Association de lalogoRégie Théâtrale  
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Extrait

LE SABRE DE MON PÈRE

 

ACTE III

Chez les Laborderie, la même nuit, vers 1 heure du matin. Une terrasse dominant Beaujac, qu'on aperçoit au fond derrière la balustrade. À gauche, en amorce du parc, une rocaille ornée d'une statue de Vénus. À droite, en pan coupé et donnant sur un perron de trois marches, une grande porte vitrée, ouverte sur le salon où Diane Condé, dans le silence, achève de dire : Les Deux Pigeons, de La Fontaine, devant les Laborderie et leurs invités. Simon en pâtissier et Popaul en turco, assis sur le balustre, sont seuls en scène.

Voix de Diane : Amants, heureux amants, etc. Ai-je passé le temps d'aimer ?

À la fin, les bravos éclatent.

Tous : Bravo ! bravo ! Oh ! bravo ! Ah ! bravo !...

Voix de Madame Laborderie : C'est à se mettre à genoux.

Diane, dont on voit l'ombre saluer dans un grand style : Merci... Merci... Merci !...

Simon et Popaul, appelant avec dès abois dans la voix : Diane ! Diane !...

Le Docteur et Martignac sortent du salon et paraissent sur le perron. Simon et Popaul s'enfuient en continuant d'appeler.

Le Docteur : Tu les entends ces petits hypocrites, avec leurs aboiements de chiots ? Diane Condé a conquis jusqu'aux enfants de Beaujac ! ( Un temps. ) Urf! Il n'y a pas d'autre mot. Elle est urf!... Urf et chic ! Avec une simplicité et une élégance, après avoir triomphé au théâtre municipal, dire encore chez moi, comme une jeune fille qui se lève au dessert pour chanter, dire avec une telle gentillesse ce petit chef-d'œuvre de La Fontaine : « Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre... » J'en avais les larmes aux yeux, mon cher Martignac, tu peux me croire, les larmes aux yeux!

Martignac : Et pense, mon cher, qu'elle a refusé l'hiver dernier de dire ces Deux Pigeons chez les Rohan-Chabot, où on lui offrait pourtant un cachet de 25 louis.

Le Docteur : L'oiseau chante où il veut...

Les deux hommes sont arrivés devant la rocaille. Le dos au public, ils semblent satisfaire un besoin pressant.

Le Docteur, déclamant : « Amants, heureux amants... » Comme elle a dit ça ! C'était adorable ! Et son fameux : « Poète, prends ton luth et me donne un baiser... » Était-ce divin ? Dis donc, sais-tu que le maire voulait lui baiser les pieds sur le perron du théâtre, après la représentation... ce vieux saligaud !

Martignac : Moi, vois-tu, docteur, cette femme m'inspire au contraire un sentiment très pur. N'est-ce pas ? Elle est gracieuse avec gravité. Elle est reposante et secrète. Quel refuge pour un homme!

Le Docteur : Tu la vois comme ça, toi ?

Martignac : « La blanche Olossone et la blanche Camire... »

Le Docteur : Moi, je l'ai vue autrement, tout à l'heure, avec mon télescope.

Martignac : tu l'as vue ?

Le Docteur : Et je me demande, quand tu peux avoir Vénus dans ton lit, quel plaisir tu peux trouver à coucher avec ma femme.

Martignac : Je t'en prie.

Le Docteur : Mais peut-être n'y couches-tu pas ?

Martignac : Avec ta femme ?

Le Docteur : Non, avec Vénus.

Martignac : Je suis discret.

Le Docteur : Et tu es, ou tu seras peut-être cocu. Car sans être Jules Claretie, administrateur de la Comédie-Française, je peux te dire que le petit Dujardin est sur le point d'être distribué dans Andromaque.

Martignac : Et toi, tu as le courage de plaisanter quand ces malheureux Dujardin baignent peut-être dans leur sang au milieu des débris de leur affreux petit salon Louis XVI ?

Le Docteur, tirant sa montre : Tu as raison. Ils ne viendront plus.

Boussu paraît sur le perron. Il regarde le ciel.

Boussu, la voix haute et parlant au salon : Pas encore de comète, Mesdames, Mademoiselle de Halley se fait attendre.

Le Docteur : Boussu ! Il vous faut un prétexte ?

Boussu : Ah ! c'est vous ?

Le Docteur : « Viens, la nature est là qui t'invite et qui t'aime... » Faites comme chez vous, Maître !

Boussu rit. Martignac se dirige vers le perron tandis que, brusquement, Dujardin surgit du parc, se dirige vers Le Docteur et lui serre nerveusement la main.

