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Hommage de l'A.R.T. à ceux qui nous quittent

André Acquart
1922-2016

André Acquart
André Acquart
Exposition Utopie 2000 à Marseille

(photo DMB)

André Acquart nous a quittés dans la nuit du 5 juin 2016. Comment oublier la crinière blanche de ce scénographe sculpteur d’espace qui révolutionna l’art dramatique et la mise en scène, tant son apport était capable de les conditionner.

Il disait :

«  Mon travail s’engage surtout à partir d’une forme d’intuition et de liberté dans laquelle j’appréhende ma relation à l’œuvre. Je tente d’imaginer un climat en relation avec elle et à le traduire dans ma tr ansposition scénique, tout en prenant en compte les possibilités de jeu des comédiens en offrant un maximum de solutions évolutives. Je crée un dispositif qui tend à être surtout une « machine à jouer », à partir d’une sculpture de l’espace scénique que j’essaie de faire vivre. » (in André Acquart architecte de l’éphémère de Jean Chollet – Actes Sud 2006)

Au nom de l'Association dont il était l'ami depuis plus de 30 ans, je tiens à saluer sa mémoire et à évoquer avec émotion le couple fusionnel magnifique qu'il formait avec son épouse la costumière Barbara Rychlowska, unis dans l'amour infini et la passion du théâtre. Il laisse des œuvres, des souvenirs impérissables, des héritiers spirituels et des témoignages. Il nous en a confiés certains.

Nous nous unissons par la pensée à toute sa famille.

Cher André, ta tendresse bourrue me manque déjà. Tu es parti scénographier les étoiles.

A bientôt.

Danielle Mathieu-Bouillon

Ses obsèques auront lieu le mardi 14 juin à 15h30 au crématorium du Père Lachaise, entrée place Gambetta 75020 Paris.

 

André Acquart, peintre et magicien du théâtre
par Armelle Héliot

André Acquart
(photo DR)

Il y a dix ans, la Bibliothèque de France lui avait rendu hommage en une belle exposition. Formé comme peintre et graveur, il préférait à tout la scène et aura travaillé avec les metteurs en scène les plus divers, à commencer par Jean Vilar, Jean-Marie Serreau, Roger Blin, Jean-Louis Barrault, Laurent Terzieff. Il s'est éteint à l'âge de 93 ans après ue vie d'une créativité magistrale.

Lorsqu'il faut saluer les grands artistes, lorsque l'on considère soudain leur parcours, souvent on est saisi par l'importance de leur travail, la longueur de leur chemin...Et l'on peut méditer sur le peu de reconnaissance large qu'apporte les métiers du théâtre.

Il y a dix ans, la Bibilothèque nationale de France, sur son site Richelieu, dans ce lieu que l'on appelait alors « la crypte » avait eu lieu une exposition des travaux d'André Acquart.

Un ouvrage remarquable accompagnait l'exposition (si ce n'est l'inverse d'ailleurs...). Un livre de Jean Chollet qui porte ce très beau titre : André Acquart, architecte de l'éphémère. Un préface de Laurent Terzieff avec qui André Acquart travaillait encore alors et un travail très fouillé et sensible, qui témoignait de l'ampleur des inventions de l'artiste, qui témoignait du nombre très important d'hommes de théâtre qui avaient fait appel à lui.

André Acquart était né le 12 novembre 1922 à Vincennes. On ne peut le dissocier de sa femme Barbara, Barbara Rychlowska, costumière elle aussi très cultivée et inventive. Ils ont eu trois enfants, deux filles et un fils Claude est lui aussi scénographe qui possède sa propre personnalité.

Il est très tôt saisi par le goût de la représentation. Dès l'adolescence, il conçoit son propre petit théâtre et y installe des décors.Comme pas mal de gens de sa génération, on le retrouve à Alger, à l'Ecole Nationale des Beaux-Arts. Il rencontre à Alger un condisciple très important, Gilles Sandier, qui deviendra un porfesseur qui marquera des générations de lycéens et un critique passionné, jusqu'à sa mort dans les années 80, alors qu'il écrit au Matin de Paris. A l'époque, Gilles Sallet, c'est le nom de Sandier, signe ses premières mises en scène...

André Acquart c'est près de 400 décors. Au théâtre comme à l'opéra.

André Acquart Expo à Lilas en scène.jpg
Une autre exposition, après la BnF à Lilas en scène
(photo DR)

Il n'est pas « décorateur » au sens où il ne cherche pas le réalisme et moins encore la joliesse. Il rompt. Il pense espace, il occupe des architectures très différentes, modernes ou classiques, contemporaines et transformables ou à l'Italienne.

Il est de son temps et ce sont les précurseurs qu'il accompagne : Jean-Marie Serreau qui met alors en scène Kateb Yacine. Plus tard, il signera le décor des Paravents de Jean Genet. Ou bien des Coréens de Michel Vinaver. Ou de Bleu, blanc, rouge de Roger Planchon.

Citons parmi ses camarades de plateau : Jean Vilar, Roger Blin, Jean-Louis Barrault, Guy rétoré, Roger Planchon, Jean-Pierre Miquel, Pierre Vial, Georges Werler et Laurent Terzieff. Pour n'en citer que quelques uns.

Il reçoit des prix partout à travers le monde pour son travail.

L'un de ses secrets, par-delà ses dons de plasticien et d'architecte : c'est un homme qui lit et qui a une vision des oeuvres. Il se met au service de ses amis metteurs en scène, mais on sait que ceux-ci lui faisaient grande confiance et que souvent, avec André Acquart, c'est l'espace qui induisait la représentation.

Ajoutons qu'il aimait les matières âpres, brutes.

Il possédait un sens audacieux du rapport entre ces matières et usait de la couleur comme un musicien : ses scénographies étaient un protagoniste de l'histoire que l'on nous racontait et elles conduisaient les « personnages » bien au-delà du hic et nunc de la réprésentation. Par l'espace, les formes, par son imagination, André Acquart donnait plus de force aux textes et à ce moment unique qu'est une représentation.

Ce grand homme, modeste, très cultivé en histoire des arts et de la littérature, sensible à la lumière, aux couleurs, sensible à la voix des poètes, aura contribué à donner une ampleur inoubliable à certains textes.

Il s'est éteint ce week-end.

La cérémonie d'adieu aura lieu mardi 14 juin à 15h30 au Père Lachaise, entrée côté place Gambetta, dans la grande salle du crématorium et ses cendres dispersées au jardin du souvenir.

Armelle Héliot
avec son aimable autorisation

 


Serge Bouillon
1926 - 2014

Serge Bouillon

Serge Bouillon Président d'honneur de l'A.R.T nous a quittés, des suites d'une crise cardiaque, alors que nous étions à Chinon, proches de notre nouvelle résidence secondaire. Il n'a pas souffert ; son beau visage détendu et lumineux confirmait les affirmations des médecins du Centre Médical du Chinonais.
Du fond de ma douleur d'épouse, je souhaite publier ici le papier qu'Armelle Héliot, membre d'honneur de notre association et membre du jury du Prix du Brigadier, a écrit dans son blog du Figaro du 5 août.

Je remercie les témoignages divers déjà reçus, tous empreints d'amitié et d'admiration pour ce grand professionnel qui a si bien servi notre métier. Ils m'aident face à ce deuil brutal. Je sais qu'il y en aura d'autres. Nous ne manquerons pas de les retranscrire bientôt, sur ce site dédié à la mémoire.
Qu'il me soit permis ici de saluer l'homme que j'aimais plus que tout au monde depuis bientôt 47ans.

Qu'il me soit aussi permis de saluer également sa famille du théâtre qui a su si bien m'apporter son soutien dans un réseau d'amitié affectueuse,  afin de mieux diffuser la triste nouvelle dans notre capitale désertée.

Serge était un homme discret ; il s'est envolé vers l'autre monde, qui est peut-être aussi un théâtre, en profitant du relâche annuel. Son regard clair, son sourire, son esprit et sa grande bonté demeureront dans nos mémoires.

