit )

Frédéric : Aimez-moi un peu .

Eléonor : Tromper Hugo ... Je ne tromperais que vous .

Frédéric : Je n'en suis pas si sûr .

( Ils se regardent et éclatent de rire. Rentre Sébastien, un lapin mort à la main )

Sébastien : Un lapin, un malheureux lapin ! Voici ma chasse . J'aurais pu tuer le même près de Paris . Ah ! pourquoi n'y suis-je pas resté ?

Eléonor : Tu aurais été obligé de le manger . Pour te nourrir .

Frédéric : C'est vrai. Mais à Paris, le lapin cuit est excellent . Ici, il est simplement infâme . Frédéric, auriez-vous tué une sarcelle ? Eléonore va vous égorger ; C'est son oiseau préféré .

( Frédéric regarde Eléonore. Elle caresse la sarcelle et lève un instant les yeux sur lui. )

Frédéric : Que je suis maladroit . Que je suis heureux . Vous ne m'avez rien dit .

Agathe, rentrant : La chasse est donc finie ?

Eléonor : Nous rentrons à l'instant. Hugo n'est pas là ?

Agathe : Il surveille le dépiquage . N'avez-vous pas aperçu, au cours de vos chevauchées, une étrange machine qui plie le blé comme le linge ... Nos
manants deviennent bien ingénieux. Tout cela né me dit rien qui vaille . Frédéric, faisons-nous notre piquet après dîner ? Depuis quinze jours que vous êtes là, vous ne m'avez battue qu'une fois, votre sang doit bouillir .

Frédéric : Il bout .

Agathe : Vous ai-je parlé de notre ancêtre commun, Richard Falsen, et de sa partie de piquet à la bataille d'Enongen ?

Frédéric : Je ne me rappelle pas ...

Sébastien : Vous la lui racontez tous les soirs depuis son arrivée .

Agathe : Vous me surprenez, Sébastien . Je ne suis pas de ces femmes qui se répètent .

Frédéric : À propos ... Quelle est cette charmante jeune femme blonde que je croise tout le temps dans les couloirs . Elle est ravissante et un peu bizarre . Est-ce une camériste ?

Sébastien, intéressé : Une grande blonde ? Avec un œil marron et l'autre bleu ? C'est Frieda .

Frédéric : Non . Elle est mince et ses yeux se ressemblent beaucoup .

Sébastien : Alors c'est Viena . Mais vous n'êtes pas difficile pour les femmes . Pardon, Eléonore .

Agathe : Qu'est-ce que ... ?

Frédéric, précipitamment : Non, non, elle est ravissante . Elle m'appelle « cousin » et m'a embrassé la joue .

( Un instant de silence consterné )

Agathe : Où l'avez-vous vue ? Quand ?

Frédéric : Mais je ne sais pas ... Je la rencontre partout .

Agathe : Je ... C'est trop fort ... N'y prêtez pas attention .

Frédéric, vers Eléonore : Je n'en ai pas envie .

Agathe : C'est une lointaine cousine, une malheureuse . Elle a perdu récemment son mari et ...

Sébastien : C'est la meilleure ...

Agathe, furieuse : Je vous en prie. ( À Frédéric ) Elle a en même temps perdu l'esprit . Elle dit n'importe-quoi .

Frédéric : C'est ce qu'il m'a semblé . Mais elle est très charmante .

( Hugo rentre . Il a l'air de mauvaise humeur )

Hugo : Vous avez bien chassé ? Je vous serais reconnaissant de ne pas galoper dans mes fourrages .

Eléonor : Mon cheval s'est emballé .

Frédéric : Nous avons eu très peur .

Hugo : Il y a eu un moment où vous saviez tenir vos chevaux . Tout au moins vous .

( Il parle à Eléonore )

Agathe : Insinueriez-vous que notre hôte soit mauvais cavalier ? Mon frère, dois-je vous rappeler que les règles les plus élémentaires de l'hospitalité ...

Hugo : Ne me rappelez rien . Et ne m'énervez pas . J'en ai par-dessus la tête du dix-huitième siècle, de m'habiller en clown et de cacher ma jeep .

Agathe : Hugo ...

Hugo. Parfaitement . Si vous n'aviez pas les trois-quarts du domaine nous n'en serions pas là .

Agathe : Vous vous promèneriez avec cette « jipe » sans doute ?

Hugo : Oui . Et je déjeunerai un jour ou l'autre en complet veston . Vous m'entendez : en complet-veston .

( Il sort en claquant la porte )

Sébastien : Moi, je ne comprends pas ... Je me suis tout à fait habitué à ces petites tenues ...

( Il fait trois pas de menuet )

Agathe : Je prendrai ce repas dans mon appartement . Mais moi vivante, les coutumes et l'honneur des Falsen resteront saufs .

( Elle sort. Sébastien se met à rire )

Sébastien : Vous allez finir par déjeuner tous les deux . Moi, je vais déjeuner avec Ophélie .

Eléonor : Qu'as-tu encore inventé ?

Sébastien : Rien de nouveau ...

( Il éclate de rire et, avant de sortir, se retourne vers Frédéric )

Vous savez, Frédéric, il va bientôt neiger .

( Il sort )

Frédéric : Quelle est cette obsession de la neige ?

Eléonor : Il commence à neiger ici un beau jour et cela ne cesse pas durant quatre mois . Nous sommes coupés du monde extérieur, et bien que le changement ne soit pas grand, c'est angoissant .

Frédéric : J'adorerai être bloqué dans la neige à vos côtés .

Eléonor : Vous avez tort .

Frédéric : Ça m'est égal .

Eléonor : Ah ! ne dites pas de sottises, voulez-vous ! Il y a des moments dans la vie - rares, je vous le concède - où il faut avoir raison . C'en est un . ( Elle fait trois pas dans la pièce ) Mon cher Frédéric, ne vous montez pas la tête . Je peux avoir une passade pour vous, un jour de pluie, pas plus . Je n'ai de ma vie éprouvé le moindre sentiment passionné pour qui que ce soit, et j'en suis ravie : j'ai horreur des débordements . Mon frère me plaît et m'amuse, j'aime bien Hugo . C'est tout . La chose qui m'intéresse le plus dans la journée est mon maquillage : j'y passe une heure . J'ai eu quinze liaisons avant d'épouser Hugo, elles m'ont distraite et excédée, dans l'ordre . Tenez-vous-le pour dit .

Frédéric : Et vos douze ... passions ... ?

Eléonor . Rien du tout. Je mens aussi. Soyez gai, aimable et joli garçon . Et méfiez-vous de la neige .

UN NOIR

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