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Hommage de l'A.R.T. à ceux qui nous quittent

Jean-Jacques Bricaire
1921-2012

Jean-Jacq<ues Bricaire
Jean-Jacques Bricaire
(photo DR)

À l’instant où Jean-Jacques Bricaire, notre ami, nous quitte, la Presse, la Profession, ceux qui l’aimaient saluent sa personnalité, son esprit, son sens de l’humour, son élégance, sa défense des grands théâtres privés de Paris, l’essor qu’il a contribué à donner au Théâtre Marigny en participant activement à l’émission mythique Au Théâtre ce Soir qu’il y avait accueillie.

On salue, le Directeur, l’auteur dramatique, le professionnel, l’homme de l’ombre au service de ceux qui sont dans la lumière.

Je voudrais, sachant que Liliane Bierry aura soin de parler de ton engagement au sein de l’Association des Administrateurs de Théâtres et de Spectacles de France, souligner ton sens aigu du compagnonnage.

Tu étais aussi, cher Jean-Jacques membre de l’A.R.T. L’Association est en deuil aujourd’hui. Rassure-toi, nous ne nous sommes pas recueillis en une solennelle minute de silence, nous avons au contraire évoqué ton souvenir, tes interventions, tes jugements à l’emporte-pièce, tes coups de gueule, tes plaisanteries, en un mot tout ce qui, pour nous, était : notre ami Jean-Jacques Bricaire.

Nous avons évoqué l’affection que tu portais à nos travaux et cet article les concernant, que tu écrivis après la guerre, alors que tu n’étais pas encore des nôtres, dans un magazine aujourd’hui disparu, mais dont un exemplaire enrichit encore nos collections.

Ici même, sur le site Internet de l’A.R.T., je tiens particulièrement à rendre hommage à l’homme de culture, à son goût d’un autre temps pour la conservation de la mémoire du spectacle.

Dactylographe, tu ne croyais pas à Internet et c’est pourtant sur le Net qu’on te célèbre le plus.

Grâce à ton amie de toujours, notre fidèle historiographe du Théâtre, Geneviève Latour, tu as finalement accepté de confier à notre site, l’énorme travail que vous aviez entrepris sur les auteurs de la période 1945-1975. Et tu n’as cessé, depuis, de t’étonner d’apprendre qu’à l’autre bout du monde, à l’est comme à l’ouest, tu faisais figure d’ambassadeur culturel.

Libre de tes choix comme de tes affections, tu reconnaissais deux grands hommes : Jacques Hébertot et Jacques Deval.

Peu de gens savent combien tu étais un lecteur assidu, combien, tel un rat de bibliothèque dans le sens le plus tendre du terme, tu conservais tout. Tu participas aux corrections des nombreux volumes de l’œuvre magnifique de Maurice Bessy sur le cinéma français, ou encore sur les ouvrages monumentaux de Geneviève Latour entre autres, ce pavé  Théâtre de la IVème République. Le sous-sol de ta maison montmartroise est digne d’une Bibliothèque, tes fichiers manuscrits sont à jour, tu as tout vu, tout lu et, merveille, tu as accepté de figurer dans nos textes et biographies de l’A.R.T. et j’invite tous ceux qui liront ce texte à cliquer sur ce lien pour avoir un aperçu de ton travail.

Deux noms bientôt viendront s’y ajouter : Bricaire et Lasaygues. Maurice Lasaygues, ton ami, auteur avec toi de pièces à succès toujours jouées dans le monde entier.

Tu nous as quittés dignement, mon JJ. Nous sommes nombreux à dire à ta fille Ève, qui fut près de toi jusqu’au dernier instant, combien nous t’avons aimé et combien la fine écriture bleue de tes lettres, tes rires au téléphone, bref les joyeux moments passés ensemble vont nous manquer. Continue ailleurs, là où nous te rejoindrons un jour, à observer le monde avec tendresse et lucidité