La Présidente
Danielle Mathieu-Bouillon

Serge Bouillon sur Wikipedia

 

Serge Bouillon, le théâtre comme accomplissement
par Armelle Héliot

Il était passé par tous les métiers de l’art dramatique. Collaborateur de Jacques Hébertot, il lui avait consacré un très beau livre. Il s’est éteint le 31 juillet des suites d’une crise cardiaque. Il avait 87 ans.

Un homme de théâtre. Un homme à tous les postes possibles et imaginables du théâtre. Près de soixante-dix années durant, Serge Bouillon, né un 25 décembre, en 1926, à Epernay, aura consacré sa vie au théâtre.

On ne saurait, en quelques lignes, saisir ce qui a irrigué le destin exceptionnel de cet homme érudit, courtois, discret qui s’est éteint le 31 juillet dernier à Chinon, des suites d’une crise cardiaque. Il avait eu le chagrin de voir l’un de ses fils disparaître avant lui, et cela avait été une douleur profonde. Sa santé lui jouait des tours parfois. Mais il était d’une vaillance intellectuelle lumineuse et converser avec lui était un grand bonheur.

On pense, au moment de l’évoquer, à ses enfants Didier et Martine et à la femme qu’il avait épousée en secondes noces, Danielle Mathieu-Bouillon, la présidente de  l’Association de la Régie Théâtrale, source d’un savoir précieux sur le théâtre, mais aussi le cabaret, les arts du spectacle.

Pour le centenaire du Théâtre des Champs-Élysées, Serge Bouillon avait écrit un très beau texte  d‘hommage à l’un de ses maîtres, Jacques Hébertot, « un géant aux yeux clairs ». Quelques années plus tôt, avec Antoine Andrieu-Guitrancourt il avait composé un ouvrage toujours de référence, Jacques Hébertot le Magnifique ( Paris-Bibliothèque, 2006 ).

Serge Bouillon avait été le collaborateur de ce « Viking » de 1952 à 1970 et il était demeuré le gérant de la Fondation Hébertot. Cela avait été pour lui, pas même trentenaire, une rencontre capitale.

Le jeune Bouillon avait déjà du métier. Passionné depuis toujours de littérature, de poésie, d’art dramatique, il s’était formé auprès de Charles Dullin comme comédien et sa carrière, tant au cinéma qu’au théâtre avait débuté dès la fin des années 40 avec, notamment des tournées avec les élèves de  l’École du fondateur de l’Atelier, de petits rôles au cinéma dans des films de Jacques Becker ( Rendez-vous de Juillet ) et de Christian-Jaque ( Les Bataillons du ciel ) et des débuts brillants dans quelques productions importantes : en 1949, Place de l’Étoile de Robert Desnos, Dialogue des carmélites de Georges Bernanos en 1952, sous la direction de Marcelle Tassencourt. Au Théâtre des Arts-Hébertot.

Un long compagnonnage avec l’épouse de Thierry Maulnier le conduit ainsi jusqu’à l’orée des années soixante : La Condition humaine, d’après Malraux et des pièces de Diego Fabbri.

Mais entretemps, cet homme entreprenant s’intéresse aux marionnettes, au cinéma d’animation et devient directeur de scène auprès de Jacques Hébertot ( 1952-1968 ). À ses côtés, il monte les productions et côtoie les grands auteurs de l’époque. François Mauriac comme Albert Camus, Maurice Clavel ou Jorge Semprun et travaille, pas seulement dans le théâtre de Jacques Hébertot, mais aussi à Antoine, et plus tard au  Vieux-Colombier  notamment, avec des metteurs en scène tels qu’André Barsacq, Roger Blin, Raymond Rouleau, Laurent Terzieff, Claude Régy.

Cette énumération loin d’épuiser tout son champ montre à quel point cet homme de culture, tourné vers les autres, sillonnait une étendue vaste de la création théâtrale de cette époque.

C’est aussi  le temps des festivals, et Serge Bouillon est également sur ces fronts là, du Marais à Sceaux en passant par Baalbeck.

En 1965, il avait fondé une compagnie de théâtre,  Les Heures théâtrales de France et avait conduit des spectacles sur les routes de France et d’Afrique du Nord et d’ Afrique Noire ( en collaboration avec le Ministère de la Coopération ).

Une mission, en quelque sorte. Il fut très souvent sollicité et participa à de nombreux projets,  tout en enseignant  dans les facs ou les écoles spécialisées : à la Schola Cantorum, à Censier, à l’ENSATT-rue Blanche et au Centre de formation des techniciens du spectacle qu’il a d’ailleurs dirigé et développé (1980-1996) d’une manière pérenne.  

De 1968 à 1971, il avait travaillé,  auprès de Bernard Jenny, au  Vieux-Colombier, avant d’imprimer sa marque à d’autres aventures artistiques, aux Mathurins comme à Bobino puis, à Hébertot à nouveau, dans les années 80-83 lors de l’installation de la Compagnie Jean-Laurent Cochet et ce moment exceptionnel d’un théâtre privé en alternance, comme une petite Comédie-Française indépendante.

Il accompagna également Guy Rétoré au Théâtre de l’Est Parisien.

Autant dire qu’il s’agit d’un parcours hors norme.

Dullin, Hébertot dont il était l’ayant droit et l’un des principaux actionnaires de la Société Immobilière Batignolles-Monceau, propriétaire des murs du théâtre Hébertot, en même temps que président de la Fondation Hébertot, qui produit des spectacles, Serge Bouillon avait inscrit sa vie dans cette double lumière.

Chère à son cœur était l’ Association de la Régie théâtrale  à laquelle il appartenait depuis 1952 et font il fut le président de 1973 à 1982, cher à son cœur le Prix du Brigadier et la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris.

Cet homme d’action aimait les livres et participa à la rédaction de nombreux ouvrages de référence.

On n’épuise pas la vie d’un tel homme en quelques mots : c’était un grand caractère, un bâtisseur, un médiateur, un esprit toujours en quête, à l’écoute des autres comme des mystères du monde.

C’est mercredi 6 août que sa famille et ses amis lui diront adieu lors d’une messe en l’église Saint-Roch, Chapelle de la Vierge, à  11h00. Cette messe sera célébrée par le Père Desgens,  aumônier des artistes suivie de l’inhumation au cimetière Pasteur de Bagnolet ( 201 rue Sadi-Carnot )

Armelle Héliot
avec son aimable autorisation

 


Pierre Franck
1922 - 2013

Une grande figure du théâtre disparaît

par Armelle Héliot

sur blog.lefigaro.fr/theatre
avec son aimable autorisation

Directeur du Théâtre de l'Atelier puis du Théâtre Hébertot, metteur en scène fin, homme de culture, entrepreneur courageux, il s'est éteint hier mercredi à l'âge de 91 ans. Ses obsèques seront célébrées lundi, au cours d'une bénédiction, en l'église Saint-Roch.

C'était un homme de haute stature, à la voix douce, au regard d'un bleu tendre. Un grand homme de théâtre comme il n'est est plus guère.
Il s'est éteint quelques semaines après avoir vendu le Théâtre Hébertot qu'il dirigeait avec sa femme Danièle. Il y a quelque temps déjà qu'ils songeaient à une passation, parce qu'il était fatigué.

Son fils Frédéric Franck a repris le Théâtre de l'Œuvre et y met sa passion, comme l'avait fait Pierre Franck lorsqu'il avait codirigé ce même théâtre avec Georges Herbert, de 1960 à 1973. Le théâtre de Lugné-Poë : Pierre Franck et Frédéric Franck sont inscrits dans l'Histoire même du théâtre en France et en Europe.

Pierre Franck
Pierre Franck
(photo DR)

Pierre Franck c'est une vie entière dans le théâtre. Né le 1er janvier 1922, il est l'héritier de ce théâtre de l'entre deux-guerres, un rejeton du Cartel, un enfant de Charles Dullin, un admirateur de Louis Jouvet, de Jacques Copeau.