Dujardin : Où est Boussu ?

Le Docteur : Derrière votre dos. Ma parole, vous l'attirez. Mais d'où sortez-vous ? Vous êtes bien nerveux, Dujardin. Dites ? J'espère que vous n'allez pas sortir votre grand sabre chez moi ?

Dujardin : Non, pas mon grand sabre, mais il faut que je parle à Boussu tout de suite.

Le Docteur : Calmez-vous, Dujardin.

Dujardin : N'ayez aucune crainte, Docteur.

Le docteur s'éloigne et entre au salon. Boussu s'est approché de Dujardin.

Boussu : Que me voulez-vous ?

Dujardin : Ma femme n'est pas là ?

Boussu : Vous êtes bien en retard, Dujardin. Diane Condé s'est inquiétée de vous toute la soirée.

Dujardin : Je vous demande si vous avez vu ma femme.

Boussu : Non, votre femme n'est pas là. D'ailleurs Madame Laborderie se plaint aussi d'une autre défection : Albert Feuillade n'est pas là non plus.

Dujardin : Merci du renseignement. Voilà vos 6300 francs, Boussu.

Boussu : Déjà ? Où les avez-vous trouvés ?

Dujardin : Prenez.

Boussu : Quelle confiance ! m'offrir une somme pareille sans témoin ! Vous êtes bien pressé...

Dujardin : Très pressé.

Boussu : Vous prenez le train ?

Dujardin : Non, mais je veux prendre ma revanche. Vous n'allez pas accepter 6300 francs de la main à la main sans me donner une dernière chance de me refaire ?

Boussu : Je veux bien, mais vous la perdrez. Vous perdez tout. Même vos chances !

Dujardin : Je n'ai pas dit mon dernier mot et vous n'avez pas le monopole des chances.

Boussu : Vous n'avez qu'une chance, Dujardin : celle d'avoir la femme que vous avez !

Dujardin : Taisez-vous donc, espèce de... espèce de... veuf !

Boussu, en riant : Veuf ! C'est une injure ?

Dujardin : Si ce n'en est pas une, appliquée à vous, ça le deviendra.

Boussu : Ah! il ne fait pas bon prendre de l'argent aux petits paysans. ( Dujardin fait un geste vers Boussu, mais il se contient. ) Mais, enfin, où voulez-vous en venir ?

Dujardin : Je veux vous ruiner, Boussu.

Boussu : Moi aussi, Dujardin, j'ai cette prétention.

Dujardin : Vous ne m'apprenez rien.

Boussu : Eh bien, nous voilà tous deux fixés. Et quand espérez-vous me reprendre vos billets ?

Dujardin : Ce soir même.

Boussu : Ici ?

Dujardin : Ici.

Boussu : Mais c'est impossible, Madame Laborderie n'y consentira jamais.

Dujardin : Nous lui dirons qu'à Paris, après le théâtre, on ne fait pas autre chose dans le grand monde.

Boussu : Mais vous ne pouvez tout de même pas jouer en public le jeu d'enfer de l'autre jour ?

Dujardin : Nous ferons semblant de jouer des haricots.

Boussu : Et si votre femme arrive et vous surprend?

Dujardin : Puisque ce sera pour rire.

Boussu : Faut-il que vous me dégoûtiez pour que j'accepte.

II se dirige vers la rocaille.

Dujardin, le suivant des yeux : C'est ça ! Allez prendre l'air, ça vous calmera. Pendant ce temps, moi, je m'occupe des cartes.

Dujardin court au salon. À peine Dujardin est-il sorti que Flore arrive sur le perron. Elle cherche Boussu des yeux et l'appelle à mi-voix :

Flore : Armand !

Boussu, sèchement : Quoi ?

Flore : Que faites-vous ?

Boussu, furieux : Je vous cherche, naturellement.

Et il se dirige vers le perron. Flore va à sa rencontre. Boussu prend machinalement Flore par la taille.

Flore, avec de petits rires : Ah ! non, ne me chatouillez pas !... Ne me chatouillez pas surtout.

Boussu : Ne riez donc pas comme ça, espèce de tourte!

Flore : Tourte ?

Boussu : Oui, tourte !...

Il s'en va. Flore le rattrape.

Flore : Demande-moi pardon, Armand ?

Boussu : Allons, la paix, s'il vous plaît !

Flore : Armand, comment peux-tu... Comme tu as changé entre la nuit dernière et celle-ci ! Prends-moi un peu dans tes bras, je t'en prie.

Boussu, s'éloignant : Plus tard !

Flore, éclatant : Va la rejoindre, va !...