Danielle Mathieu-Bouillon
Présidente


Jacques Noël

1924-2011

décorateur scénographe

Jacques Noël

« Jacques Noël a monté les décors pour toutes mes pièces. Ce fut une grande chance pour moi. Il sait créer un désert illimité sur deux mètres carrés;(,,,) Les difficultés l'aident, l'impossible lui tend la main. (,,,) Il comprend admirablement, infailliblement, les pièces dont on lui propose de faire les décors et voit tout de suite ce qui convient : ceux-ci sont la traduction visuelle, le commentaire exact, l'amplification matérielle la plus juste de celles-là. De cette façon, tout décor de Jacques Noël suggère, oriente la mise en scène. Il peut sauver un spectacle. »

Eugène Ionesco

La Cantatrice chauve d'Eugène Ionesco
La Cantatrice chauve d'Eugène Ionesco
Théâtre de la Huchette
Affiche de Jacques Noël
Collection A.R.T.

Jacques Noël fut l’un des plus discrets décorateurs scénographes de sa génération, sans doute aussi l’un des plus complets, des plus poétiques, des plus imaginatifs dans toutes les disciplines : peinture, gravure, architecture, illustration. Il avait intégré toutes les possibilités, toutes les subtilités de la machinerie théâtrale et était capable de rendre possible l’impossible.

Né le 7 Novembre 1924, il nous a quittés, aussi discrètement qu’il avait vécu, pendant la fermeture annuelle des théâtres, saison des festivals qui éloignent les Théâtreux de la capitale.

Nous étions nombreux pourtant autour de lui au cimetière Montmartre, ce 1er août 2011, sous les frondaisons striées d'un soleil dont il a certainement apprécié l’éclat.

Grand admirateur de Bérard et de Malclès, il fit ses classes à l’École Boulle, école d’excellence qui devait affermir ses dons sans jamais occulter ses doutes. Jacques était un taciturne souriant, il adorait les chats dont il avait le goût du secret. Il fallait du temps pour l’apprivoiser. Il devenait alors le plus fidèle des amis.

Il eut, avec la grande comédienne Tsilla Chelton, quatre enfants, dont trois perpétuent à l'affiche le nom de Noël : Philippe et Serge, sont  tous deux comédiens-metteurs en scène, Nani, comédienne, crée des costumes, des masques, des accessoires... Nicolas, son petit fils, est musicien.

Il vivait depuis trente ans avec Hazel Karr, rencontrée en Israël en 1966 alors qu’elle était comédienne, mais aussi artiste peintre. Retrouvée à Paris en 1981, ils ne se sont plus quittés.

Les grand décorateurs, comme les grands peintres, ont un génie particulier qui rend leurs œuvres reconnaissables entre toutes. Jacques était de ceux-là.

Encore enfant j'avais été frappée par l'originalité et l'extraordinaire beauté de son travail, notamment pour la Tosca, chantée par la Tebaldi puis par tant d'autres divas dans ses magnifiques décors ; ou encore pour La Bonne Soupe au Gymnase avec Marie Bell et Jeanne Moreau.

La Bonne soupe de Félicien Marceau
La Bonne soupe de Félicien Marceau
Théâtre du Gymnase - 1958

Collection A.R.T.

Notre rencontre professionnelle eut lieu à Antoine, en 1971. Il avait la charge des costumes de Tu étais si gentil quand tu étais petit d'Anouilh, dans les décors de Jean-Denis Malclès. Je découvris un être réservé, mais d'une exigeante précision. Je me souviens de sa manière d'indiquer à la costumière Karinska la façon de conférer aux atours royaux de Francine Bergé et Claude Giraud une majesté déclinante, dans cette Orestie revue par Anouilh.

Comment ne pas comprendre qu'en dépit de leur différente nature, d'immenses créateurs aient voulu « s'approprier » son concours ?

Cauchemar de Marcel Marceau
Cauchemar de Marcel Marceau
Collection particulière de Jacques Noël

Marcel Marceau ne disait-il pas « avoir trouvé en Jacques le décorateur qui correspondait exactement à son univers » ; Eugène Ionesco ne parlait-il pas de « sa faculté de faire croire sur une scène sans recul à l'extrême profondeur du décor » ; Jacques Mauclair, vieux compagnon de route, ne confiait-il pas comment « ils avaient fait ensemble le théâtre de leur temps » ?