Tout jeune homme il se passionne pour le théâtre. Il en connaissait tous les métiers. Il avait débuté dans cette compagnie légendaire qu'est le Rideau.
Très vite, il avait rencontré Jean Cocteau et avait été l'assistant du poète pour la création de certaines de ses pièces.
Lorsqu'il signa seul un premier spectacle, ce fut, dès 1941, la Jeanne de Charles Péguy, puis, la même année, L'Annonce faite à Marie... déjà au Théâtre de l'Œuvre.

Ses mises en scène sont à son images : subtiles, respectueuses des textes, bien menées, sur des rythmes francs et appuyées sur de très belles distributions.
Très littéraire, Pierre Franck était un très bon et sensible directeur d'acteurs et cela sera sa marque jusqu'à ses derniers spectacles. On pense notamment à sa très belle version du Mal court à l'Atelier qu'il dirigeait alors...

Ici, on ne fera pas la liste de tous les spectacles qu'il a mis en scène, de ceux qu'il a produits avec courage.
Après ses années de metteur en scène très prisé des saisons parisiennes, des saisons qui montrent l'éclectisme d'un esprit très cultivé et qui aime dont Péguy et Claudel, mais aussi Giraudoux, Shakespeare, comme Pirandello, Moravia, Obaldia, tant d'autres.

Lorsqu'il prend la codirection de L'Oeuvre, d'ailleurs, il en est un des metteurs en scène et les spectacles sont ensuite envoyés sur les routes de France par les tournées Herbert.
Un auteur a particulièrement compté pour Pierre Franck, c'est Paul Valéry. Il met en scène Mon Faust dès 1962. L'Idée fixe en 1965, pièces qu'il reprendra plus tard en 70 et 71 à la Michodière.

Jusqu'à 1998, lorsqu'il monte Ardèle ou la Marguerite de Jean Anouilh, Pierre Franck signe des mises en scènes. Elles marquent toutes les saisons parisiennes.
Il fut notamment celui qui éclaira merveilleusement Le Faiseur de Balzac, mais monta avec autant de bonheur Camus, Crommelynck, Montherlant, Félicien Marceau, Anton Tchekhov aussi bien que Romain Bouteille ou Volkoff.

Il avait pris la direction de l'Atelier, après Barsacq, le théâtre de Dullin, en 1974. En 1998, il l'avait quitté et repris ensuite Hébertot, ouvrant cette petite salle où se donnent tant de jolis spectacles.

Avec son ami Félix Ascot, homme comme lui de haute culture et de goût sûr, il s'était beaucoup investi dans la vie même de l'ensemble du théâtre privé parisien. Ils avaient imaginé d'autres manières de fédérer le public, toujours fidèles au moyen principal : produire de beaux spectacles, ce qu'ils réussirent. Félix Ascot s'est retiré il y a quelques années, mais il veille toujours à distance sur la vie théâtrale.

Tous deux ont vu évoluer le théâtre. Mais ils sont demeurés sur leur ligne : la qualité. Et s'il leur fallut admettre que les affiches se devaient de compter des « vedettes », ils n'ont jamais cédé et leurs stars sont des géants du théâtre.

Pierre Franck s'éteint alors que Robert Hirsch vient de reprendre Le Père de Florian Zeller, une production qu'il avait mise en œuvre, après un  merveilleux Goldoni avec déjà Robert Hirsch, mais aussi un Solness le Constructeur d'Ibsen que l'on n'oublie pas.

Saluons cet homme bienveillant et lucide, courageux et discret. Ces grands hommes du théâtre privé qui créent les auteurs, font travailler des comédiens de renoms mais font aussi débuter des inconnus. Saluons Pierre Franck, un homme rare.

 


Jean-Jacques Bricaire
1921-2012

Jean-Jacq<ues Bricaire
Jean-Jacques Bricaire
(photo DR)

À l’instant où Jean-Jacques Bricaire, notre ami, nous quitte, la Presse, la Profession, ceux qui l’aimaient saluent sa personnalité, son esprit, son sens de l’humour, son élégance, sa défense des grands théâtres privés de Paris, l’essor qu’il a contribué à donner au Théâtre Marigny en participant activement à l’émission mythique Au Théâtre ce Soir qu’il y avait accueillie.

On salue, le Directeur, l’auteur dramatique, le professionnel, l’homme de l’ombre au service de ceux qui sont dans la lumière.

Je voudrais, sachant que Liliane Bierry aura soin de parler de ton engagement au sein de l’Association des Administrateurs de Théâtres et de Spectacles de France, souligner ton sens aigu du compagnonnage.

Tu étais aussi, cher Jean-Jacques membre de l’A.R.T. L’Association est en deuil aujourd’hui. Rassure-toi, nous ne nous sommes pas recueillis en une solennelle minute de silence, nous avons au contraire évoqué ton souvenir, tes interventions, tes jugements à l’emporte-pièce, tes coups de gueule, tes plaisanteries, en un mot tout ce qui, pour nous, était : notre ami Jean-Jacques Bricaire.

Nous avons évoqué l’affection que tu portais à nos travaux et cet article les concernant, que tu écrivis après la guerre, alors que tu n’étais pas encore des nôtres, dans un magazine aujourd’hui disparu, mais dont un exemplaire enrichit encore nos collections.

Ici même, sur le site Internet de l’A.R.T., je tiens particulièrement à rendre hommage à l’homme de culture, à son goût d’un autre temps pour la conservation de la mémoire du spectacle.

Dactylographe, tu ne croyais pas à Internet et c’est pourtant sur le Net qu’on te célèbre le plus.

Grâce à ton amie de toujours, notre fidèle historiographe du Théâtre, Geneviève Latour, tu as finalement accepté de confier à notre site, l’énorme travail que vous aviez entrepris sur les auteurs de la période 1945-1975. Et tu n’as cessé, depuis, de t’étonner d’apprendre qu’à l’autre bout du monde, à l’est comme à l’ouest, tu faisais figure d’ambassadeur culturel.

Libre de tes choix comme de tes affections, tu reconnaissais deux grands hommes : Jacques Hébertot et Jacques Deval.

Peu de gens savent combien tu étais un lecteur assidu, combien, tel un rat de bibliothèque dans le sens le plus tendre du terme, tu conservais tout. Tu participas aux corrections des nombreux volumes de l’œuvre magnifique de Maurice Bessy sur le cinéma français, ou encore sur les ouvrages monumentaux de Geneviève Latour entre autres, ce pavé  Théâtre de la IVème République. Le sous-sol de ta maison montmartroise est digne d’une Bibliothèque, tes fichiers manuscrits sont à jour, tu as tout vu, tout lu et, merveille, tu as accepté de figurer dans nos textes et biographies de l’A.R.T. et j’invite tous ceux qui liront ce texte à cliquer sur ce lien pour avoir un aperçu de ton travail.

Deux noms bientôt viendront s’y ajouter : Bricaire et Lasaygues. Maurice Lasaygues, ton ami, auteur avec toi de pièces à succès toujours jouées dans le monde entier.

Tu nous as quittés dignement, mon JJ. Nous sommes nombreux à dire à ta fille Ève, qui fut près de toi jusqu’au dernier instant, combien nous t’avons aimé et combien la fine écriture bleue de tes lettres, tes rires au téléphone, bref les joyeux moments passés ensemble vont nous manquer. Continue ailleurs, là où nous te rejoindrons un jour, à observer le monde avec tendresse et lucidité

Danielle Mathieu-Bouillon
Présidente


Jacques Noël

1924-2011

décorateur scénographe

Jacques Noël

« Jacques Noël a monté les décors pour toutes mes pièces. Ce fut une grande chance pour moi. Il sait créer un désert illimité sur deux mètres carrés;(,,,) Les difficultés l'aident, l'impossible lui tend la main. (,,,) Il comprend admirablement, infailliblement, les pièces dont on lui propose de faire les décors et voit tout de suite ce qui convient : ceux-ci sont la traduction visuelle, le commentaire exact, l'amplification matérielle la plus juste de celles-là. De cette façon, tout décor de Jacques Noël suggère, oriente la mise en scène. Il peut sauver un spectacle. »

Eugène Ionesco

La Cantatrice chauve d'Eugène Ionesco
La Cantatrice chauve d'Eugène Ionesco
Théâtre de la Huchette
Affiche de Jacques Noël
Collection A.R.T.

