Association de lalogoRégie Théâtrale  
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Extrait

CAPITAINE BADA


 

Architecture de scène : Arcades, colonnes; lieu clos par des portes; sol dallé à beaux carreaux.

 

Très svelte. Brun, étrange, d'une beauté presque exotique.
Costumé comme m danseur, en noir.

Bada, à genoux, mime une prière : Mon Dieu, faites que je sois digne de Votre création. Mon Dieu, un peu de Vous et je resplendirai dans ma magnificence première.


L'habitude de se faire des blagues.

Ayez pitié de moi. Mon Dieu, donnez-moi la force du chevreuil et la prudence du lion.

Au public.
Il n'est plus à genoux et converse avec une intonation de prêche.
C'est exprès, et non par erreur de discours. Il en est des prières comme de tout le reste. Le monde pourri nous force à lutter jusque dans l'élocution des prières. L'homme se veut et se croit logique. Les hommes qui s'adressent encore au bon Dieu perdraient l'espoir s'ils ne priaient dans les limites de l'habitude et d'une logique superficielle.
S'écoutant et adressé à une vague cantonade. Imitation de ton bien disant. Les corniauds ! Primauté des clas­sifications, nécessité de la méthode, valeur des lois d'espèces, des formules; engouement burlesque pour les faiseurs de théories. Assez ! Pourquoi le chevreuil ne serait-il pas fort, très fort? Ne saute-t-il d'une roche à l'autre ? Sa musculature n'est-elle pas magnifique : chevreuil volant, chevreuil planeur sur la neige des pics? pics entre lesquels passe le grand souffle de Dieu !
Malicieux.

Et toi, Lion! On voudrait t'en­lever la prudence. Mais que fais-tu au bord de la source quand tu guettes le chevreuil? - Non, j'aime mieux l'antilope - et que tu vas à pas de lion : que fais-tu, sinon une prudente avance?

Il joint le geste à la parole et saute à pieds joints sur l'es­cabeau prie-Dieu.

Et n'es-tu pas la prudence même, bel hôte de nos ménageries, quand le dompteur te cogne dessus et que tu fous le camp pour te percher sur ton escabeau?

Oh pardon, pardon, mon Dieu! ainsi dois-je faire moi aussi, qui suis enfermé dans mes fautes, et qui rugis, tourmenté.

Il me faut fuir le mal et tel un lion je dois me percher sur un escabeau. Escabeau, sois toute mon espérance ! Là j'attendrai que le flot de la mer se retire.

« Belle littérature. »

Alors peut-être serai-je accro­ché au sommet d'une montagne, et les vallées s'offriront. Et peut-être, enfin, retentira une voix : «Tu as bien fait de te cramponner », dira-t-elle.

« J'étais près de toi. Il me plaisait de l'être et de te voir dans la tourmente, mon fils,

Crescendo.
Ému.
mon cher fils,
mon cher fils. »
Rapidement. Mais n'ai-je pas tort, ô mon Dieu ! de me complaire dans les perspectives ineffables - et tout imaginaires - passionnément espérées, mais peut-être présomptueuses de la fin de mes maux ?
Débit rapide.

Mon mérite est-il si vieux que je puisse y croire absolument ?

Suis-je un vieil homme de bien ? Hélas ! mes jeunes forces ne tremblent-elles pas encore devant lui, devant ce mal qui m'a fait iguanodon, grosse bestiole infecte d'avant les grandes eaux purificatrices de la colère de Celui qui peut ?

Crescendo. Ah! pustulence de mes nénés! vilain gargouillis de mes tripettes, comme vous me faites le sang noir maintenant que je veux cesser mes gambades !

Réaction pleureuse, mi-sincère et avec des gestes précautionneux.

Quels gages, quelles rançons me faudra-t-il...

Mon bon vouloir, ma sincérité ! Avant de me savoir tout à vous, avant d'être venu tout à fait en petit agneau qui bêle, bê-bê, devant votre inappréciable chaleur, mon Dieu, quels gages répondront de moi, de ma charité, de ma douceur, de mon humilité, de la pureté de mes pen­sées et de mes actes, de ma chasteté, - Oh ! cela surtout, c'est cela qui est épouvantable - pour des mœurs honnêtes.

Exaltation bondissante. Apparence d'exacerbation.

Phare lugubre du monde infecté ! Mal du monde dont j'étais un exem­plaire choisi parmi les plus significatifs. Pécheur exaspéré. Ô phare! comme vous l'éclairâtes, ce gesticuleux, adepte de la grande, irrémédiable et définitive décadence, moi !

Atrocités sur lui-même avec ses ongles. Sera-t-il dit que je l'arracherai, cette fausse enveloppe qui veut me faire mourir ?
De l'extrême mobilité des attitudes mentales dépend l'extériorisation bouffonne consciente et inconsciente du personnage.
Voulez-vous, gangue déplorable, laisser ma chair fleurir au doux regard de Dieu ! Peau maudite, glissez au long de ce corps et me laissez fumant, apaisé et heureux, tenir ma place, à mon rang, dans les légions du Bien !

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