Jacques aimait, mieux, il estimait les gens avec lesquels il travaillait. Ils le lui rendaient bien. Il disait que sa première lecture était impressionniste, qu'ensuite il commençait toujours par le dessin qui précisait les entrées et sorties des personnages pour fixer à son imagination les limites à ne pas dépasser. Puis il construisait une maquette blanche en volume. Enfin, persuadé que « le décor doit demeurer discret, qu'il ne doit pas tout dire », il en venait aux couleurs chargées de créer l'univers attendu.

Il advenait qu'on lui demandât des prouesses techniques : Pour le Pont Japonais, Gérard Vergez avait souhaité donner au spectacle un côté cinématographique. Jacques avait réalisé un déroulant de générique à l'américaine avec un cadre de scène mobile s'ouvrant ou se refermant sur une infinité de décors divers - tout était peint en trompe l'œil - hallucinants de précision et de poésie.

Le Pont japonais
Le Pont japonais de Leonard Spigelglass
Théâtre Antoine - 1978

(photo DMB)
Collection A.R.T.

Quand Nina Companeez créa, toujours à Antoine, sa première pièce Le Sablier qui se développait sur trois siècles, il avait conçu un dispositif incroyable, en réinventant un plancher à l'italienne disposé en diagonale ! afin de pouvoir multiplier les décors à l'infini. Le nombre de panneaux était tel, qu'on pensa qu'il serait impossible de tout placer dans la cage de scène et pourtant...

Sans jamais élever la voix, avec beaucoup de respect, il travaillait la main dans la main avec les collaborateurs du spectacles, constructeurs, peintres, costumiers, éclairagistes, trouvant toujours les solutions pour limiter la dépense sans jamais sacrifier sa vision première.

C'est lui qui conçut la scénographie de l'exposition que nous lui avions consacrée à la Bibliothèque historique de la ville de Paris, à laquelle son fils Philippe avait collaboré. Je voulus absolument faire un film sur lui, dans les lieux qui avaient marqué sa carrière, Xavier de Cassan Floyrac le réalisa.

Jacques, si peu bavard, accepta de se prêter à mes questions et de nous faire ainsi confidence des secrets de la créations à l'instant de son jaillissement.

Des noms phares de cette deuxième moitié du XXème siècle jalonnent ses quelques 400 décors réalisés, dans un éclectisme exigeant et ouvert :

Des auteurs contemporains : Eugène Ionesco, Samuel Becket, Arthur Adamov, Jacques Audiberti, Paul Claudel, Jean Anouilh, Jean Cocteau, Marcel Aymé, René de Obaldia, André Roussin, Rémo Forlani, Victor Haïm, François Billetdoux, Roland Dubillard, Christian Giudicelli...

Antigone de Jean Cocteau
Antigone de Jean Cocteau - 1962
Collection particulière de Jacques Noël

Des classiques aussi : Molière, Racine, Shakespeare, Carlo Gozzi, Musset, Marivaux...

Des metteurs en scène : Roger Blin, Jean-Marie Serreau, Jean-Louis Barrault. André Barsacq, Jacques Mauclair, Georges Vitaly, Yves Robert, Nicolas Bataille, Marcel Marceau, Guy Lauzin...

Le piéton de l'air d'Eugène Ionesco
Le Piéton de l'air d'Eugène Ionesco
Mise en scène de Jean-Louis Barrault
Odéon - Théâtre de France - 1963
Collection particulière de Jacques Noël

Impossible de les citer tous. L'ensemble de son œuvre surprend par la diversité de son inspiration.

En 1995 il obtint le Molière du meilleur décorateur pour une réalisation dans le petit théâtre du Marais de son ami Mauclair.

Le même Jacque Mauclair disait :

« Pour lui, le mot impossible n'existe pas. (...) Prodigieusement polymorphe, il devient russe avec Dostoïevski, italien avec Gozzi, élisabéthain avec Shakespeare, tout en restant lui-même plein d'humour et de mystères. »

Toujours modeste, jamais pris dans le moindre système, sans aucune concession, aimant autant oeuvrer sur une scène minuscule que sur celle d'un théâtre national, il inscrivait ses notes sur un petit carnet blanc qui lui tenait lieu d'agenda et que, chaque mois, il illustrait d'un chat, à l'attitude différente, reflétant parfaitement, pour qui le connaissait bien, son humeur du moment. Ces petits carnets sont aussi à son image, foisonnant d'inventivité, de poésie, de tendresse et d'humour. Car sa réserve n'excluait pas ses petits rires timides, ses pointes d'humour très personnelles et fort drôles.