Jacques Noël fut l’un des plus discrets décorateurs scénographes de sa génération, sans doute aussi l’un des plus complets, des plus poétiques, des plus imaginatifs dans toutes les disciplines : peinture, gravure, architecture, illustration. Il avait intégré toutes les possibilités, toutes les subtilités de la machinerie théâtrale et était capable de rendre possible l’impossible.

Né le 7 Novembre 1924, il nous a quittés, aussi discrètement qu’il avait vécu, pendant la fermeture annuelle des théâtres, saison des festivals qui éloignent les Théâtreux de la capitale.

Nous étions nombreux pourtant autour de lui au cimetière Montmartre, ce 1er août 2011, sous les frondaisons striées d'un soleil dont il a certainement apprécié l’éclat.

Grand admirateur de Bérard et de Malclès, il fit ses classes à l’École Boulle, école d’excellence qui devait affermir ses dons sans jamais occulter ses doutes. Jacques était un taciturne souriant, il adorait les chats dont il avait le goût du secret. Il fallait du temps pour l’apprivoiser. Il devenait alors le plus fidèle des amis.

Il eut, avec la grande comédienne Tsilla Chelton, quatre enfants, dont trois perpétuent à l'affiche le nom de Noël : Philippe et Serge, sont  tous deux comédiens-metteurs en scène, Nani, comédienne, crée des costumes, des masques, des accessoires... Nicolas, son petit fils, est musicien.

Il vivait depuis trente ans avec Hazel Karr, rencontrée en Israël en 1966 alors qu’elle était comédienne, mais aussi artiste peintre. Retrouvée à Paris en 1981, ils ne se sont plus quittés.

Les grand décorateurs, comme les grands peintres, ont un génie particulier qui rend leurs œuvres reconnaissables entre toutes. Jacques était de ceux-là.

Encore enfant j'avais été frappée par l'originalité et l'extraordinaire beauté de son travail, notamment pour la Tosca, chantée par la Tebaldi puis par tant d'autres divas dans ses magnifiques décors ; ou encore pour La Bonne Soupe au Gymnase avec Marie Bell et Jeanne Moreau.

La Bonne soupe de Félicien Marceau
La Bonne soupe de Félicien Marceau
Théâtre du Gymnase - 1958

Collection A.R.T.

Notre rencontre professionnelle eut lieu à Antoine, en 1971. Il avait la charge des costumes de Tu étais si gentil quand tu étais petit d'Anouilh, dans les décors de Jean-Denis Malclès. Je découvris un être réservé, mais d'une exigeante précision. Je me souviens de sa manière d'indiquer à la costumière Karinska la façon de conférer aux atours royaux de Francine Bergé et Claude Giraud une majesté déclinante, dans cette Orestie revue par Anouilh.

Comment ne pas comprendre qu'en dépit de leur différente nature, d'immenses créateurs aient voulu « s'approprier » son concours ?

Cauchemar de Marcel Marceau
Cauchemar de Marcel Marceau
Collection particulière de Jacques Noël

Marcel Marceau ne disait-il pas « avoir trouvé en Jacques le décorateur qui correspondait exactement à son univers » ; Eugène Ionesco ne parlait-il pas de « sa faculté de faire croire sur une scène sans recul à l'extrême profondeur du décor » ; Jacques Mauclair, vieux compagnon de route, ne confiait-il pas comment « ils avaient fait ensemble le théâtre de leur temps » ?

Jacques aimait, mieux, il estimait les gens avec lesquels il travaillait. Ils le lui rendaient bien. Il disait que sa première lecture était impressionniste, qu'ensuite il commençait toujours par le dessin qui précisait les entrées et sorties des personnages pour fixer à son imagination les limites à ne pas dépasser. Puis il construisait une maquette blanche en volume. Enfin, persuadé que « le décor doit demeurer discret, qu'il ne doit pas tout dire », il en venait aux couleurs chargées de créer l'univers attendu.

Il advenait qu'on lui demandât des prouesses techniques : Pour le Pont Japonais, Gérard Vergez avait souhaité donner au spectacle un côté cinématographique. Jacques avait réalisé un déroulant de générique à l'américaine avec un cadre de scène mobile s'ouvrant ou se refermant sur une infinité de décors divers - tout était peint en trompe l'œil - hallucinants de précision et de poésie.

Le Pont japonais
Le Pont japonais de Leonard Spigelglass
Théâtre Antoine - 1978

(photo DMB)
Collection A.R.T.

Quand Nina Companeez créa, toujours à Antoine, sa première pièce Le Sablier qui se développait sur trois siècles, il avait conçu un dispositif incroyable, en réinventant un plancher à l'italienne disposé en diagonale ! afin de pouvoir multiplier les décors à l'infini. Le nombre de panneaux était tel, qu'on pensa qu'il serait impossible de tout placer dans la cage de scène et pourtant...

Sans jamais élever la voix, avec beaucoup de respect, il travaillait la main dans la main avec les collaborateurs du spectacles, constructeurs, peintres, costumiers, éclairagistes, trouvant toujours les solutions pour limiter la dépense sans jamais sacrifier sa vision première.

C'est lui qui conçut la scénographie de l'exposition que nous lui avions consacrée à la Bibliothèque historique de la ville de Paris, à laquelle son fils Philippe avait collaboré. Je voulus absolument faire un film sur lui, dans les lieux qui avaient marqué sa carrière, Xavier de Cassan Floyrac le réalisa.

Jacques, si peu bavard, accepta de se prêter à mes questions et de nous faire ainsi confidence des secrets de la créations à l'instant de son jaillissement.

Des noms phares de cette deuxième moitié du XXème siècle jalonnent ses quelques 400 décors réalisés, dans un éclectisme exigeant et ouvert :

Des auteurs contemporains : Eugène Ionesco, Samuel Becket, Arthur Adamov, Jacques Audiberti, Paul Claudel, Jean Anouilh, Jean Cocteau, Marcel Aymé, René de Obaldia, André Roussin, Rémo Forlani, Victor Haïm, François Billetdoux, Roland Dubillard, Christian Giudicelli...

Antigone de Jean Cocteau
Antigone de Jean Cocteau - 1962
Collection particulière de Jacques Noël

Des classiques aussi : Molière, Racine, Shakespeare, Carlo Gozzi, Musset, Marivaux...

Des metteurs en scène : Roger Blin, Jean-Marie Serreau, Jean-Louis Barrault. André Barsacq, Jacques Mauclair, Georges Vitaly, Yves Robert, Nicolas Bataille, Marcel Marceau, Guy Lauzin...

Le piéton de l'air d'Eugène Ionesco
Le Piéton de l'air d'Eugène Ionesco
Mise en scène de Jean-Louis Barrault
Odéon - Théâtre de France - 1963
Collection particulière de Jacques Noël

Impossible de les citer tous. L'ensemble de son œuvre surprend par la diversité de son inspiration.

En 1995 il obtint le Molière du meilleur décorateur pour une réalisation dans le petit théâtre du Marais de son ami Mauclair.

Le même Jacque Mauclair disait :

« Pour lui, le mot impossible n'existe pas. (...) Prodigieusement polymorphe, il devient russe avec Dostoïevski, italien avec Gozzi, élisabéthain avec Shakespeare, tout en restant lui-même plein d'humour et de mystères. »

Toujours modeste, jamais pris dans le moindre système, sans aucune concession, aimant autant oeuvrer sur une scène minuscule que sur celle d'un théâtre national, il inscrivait ses notes sur un petit carnet blanc qui lui tenait lieu d'agenda et que, chaque mois, il illustrait d'un chat, à l'attitude différente, reflétant parfaitement, pour qui le connaissait bien, son humeur du moment. Ces petits carnets sont aussi à son image, foisonnant d'inventivité, de poésie, de tendresse et d'humour. Car sa réserve n'excluait pas ses petits rires timides, ses pointes d'humour très personnelles et fort drôles.

