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Un auteur inspirant les jeunes animateurs

En 1960, Vauthier loua un apparemment à Paris. Il partagea, alors, son temps entre Bordeaux, où habitait toujours son frère et la capitale.

Ce fut Antoine Bourseiller, jeune directeur du théâtre du Studio des Champs-Élysées, qui eut l’idée de confronter, dans le même spectacle, trois auteurs : François Billetdoux, Eugène Ionesco et Jean Vauthier.


François Billetdoux, Jean Vauthier et Eugène Ionesco
Répétitions de Chemises de nuit
in programme original
(photo Léon Herschtlitt)
Collection A.R.T.

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Ils écrivirent donc chacun, selon son propre caractère, une pièce en un acte sur le même thème : celui d’un homme et d’une femme réunis dans une chambre d’hôtel. Le décor était identique : une chambre quelconque, un lit, une coiffeuse. Les interprètes ne devaient plus être très jeunes. L’ensemble du spectacle avait pour titre : Chemises de Nuit. Elle était jouée en alternance avec Va donc chez Torpe de François Billetdoux. Comparer les trois ouvrages, inspirés et écrits si différemment, amusa le public. Néanmoins, le spectacle rappelait les sketchs des cabarets : la Rose rouge et la Fontaine des quatre saisons. Pour la critique, il s’agissait « de Pierre Dac sans Pierre Dac ». hemises de Nuit fut retirée de l’affiche au bout d’un mois.

Chemises de nuit
Collection A.R.T.

Quoique méprisant l’art radiophonique, Vauthier se laissa convaincre et écrivit pour la télévision, le scénario du :Le Chalet sous la neige, puis participa à l’élaboration d’une œuvre cinématographique. En mai 1963, il signa le scénario et les dialogues des Abysses film tourné par Nikos Papatakis. Il s’agissait de deux bonnes travaillant pour un viticulteur . Elles n’avaient pas été payées depuis trois ans. Elles se révoltaient jusqu’au meurtre . De nombreuses scènes de démence et de violence que Vauthier enregistra sur son magnétophone pendant plus de deux cent quatre vingt heures pour un film qui ne durait que trois heures et demie. Comme Jean Genet pour Les Bonnes, Vauthier s’était inspiré de l’affaire des sœurs Papin, relatant un célèbre crime d’avant guerre. Le film, fort apprécié, reçut la récompense du Grand Prix de l’Académie du Cinéma.

Ce fut au nouveau Théâtre de Lutèce 1 que, le 9 septembre 1965, Marcel Maréchal, séduit par le théâtre de Jean Vauthier, monta Badadesque. L’auteur, décidément, ne pouvait oublier son personnage préféré ; Bada ne cessait de le hanter. Il ne put s’empêcher de le remettre en scène : « Bada revint plus brutal et plus harassé que jamais (...) muré par ses paroxysmes, continuant d’ignorer la communication, ou plutôt la recherchant désespérément comme un aveugle, au flanc d’une femme, au flan de tout ce qui peut livrer la connaissance ». 2

Badadesques
Collection A.R.T.

La pièce reçut un accueil favorable et ne termina sa carrière qu’au soir de la centième représentation.

Le 26 Janvier 1971, Claude Régy présenta au T.N.P. Les Prodiges. L’œuvre avait été écrite en 1955 et créée en langue allemande, au Staatstheater de Kassel. Il s’agissait encore une fois d’un homme tourmenté et malheureux. Depuis son enfance, qu’il n’ arrivait pas à quitter, la tête dans le ciel à la recherche de Dieu et les pieds englués au sol, Marc, le héros des Prodiges vivait dans la frustration et l’angoisse. Il ne pouvait se séparer de sa vieille nourrice qui le protégeait. Il s’était marié avec Gilly, une jeune femme un peu sotte, frivole, immodeste, avide d’argent. La pièce commençait au moment où le couple allait se séparer , après une longue et permanente scène de ménage . C’était alors qu’ advint un affreux drame, la nourrice fut retrouvée morte, brûlée vive dans l’âtre de la cheminée. Gilly était-elle la coupable ? Sans doute mais ce n’était pas certain. Tandis que Gilly commentait l’image de la chair en train de se consumer : « Et alors, une lumière bizarre, prodigieuse, grésillante, une lumière intense partant des bords de la viande - crépitant - grésillait… », Marc, en plein délire, s’exclamait :  « … le ciel est rouge…des cheveux rouges sautaient dans le ciel obscur… Des amazones de feu rejetaient le buste en arrière et laissaient flamber derrière elles leurs silhouettes répétées ». L’assassinat de la nounou délivra  Marc de son côté infantile. Les deux époux se retrouvèrent alors dans la musique. « Pourquoi le bonheur ne pouvait-il exister qu’en rêve ? » se demandait Marc en pardonnant à Gilly, son crime supposé. Il la suppliait de lui jouer la mélodie qui les avait charmés autrefois et qui n’avait cesser de l’obséder. Le spectacle des Prodiges se terminait sur l’ouverture d’un concerto de Tchaïkowsky…

Les critiques furent dans l’ensemble assez élogieux, certains néanmoins firent preuve d’incompréhension et de mauvaise humeur, tel Jean-Jacques Gauthier : « il y a la seconde partie. Et là on retombe dans toutes les pièces de Vauthier et l’on s’y noie. C’est un déluge, une inondation, une hémorragie, une logorrhée. Il ne se sent plus, il ne se contrôle plus, ne se retient plus… ». 3

Par deux fois, en 1993 et en 1997, Marcel Maréchal reprit la pièce au Théâtre de la Colline.

En 1965, lors d’un interview, Jean Vauthier se confia : « Quand j’écris mes dialogues, je suis la proie de deux états contradictoires. D’une part, j’organise minutieusement l’ensemble et le détail, tout est prémédité et demande donc le plus possible de lucidité. Mais de l’autre je me « laisse porter par mon destin » croyant follement à une sorte d’infaillibilité ». Interrogé sur sa propension à monter l’Homme contre la Femme, il répondit : « On peut dire qu’il s’agit peut-être chez moi ( et chez d’autres hommes ) d’espérances déçues, car en considérant la femme comme sacrée, nous sommes dans la fureur de l’exigence, alors que nous admettons facilement les médiocrités masculines. Ceci dit, il est exact que sur le plan de mon expérience personnelle, j’ai rencontré bien des obstacles de par la femme. Pourtant sans elle il n’y a rien ». 4 Ceci expliquerait donc cela… et Vauthier se vengeait, lors de la plupart de ses spectacles, de ses propres déboires amoureux.

Les Prodiges furent la dernière pièce de l’invention pure de Jean Vauthier

1 Le théâtre de Lutèce ouvrit ses portes, rue Jussieu, en 1956
2 Jean Paget Combat 11 septembre 1965
3 Le Figaro 5 février 1971
4 Interview dirigé par Bettina Knapp et Claude-Henri Roquet First stage 1965

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