Boussu : Quoi ?

Flore : Va te mettre en frais pour cette Diane Condé !... ( Élevant la voix : ) Verse-lui du Champagne, à cette chipie !...

Boussu, très digne : Vous avez des droits sur moi, Mademoiselle ?

Flore : Mais...

Boussu : Faites-les valoir!

II lui tourne le dos et s'éloigne. Flore le rejoint et le secoue.

Flore : Tu oses, dis ! Tu oses §

Boussu, le doigt sur la bouche : Chut !

Flore, rageusement : Tiens ! Voilà pour toi ! ( Elle le gifte. Boussu, dans un réflexe, lui rend sa gifle. ) Oh !

Boussu : Eh ! oui. C'est le reçu.

Il s'en va.

Flore : Armand !

Boussu, hypocrite : Simple querelle d'amoureux ! Grande bête ! Voilà... c'est fini. À plus tard, ma chérie. Allez encore cueillir quelques roses pour notre dodo.

Flore : Tu m'aimes donc ?

Boussu : Ah ! quelle gamine vous faites,

Et il lui envoie un baiser du bout des doigts.

Flore, seule et souriante : Brigand !

Flore rentré au salon. Entrent Simon et Popaul. Popaul court le premier jus'qu'au perron. Simon vient derrière lui. Ils regardent vers le salon. Simon
retourne Popaul et lui donne une gifle formidable. Popaul tombe assis sur les marches.

Simon, singeant Flore, dit à Popaul : « Brigand ! »

Puis ils se sauvent tous les deux. Presque aussitôt Madame Dujardin, venant du parc, paraît sur la terrasse. Elle est suivie de près par Feuilllade.

Madame Dujardin : Comment ? Vous n'étiez pas non plus à la soirée, vous ?

Feuillade : Non, Madame.

Madame Dujardin: VOUS m'avez Suivie ?

Feuillade : Je vous ai cherchée.

Madame Dujardin : Et quand m'avez-vous trouvée ?

Feuillade : À l'instant. Au moment où vous passiez la grille du parc. Où étiez-vous donc, Françoise ?

Madame Dujardin: Chez moi. Où croyez-vous que j'aie ma garde-robe ?

Feuillade : Mais avant de vous habiller pour venir ici qu'avez-vous fait ?

Madame Dujardin : Une chose invraisemblable. Je me suis promenée dans les vignes, avec une ombrelle au clair de lune.

Feuillade : Vous vous moquez de moi. Dites, me pardonnerez-vous jamais ?

Madame Dujardin : Jamais !

Feuillade : Françoise ! je me serais contenté de vous voir.

Madame Dujardin : Moi, je ne m'en serais pas contentée, monsieur Feuillade. Allons ! vous vous consolerez. Vous travaillerez. L'hiver va venir. Vous irez au bal, vous m'oublierez. Et quand vous applaudirez Diane Condé peut-être serez-vous assez surpris de vous souvenir encore de moi. ( Feuillade essaie de lui prendre la main. ) Tenez-vous donc, voyons !

Voix des enfants : Diane ! Diane !...

Madame Dujardin : Chut !

Madame Poinsot et Nini sortent sur le perron et traversent la scène sans voir le couple madame Dujardin-Feuillade.

Madame Poinsot : Écoute ! Personne ne dort à Beaujac. ( Simon et Popaul traversent la scène en courant. ) Crois-tu que les enfants ne seraient pas mieux dans leur lit ? Il paraît, d'après Le Docteur, que nous sommes ce soir en pleine Renaissance italienne. En tout cas, sa femme devient complètement folle. Quelqu'un lui a fourré dans la tête que les gens de la haute jouaient leur dernière chemise blanche après le spectacle et la voilà jetant des cartes à ce gredin de Boussu et à cet imbécile de Dujardin.

Madame Dujardin : Oh ! c'est trop fort ! Il joue, le misérable ! Il s'est remis à jouer !

Madame Dujardin se lève brusquement et se précipite vers le salon, suivie par Feuillade.

Nini : Pauvre Françoise !

Madame Poinsot : D'où sortent-ils encore, ces deux-là ? Ne me crois pas si tu veux, mais je n'ai jamais rien vu de pareil depuis Sadi Carnot. ( Le docteur paraît sur le perron, un verre à la main. Il est ivre. )

Le Docteur paraît chercher quelqu'un.

Nini : Oui, laisse-nous !

Madame Poinsot : Est-ce bien convenable ?

Nini : Naturellement, puisqu'il n'y a personne.

Madame Poinsot : C'est la logique même.

Elle sort par le parc.

...

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