La romancière Nancy Huston, ayant découvert l'œuvre de Jacques eut envie de susciter un ouvrage consacré à sa peinture et à ses maquettes. Le livre co-écrit par Victor Haïm et Geneviève Latour, historienne du théâtre, fut publié chez Actes Sud en 2007, assorti de notre film - dont la qualité vidéo avait un peu subi l'épreuve du temps puisqu'il datait de 1992.

Jacques Noël
Jacques Noël
Décors et dessins de Théâtre
par
Nancy Huston, Geneviève Latour et Victor Haïm
Editions Actes - Sud ©2007

 

Dans sa préface, Nancy Huston écrivait :

« Tout en collaborant avec des metteurs en scène très divers, sur des pièces de toutes les époques depuis l'Antiquité jusqu'à avant-hier, écrites dans une douzaine de pays différents, il avait élaboré – patiemment, passionnément, avec une inventivité sans cesse renouvelée – un univers à lui. (...)
À Noël, il est clair que la scène a fourni le rectangle magique du peintre, dont les métamorphoses possibles – subtiles ou spectaculaires – sont littéralement innombrables. Si Shakespeare avait raison de dire que le monde est une scène, Noël nous prouve que l'inverse est également vrai : la scène est un monde
. »

Cher Jacques, toi qui contemples de loin cette tombe ombragée du cimetière Montmartre que les chats ont déjà élue et qui poursuis l'élaboration de tes rêves, souviens-toi combien nous t'admirons, combien encore nous t'aimons...

Danielle Mathieu-Bouillon
Présidente de l'Association de la Régie Théâtrale
avec l'aimable autorisation du journal Rappels

Cliquez ici pour voir la Collection particulière de Jacques Noël sur son site


 

Claude Winter, reine du Théâtre Français

Claude Winter
Claude Winter
Collection A.R.T.
(photo DR)

Sociétaire honoraire de la Comédie-Française, elle en avait été doyen et même administrateur général en interim. Elle s'est éteinte le 25 avril dernier, mais on ne l'apprend qu'aujourd'hui par le Carnet du jour du Figaro. Saluons cette grande dame inoubliable.

Lorsque nous avons commencé cet article, nous n'avions pas vu le film de Sophie de Daruvar et Yves Thomas, Rendez-vous avec un ange. Nous y allions pour Isabelle Carré, Sergi Lopez sans savoir que Claude Winter y apparaît dans deux scènes très belles. Elle est une dame, très belle encore. La grand-mère d'une petite fille qui lui lit Les Mille et une nuits. C'est l'été. Un très bel appartement. Elle est couchée, elle souffre. Elle veut mourir. L'ange qui dit « sois sage ô ma douleur.... » vient la visiter. Elle demande à descendre au bistrot du coin pour boire une coupe de champagne avec l'ange qui la conduit dans sa chaise roulante. Elle boit un peu de Cristal Roederer. Elles remontent. Le mari de l'ange, qui l'a suivie, aperçoit les gestes de sa blonde femme. « Vous êtes une fée » dit la dame. Dit Claude Winter.

Cela aura sans doute été son dernier rôle. C'est très troublant de voir ce beau visage ridé, ce regard intense, ce beau chignon classique qu'on lui connaissait dans la splendeur de sa jeunesse... étrange.

Elle était si belle, si blonde, si lumineuse, si éclatante et mystérieuse à la fois, qu'elle aurait pu être une héroïne d'Alfred Hitchcock ou une femme d'un film de Bergman. Mais elle avait préféré se consacrer à la troupe et le fit avec ardeur, intelligence, aristrocratie, trente-cinq années durant.

Née en Chine, à Tien-Tsin, le 18 février 1931, elle avait été élevée dans un univers de cinéma. Son père, Henri Wintergerst, dirige une salle. Après son bac, quelques cours de théâtre, elle entre au conservatoire, suit la classe de Beatrix Dussane, sort avec le premier prix de comédie classique et le premier prix de comédie moderne.

Le 1er septembre suivant, elle est engagée à la Comédie Française. Claude Winter était un modèle d'artiste. Elle était devenue sociétaire en 1960.

Au Français, en ce temps des « emplois » elle est jeune première. Plus tard, elle sera reine. On ne fera pas ici la liste de tous ses rôles (le site de la Comédie-Française dispose d'une fiche de ses créations, prises de rôle, etc...). De Musset et Pirandello qu'elle joue dès son entrée à la Comédie-Française, jusqu'à Une sorte d'Alaska d'Harold Pinter, une mise en scène de Bernard Murat, pour la Comédie-Française, au festival d'Avignon, en 1987 en passant par la création de La Soif et la faim d'Eugène Ionesco, mise en scène de Jean-Marie Serreau, en 1973, salle Richelieu et jusqu'à, à l'Odéon, Mort d'un commis voyageur d'Arthur Miller, dans une mise en scène de Marcel Bluwal, elle a aussi joué aussi bien Racine que Corneille, Montherlant, Feydeau que Shéhadé, Dostoïevski comme Rostand. Mais comme le souligne la notice de la Comédie-Française, elle était l'interprète de référence de Montherlant pour Port-Royal, de Péguy pour Jeanne d'Arc, de Bernanos pour Dialogues des Carmélites.

Au cinéma, puisque c'est au cinéma qu'on vient de la retrouver, elle n'aura fait que quelques apparitions car elle était d'une génération où l'on donnait tout à la Troupe. Peu de congés étaient octroyés - et même demandés... À la télévision, on la vit dans L'Eté de la Révolution de Lazare Iglésis, en 1988, dans Les Hommes de Daniel Vigne en 1973, Un dimanche à la campagne de Bertrand Tavernier en 1989, Les Nuits fauves de Cyril Collard en 1991, L'Ange noir de Jean-Claude Brisseau en 1994. 

Claude Winter qui possédait l'art de dire le vers comme une langue naturelle, était aussi une grande voix du cinéma. Elle est célèbre pour avoir été Lady dans La Belle et le Clochard en 1955, elle a doublé Yvonne de Carlo dans Les Dix Commandements et a été la voix française d'Elizabeth Taylor dans Soudain l'été dernier en 59 et dans Cléopâtre en 1963.

Une messe a été dite à son intention jeudi 5 mai, à 15h, en la paroisse Saint-Paul-Saint-Louis, rue Saint-Antoine, 75004 Paris.

Armelle Héliot
avec son aimable autorisation du 2 Mai 2011
Le Grand Théâtre du Monde d'Armelle Héliot

Rappelons qu'Armelle est Membre d'Honneur de l'Association de la Régie Théâtrale et, à ce titre, membre du jury du Prix du Brigadier


 

Bernard JENNY

1931-2011

Comédien, metteur en scène, animateur, Directeur de Théâtre

Bernard Jenny
Bernard Jenny
(photo DR)

Bernard Jenny ( 1931-2011) s’est éteint à l’Ile de Ré, peu de temps après Michel Fagadau. Il était de la même race d’acteurs, animateurs, metteurs en scène, orientée vers un théâtre de texte, d’inspiration poétique. Il monte La fleur à la bouche de Pirandello en 1955, et rejoint Lucie Germain au Théâtre de Lutèce où il aborde pour la première fois Garcia Lorca avec les Amours de Don Perlimplin. En 1961, il reprend, avec la comédienne Hélène Sauvaneix, la Direction du Vieux Colombier, alors théâtre privé, au fronton duquel il ajoutera le nom de son fondateur Jacques Copeau.

Il alterne les grands classiques et les créations contemporaines. On se souvient de La nuit des rois de Shakespeare adaptée par Jean et Nicole Anouilh, où triompha Suzanne Flon dans la mise en scène de Jean Le Poulain qu’il dirigea ensuite dans la trilogie de Claudel, l’Otage, le Pain dur et le Père Humilié, de la reprise de Noces de sang de Lorca dont il montera Yerma au Théâtre Hébertot. Les difficultés financières s’amoncelant, un concordat bride ses moyens. Il tiendra cependant deux années supplémentaires marquées par une activité débordante. Il reçoit Laurent Terzieff qui créée plusieurs pièces marquantes. Il affiche deux matinées classiques quotidiennes, des spectacles à 18h30 avec notamment des montages de Mouloudji.

Il signe sa dernière mise en scène avec Ce fou de Platonov de Tchékhov incarné par Michel Vitold. L’aventure s’achève fin 1970. Bernard Jenny rebondira quelques années plus tard dans son Alsace natale en créant «Le Maillon» salle subventionnée, qui marque sa volonté d’unir les différentes formes du spectacle vivant. Il y mettra en scène Jacques Goorma, Jean Cocteau, et Victor Hugo qu’il avait déjà abordé au Festival du Marais en 1964.

C’était un homme sensible, drôle, débordant de fantaisie. Comment oublier ces temps si durs financièrement, où les fous rires chassaient le désespoir, sur lequel la création avait toujours le dernier mot. Sa famille, ses amis, ses collaborateurs, ne l’oublieront jamais.

Danielle Mathieu-Bouillon
Présidente de l’Association de la Régie Théâtrale
avec l'aimable autorisation du journal Rappels

Comédien

1956 : La corde pour te pendre de Frédéric Valmain d'après Malice de Pierre Mac Orlan, mise en scène Bernard Jenny, Comédie de Paris
1956 : La Cuisine des anges d'Albert Husson, mise en scène Christian-Gérard, Théâtre des Célestins

Metteur en scène

1955 : La Fleur à la bouche de Luigi Pirandello, Studio des Champs-Elysées
1956 : Sisyphe et le mort de Robert Merle, Théâtre de Lutèce
1956 : Le Pauvre Bougre et le Bon Génie d'Alphonse Allais, Théâtre de Lutèce
1956 : La corde pour te pendre de Frédéric Valmain d'après Malice de Pierre Mac Orlan, Comédie de Paris
1957 : Les Amours de Don Perlimplin avec Belise en son jardin de Federico García Lorca, Théâtre de Lutèce
1957 : Carmen d'André de Richaud, Théâtre de Lutèce
1960 : La Petite Catherine de Heilbronn d'Heinrich von Kleist, Théâtre de l'Alliance française
1960 : Christobal de Lugo de Loys Masson, Théâtre du Vieux-Colombier
1961 : Arden de Feversham Théâtre du Vieux-Colombier
1962 : Polyeucte de Corneille, Théâtre du Vieux-Colombier
1962 : L'Otage de Paul Claudel, Théâtre du Vieux-Colombier
1962 : Le Pain dur de Paul Claudel, Théâtre du Vieux-Colombier
1962 : Le Père humilié de Paul Claudel, Théâtre du Vieux-Colombier
1963 : Noces de sang de Federico Garcia Lorca, Théâtre du Vieux-Colombier
1964-1965 : Lucrèce Borgia de Victor Hugo, Théâtre du Vieux-Colombier, Festival du Marais, Grand Théâtre romain Lyon, Festival de Montauban, Théâtre des Galeries Bruxelles
1965 : Liola de Luigi Pirandello, Théâtre du Vieux-Colombier
1965 : Saint-Euloge de Cordoue de Maurice Clavel, Théâtre du Vieux-Colombier
1967 : Et moi aussi j'existe de Georges Neveux, Théâtre du Vieux-Colombier
1967 : Des petits bonhommes dans du papier journal de Jean-Claude Darnal, Théâtre du Vieux-Colombier
1968 : Polyeucte de Corneille, Théâtre du Vieux-Colombier
1968 : Mithridate de Racine, Théâtre du Vieux-Colombier
1968 : Biedermann et les incendiaires de Max Frisch, Théâtre du Vieux-Colombier
1969 : Tartuffe de Molière, Théâtre du Vieux-Colombier
1969 : Ce fou de Platonov d'Anton Tchekhov, Théâtre du Vieux-Colombier
1977 : Le Chariot d'or de Mario Gautherat, Mulhouse
1981 : La Voyage de Martin Graff et Roger Siffer, Pléiade d'Alsace Strasbourg Le Maillon
1982 : Dieu est alsacienne de Martin Graff et Roger Siffer, Le Maillon Strasbourg
1983 : Stanislas l'enchanteur de Jacques Goorma, Semaine du Théâtre Le Maillon
1984 : La Voix humaine de Jean Cocteau, Le Maillon Strasbourg
1984 : Sila, princesse de mélimélonie de Jacques Goorma, Le Maillon Strasbourg
1985 : Le Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry, Théâtre La Choucrouterie Strasbourg
1985 : Mangeront-ils ? de Victor Hugo, Le Maillon Strasbourg et Septembre artistique Nancy

Scénographe

1969 : Ce fou de Platonov d'Anton Tchekhov, Théâtre du Vieux-Colombier

 


 

Michel Fagadau, qui dirigeait la Comédie et le Studio des Champs-Élysées depuis 1994 s’est éteint à Paris le 10 Février 2011.

Michel Fagadau
Michel Fagadau
(photo DR)

La cérémonie funèbre a lieu dans l’intimité ce 17 Février, un hommage lui sera rendu dans son théâtre le 21.

Il était notre ami depuis plus de 40 ans. Nous l’aimions beaucoup et avions infiniment d’estime pour son apport à la création théâtrale, par la révélation d’œuvres nouvelles d’auteurs français ou non qui ont marqué le XXème siècle et révélé plusieurs générations d’acteurs.

Michel Fagadau vit le jour en Roumanie le 12 Mars 1930. Puis, délaissant à Paris ses études de droit, il entreprit à Londres une formation d’acteur à la Royal Académy, qui fut couronnée par un 1er Prix. Engagé à la Royal Shakespeare Company, il débuta aux côtés de Laurence Oliver. C’est là aussi qu’il fit ses débuts de metteur en scène. De retour à Paris en 1958, il devient le Directeur artistique de la Gaîté Montparnasse, les deux premières années avec Michel Vitold ( Douze hommes en colère et Bon week-end, Mr Bennett), puis assume seul la direction pendant plus de trente ans.
Totalement trilingue, d’une sensibilité infinie, artiste jusqu’au bout des ongles, Michel Fagadau était un être plein de charme, de chaleur et d’humour.
Il s’inscrit dans la lignée des directeurs animateurs qui ont fait le XXème siècle et comme l’un des plus prolifiques metteurs en scène. Curieux et courageux, il était sans cesse à la recherche de pièces nouvelles tant étrangères que françaises et savait trouver celle qui toucherait le public. Maîtrisant comme personne la distribution, il affichait, avec les noms les plus prestigieux, ceux qui allaient le devenir. À son actif, de nombreux spectacles hors de France, plusieurs réalisations télévisées, deux spectacles à la Comédie Française et près de cent mises en scènes parisiennes : La Crécelle de Charles Dyer, Le Knack, Un jour dans la mort de Joe Egg ( Prix Dominique de la mise en scène) Le Premier d’Horowitz, Le Borgne d’Eduardo Manet, Butley, Pauvre Assassin de Pavel Kohout, Une drôle de vie et Elles avec Viviane Elbaz, la mère de sa fille Stéphanie, Lorna et Ted et L’Éducation de Rita… Il fut l’homme d’un théâtre ambitieux, abordant des thèmes difficiles. Il aimait les acteurs qui le lui rendaient bien.
Il reprit en 1994 la Comédie et le Studio des Champs-Élysées et monta notamment plusieurs pièces de Donald Marguilies, Pinter, Williams, Shaw, Miller. Il ne renonça pas pour autant aux créations de jeunes auteurs français : Didier Van-Cauwelaërt, Florian Zeller, Antoine Rault, Gérald Aubert…. Il reprit Colombe avec Geneviève Page en 1996, puis de nouveau, à l’occasion du centenaire d’Anouilh en 2010 avec Anny Dupérey et Sarah Giraudeau. Anouilh est à nouveau à l’affiche avec Francis Perrin dans Le Nombril. Sa fille Stéphanie, officiellement co-directrice depuis juin, est désormais à la barre.
Michel, tu manques déjà à ta famille, à ton équipe, à tes amis, aux auteurs, aux artistes et à ton public.

Danielle Mathieu-Bouillon
Présidente de l’Association de la Régie Théâtrale
avec l'aimable autorisation du journal Rappels


Mises en scène de Michel Fagadau :

* 1961 : Football de Pol Quentin et Georges Bellak, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
* 1962 : Zi'nico... ou les artificiers d'Eduardo De Filippo, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
* 1963 : La Crécelle de Charles Dyer, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
* 1964 : Les Ailes de la colombe de Christopher Taylor, Théâtre des Mathurins
* 1965 : Oreille privée et Œil public de Peter Shaffer, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
* 1965 : La Reine morte d'Henry de Montherlant, Comédie-Française
* 1966 : Le Knack d'Ann Jellicoe, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
* 1967 : La Vie sentimentale de Louis Velle, Théâtre des Ambassadeurs
* 1967 : La Promesse d'Alexei Arbuzov, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
* 1968 : La Famille Tot d'Istvan Orkeny, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
* 1970 : Un jour dans la mort de Joe Egg de Peter Nichols, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
* 1971 : La Folle de Chaillot de Jean Giraudoux, Festival de Bellac
* 1971 : L'indien cherche le bronx et Sucre d'orge d'Israël Horovitz, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
* 1972 : Ne m'oubliez pas de Peter Nichols, Théâtre de la Renaissance
* 1972 : Un pape à New-York de John Guare, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
* 1973 : Le Premier d'Israël Horovitz, Théâtre de Poche Montparnasse
* 1973 : Le Borgne d'Eduardo Manet, Théâtre de l'Athénée-Louis-Jouvet
* 1973 : Butley de Simon Gray, Théâtre des Célestins, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
* 1974 : De l'influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites de Paul Zindel, Théâtre La Bruyère
* 1974 : Un tramway nommé Désir de Tennessee Williams, Théâtre de l'Atelier
* 1975 : Le Borgne d'Eduardo Manet, Théâtre de l’Athénée
* 1977 : Pauvre Assassin de Pavel Kohout, Théâtre de la Michodière
* 1977 : Elles... Steffy, Pomme, Jane et Vivi de Pam Gems, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
* 1978 : Simon le bienheureux de Simon Gray, Théâtre du Gymnase
* 1979 : Le Philanthrope de Christopher Hampton, Théâtre Montparnasse
* 1980 : Une drôle de vie de Brian Clark, Théâtre Antoine
* 1980 : La Folle de Chaillot de Jean Giraudoux, Théâtre de l'Odéon, Comédie-Française
* 1981 : Lorna et Ted de John Hale, Théâtre de Boulogne-Billancourt
* 1981 : La vie est trop courte d'André Roussin, Théâtre Daunou
* 1982 : Sherlock Holmes de William Gillette, Théâtre de Boulogne-Billancourt
* 1982 : L'Éducation de Rita de Willy Russel, Théâtre Marigny
* 1983 : Grand Père de Rémo Forlani, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
* 1983 : Mariage de George Bernard Shaw, Théâtre de Boulogne-Billancourt
* 1985 : Love de Murray Schisgal, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
* 1985 : Lorna et Ted de John Hale, Petit Marigny
* 1986 : La Gagne de Michel Fermaud, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
* 1986 : La Poule d'en face de J. F. Noonan, Théâtre de Poche Montparnasse
* 1986 : Maison de poupée d’Henrik Ibsen, Théâtre de Boulogne-Billancourt
* 1987 : Ce sacré bonheur de Jean Cosmos, Théâtre Montparnasse
* 1988 : Joe Egg de Peter Nichols, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
* 1989 : Faut pas tuer maman ! de Charlotte Keatley, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
* 1990 : Bon week-end, monsieur Bennett d'Arthur Watkin, Théâtre Daunou
* 1991 : Enfin seuls ! de Lawrence Roman, Théâtre Saint-Georges
* 1991 : Maison de poupée d’Henrik Ibsen, Comédie Caumartin
* 1991 : Enfin seuls ! de Lawrence Roman, Théâtre Saint-Georges
* 1993 : La Mouette d'Anton Tchekhov, Théâtre de Boulogne-Billancourt
* 1994 : La Chatte sur un toit brûlant de Tennessee Williams, Petit Marigny
* 1994 : Entrée de secours de Gérald Aubert, Studio des Champs-Elysées
* 1995 : Noces de sable de Didier Van Cauwelaert, Studio des Champs-Elysées
* 1996 : Le Voyage de Gérald Aubert, Studio des Champs-Elysées
* 1996 : Colombe de Jean Anouilh, Comédie des Champs-Elysées
* 1997 : Du sexe de la femme comme champ de bataille de Matéi Visniec, Studio des Champs-Élysées
* 1997 : Les Marchands de gloire de Paul Nivoix, Marcel Pagnol et Robert Trebor, Comédie des Champs-Élysées
* 1998 : La Ménagerie de verre de Tennessee Williams, Studio des Champs-Elysées
* 1998 : Comme un écho de Donald Margulies, Studio des Champs-Elysées
* 1999 : Dîner entre amis de Donald Margulies, Comédie des Champs-Elysées
* 2000 : On ne sait comment de Luigi Pirandello, Comédie des Champs-Elysées
* 2000 : Karma de Jean-Louis Bourdon, Studio des Champs-Elysées
* 2000 : Les Petites Femmes de Maupassant de Roger Défossez, Studio des Champs-Elysées
* 2001 : L'Éducation de Rita de Willy Russel, Comédie des Champs-Elysées
* 2001 : Love de Murray Schisgal, Comédie des Champs-Elysées
* 2002 : Les Couleurs de la vie d'Andrew Bovell, Comédie des Champs-Elysées
* 2003 : Dans notre petite ville d'Aldo Nicolaï, Studio des Champs-Elysées
* 2004 : La Profession de Madame Waren de George Bernard Shaw, Comédie des Champs-Elysées
* 2004 : Café noir d'Agatha Christie, Comédie des Champs-Elysées
* 2004 : Brooklyn Boy de Donald Margulies, Comédie des Champs-Elysées
* 2005 : Le Miroir d'Arthur Miller, Comédie des Champs-Elysées
* 2006 : Si tu mourais de Florian Zeller, Comédie des Champs-Elysées
* 2007 : Lorna et Ted de John Hale
* 2007 : En toute confiance de Donald Margulies, Comédie des Champs-Elysées
* 2008 : Le Plan B d'Andrew Payne, Studio des Champs-Elysées
* 2008 : Parle-moi d'amour de Philippe Claudel, Comédie des Champs-Elysées
* 2008 : Dîner entre amis de Donald Margulies, Comédie des Champs-Elysées
* 2008 : L'Autre de Florian Zeller, Studio des Champs-Elysées
* 2008 : Cochons d’Indes de Sébastien Thiéry, Casino d'Enghien-les-Bains
* 2009 : L'Anniversaire de Harold Pinter, Comédie des Champs-Elysées
* 2009 : Le Démon de Hannah d'Antoine Rault, Comédie des Champs-Elysées
* 2009 : La Dernière Conférence de presse de Vivien Leigh de Marcy Lafferty, Comédie des Champs-Elysées
* 2010 : Colombe de Jean Anouilh, Comédie des Champs-Elysées
* 2011 : Le Nombril de Jean Anouilh, Comédie des Champs-Élysées


Laurent Terzieff

Laurent Terzieff
(photo Bernard Richebé)

Laurent Terzieff n’est plus. Cette voix si profonde ne résonnera plus. Seuls les enregistrements nous en restitueront les échos.
C’était un être d’exception, une figure emblématique, véritable honneur de toute une profession qui savait, à l’occasion, le lui manifester. Ce fut le cas lors de la dernière cérémonie des Molières.
Il était un ami fidèle de notre association. Alors qu’il n’avait que 17 ans, Serge Bouillon avait partagé ses débuts sur les grandes scènes parisiennes ( Hébertot, Vieux-Colombier… ), une amitié de près de 60 ans.
Il avait reçu le Prix du Brigadier en 1986 et prononcé, en guise de remerciement, un véritable morceau d’anthologie sur le théâtre anglo-saxon contemporain auquel il s’était beaucoup consacré.

Jamais nostalgique, toujours tourné vers l’avenir, ennemi des clivages public, privé, éternel défenseur du théâtre vivant, il lui avait voué toute son énergie.
De plus en plus diaphane au fil du temps, le corps semblait s’effacer, tandis que l’âme demeurait vibrante, la voix magnifique, le regard encore plus bleu, le sourire plein d’une douceur bienveillante.

Etait-il le plus grand ? Etait-il le meilleur ? Il était simplement, tel qu’en lui-même : Laurent Terzieff.

Aujourd’hui, nous le pleurons avec sa famille et avec ses amis, non sans avoir une pensée émue pour Pascale de Boysson qui partagea chaque heure de sa vie pendant tant d’années.


Discours de Laurent Terzieff
Prononcé lors de la remise du Prix du Brigadier 1986 À l’Hôtel de Ville de Paris
En présence de Madame Bernadette Chirac

« Madame de Panafieu, Mesdames, Messieurs, chers amis,

C’est très sincèrement que, du fond du cœur, je vous remercie de l’honneur que vous me faites, en m’accueillant ici, en qualité de lauréat du Prix du Brigadier.
Cette distinction me touche d’autant plus que les critères de son attribution reflètent le Théâtre dans sa diversité et dans ses différences.

En effet, le Théâtre n’est pas ceci OU cela, il est ceci ET cela.

Dans un monde globalement expliqué, de même qu’il y a mille possibles en nous, il y a mille façons de faire du Théâtre et, au delà des tendances qui se contredisent, s’affrontent, se nient même parfois, une complémentarité subsiste à travers ses différentes formes. Il est certain qu’un théâtre majoritaire serait moribond sans un théâtre minoritaire.

À mes débuts de comédien, j’ai été confronté aux deux grands courants qui irriguaient la dramaturgie moderne de l’après guerre : la critique politique et sociale avec Brecht, la dérision, la cruauté et l’absurde notamment avec Beckett, Adamov première manière et Ionesco.
Cette dualité du Théâtre était pour moi « Le Théâtre ». Je l’ai découvert, abordé et pratiqué grâce à Jean-Marie Serreau, à Marcel Cuvelier, à Michel Vitold et à Roger Blin. À Roger Blin, surtout.
Plus tard, cette dualité s’est faite plus contraignante en moi, plus troublante. Vilar en son temps avait dit, il l’avait même écrit : « Entre Claudel et Adamov, je choisis Adamov. ». Il n’avait, en fait, pas tellement choisi puisqu’il qu’il a fini par monter du Claudel, merveilleusement d’ailleurs.
Moi, je n’avait rien choisi du tout, et j’en devenais schizophrène…j’ai déjà suffisamment de tendances de ce côté-là !

Par la suite, quand j’ai abordé la mise en scène, ayant peu de goût pour le travail référentiel – entendez par là, le travail autour des classiques – Pascale de Boysson et moi, nous avons essayé de trouver des auteurs contemporains qui tiennent compte de ces deux aspects fondamentaux de l’existence : le monde intérieur et le monde extérieur.

L’homme public, tributaire du monde, jeté dans le monde avec ses difficultés, son travail, et l’homme tributaire de lui même, qui se regarde et s’interroge : l’homme privé ; le rêve et la réalité, le conscient et l’inconscient, un Théâtre simple et ambigu, qui soit le reflet de la vie des hommes, comme un miroir qui nous renverrait notre propre visage, le visage de notre temps ou les implications sociales et politiques des personnages soient prises en compte, mais aussi leurs aspirations, leurs rêves, leurs angoisses, leurs souffrances et, bien entendu, la dérision de leurs souffrances et l’humour de leur désespoir. Des auteurs qui ne cherchent pas à réconcilier à tout prix Brecht et Beckett - lesquels d’ailleurs ne le souhaitent pas, je crois - ni à marier Marx et Freud, par je ne sais quel syncrétisme artificiel, mais qui tiennent simplement compte de ce qui a été fait avant eux et qui nous offrent leur vision du monde, ni dogmatique ni complaisante.

Des auteurs de cette dimension sont la tête chercheuse de notre inconscient collectif . Je leur doit tout, et je serai toujours leur débiteur.
Ils s’appellent : Slawomir Mrozek, Murray Shisgall, Edward Albee, James Saunders, Arnold Wesker, Brian Friel, Carlos Semprun Maura, Claude Mauriac.
Ces auteurs, il m’a fallu les chercher et quelquefois les chercher loin, très loin, trop loin… Cela je le regrette. Mais je ne regrette pas d’avoir suivi leur production, et, d’une certaine façon, d’avoir participé à leur évolution

Je tiens à dire que ce prix, décerné par les techniciens du Théâtre me touche particulièrement , parce que très souvent, sans faire de démagogie, dans les moments difficiles du montage d’une pièce, l’estime et la fraternité des techniciens du plateau ont été le viatique qui m’a donné la force de continuer mon travail

Je pense notamment à Serge Bouillon 1, J’étais jeune comédien et il a su me faire découvrir dans sa plénitude, le beau métier qu’il exerçait, alors qu’il dirigeait le plateau du Théâtre Hébertot.

J’ai également un aveu à vous faire. Oui, je sais que ça se dit beaucoup, mais pour moi malheureusement c’est vrai. Plus j’avance dans ce métier, et donc dans la vie, plus j’ai l’impression de ne rien savoir. Surtout quand j’aborde un nouveau travail, je me sens vraiment le dernier de la classe et d’une classe de rattrapage encore. Si bien que vous faites une œuvre humanitaire en me remettant ce prix. Grâce à vous, ou plutôt, par votre faute, je me sens là, maintenant, sous ces lambris, un ego qui aura du mal à repasser cette pourtant grande porte ! Enfin rassurez vous, ca ne durera pas, ca ne durera pas !

Il y aussi une autre chose qui me touche particulièrement dans ce prix, c’est le prix lui même. Cet instrument emblématique du Théâtre, le Prix du Prix, si je puis dire. Le brigadier, rappelez vous, autrefois, il y avait un rideau qui, quand il se levait, nous découvrait l’espace scénique.
C’était lui, le brigadier, qui lui ordonnait de se lever mais surtout, surtout, il faisait une chose extraordinaire, ce Brigadier  : Il arrêtait le temps ! « Ça commence, quelque chose va arriver ! ». Il commandait au temps de devenir un autre temps, le temps de l’imaginaire, le temps du rêve, celui du Théâtre, le temps qui valorise nos sentiments personnels, quelquefois même qui les révèle, qui élargit notre conscience de la vie de tous les jours. Il était le magicien du temps.

Alors, de même qu’il n’y a pas d’amour mais des preuves d’amour, je m’engage devant vous à lui rendre sa fonction réelle, concrète, pour un soir en tout cas, le 17 mars, le soir de la première de notre prochain spectacle au Théâtre 13. C’est moi-même qui officierai, comme je l’ai fait tout à l ‘heure, en frappant le précipité et les trois coups. »

1 Serge Bouillon : Président d’honneur de l’Association de la Régie Théâtrale et du Prix du Brigadier, à ce moment Directeur du Centre de Formation Professionnelle des Techniciens du Spectacle de Bagnolet et Directeur administratif et financier du TEP de Guy Rétoré.

Françoise de Panafieu et Laurent Terzieff
Françoise de Panafieu et Laurent Terzieff
Prix du Brigadier 1986

photo DR

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