La romancière Nancy Huston, ayant découvert l'œuvre de Jacques eut envie de susciter un ouvrage consacré à sa peinture et à ses maquettes. Le livre co-écrit par Victor Haïm et Geneviève Latour, historienne du théâtre, fut publié chez Actes Sud en 2007, assorti de notre film - dont la qualité vidéo avait un peu subi l'épreuve du temps puisqu'il datait de 1992.

Jacques Noël
Jacques Noël
Décors et dessins de Théâtre
par
Nancy Huston, Geneviève Latour et Victor Haïm
Editions Actes - Sud ©2007

 

Dans sa préface, Nancy Huston écrivait :

« Tout en collaborant avec des metteurs en scène très divers, sur des pièces de toutes les époques depuis l'Antiquité jusqu'à avant-hier, écrites dans une douzaine de pays différents, il avait élaboré – patiemment, passionnément, avec une inventivité sans cesse renouvelée – un univers à lui. (...)
À Noël, il est clair que la scène a fourni le rectangle magique du peintre, dont les métamorphoses possibles – subtiles ou spectaculaires – sont littéralement innombrables. Si Shakespeare avait raison de dire que le monde est une scène, Noël nous prouve que l'inverse est également vrai : la scène est un monde
. »

Cher Jacques, toi qui contemples de loin cette tombe ombragée du cimetière Montmartre que les chats ont déjà élue et qui poursuis l'élaboration de tes rêves, souviens-toi combien nous t'admirons, combien encore nous t'aimons...

Danielle Mathieu-Bouillon
Présidente de l'Association de la Régie Théâtrale
avec l'aimable autorisation du journal Rappels

Cliquez ici pour voir la Collection particulière de Jacques Noël sur son site


 

Claude Winter, reine du Théâtre Français

Claude Winter
Claude Winter
Collection A.R.T.
(photo DR)

Sociétaire honoraire de la Comédie-Française, elle en avait été doyen et même administrateur général en interim. Elle s'est éteinte le 25 avril dernier, mais on ne l'apprend qu'aujourd'hui par le Carnet du jour du Figaro. Saluons cette grande dame inoubliable.

Lorsque nous avons commencé cet article, nous n'avions pas vu le film de Sophie de Daruvar et Yves Thomas, Rendez-vous avec un ange. Nous y allions pour Isabelle Carré, Sergi Lopez sans savoir que Claude Winter y apparaît dans deux scènes très belles. Elle est une dame, très belle encore. La grand-mère d'une petite fille qui lui lit Les Mille et une nuits. C'est l'été. Un très bel appartement. Elle est couchée, elle souffre. Elle veut mourir. L'ange qui dit « sois sage ô ma douleur.... » vient la visiter. Elle demande à descendre au bistrot du coin pour boire une coupe de champagne avec l'ange qui la conduit dans sa chaise roulante. Elle boit un peu de Cristal Roederer. Elles remontent. Le mari de l'ange, qui l'a suivie, aperçoit les gestes de sa blonde femme. « Vous êtes une fée » dit la dame. Dit Claude Winter.

Cela aura sans doute été son dernier rôle. C'est très troublant de voir ce beau visage ridé, ce regard intense, ce beau chignon classique qu'on lui connaissait dans la splendeur de sa jeunesse... étrange.

Elle était si belle, si blonde, si lumineuse, si éclatante et mystérieuse à la fois, qu'elle aurait pu être une héroïne d'Alfred Hitchcock ou une femme d'un film de Bergman. Mais elle avait préféré se consacrer à la troupe et le fit avec ardeur, intelligence, aristrocratie, trente-cinq années durant.

Née en Chine, à Tien-Tsin, le 18 février 1931, elle avait été élevée dans un univers de cinéma. Son père, Henri Wintergerst, dirige une salle. Après son bac, quelques cours de théâtre, elle entre au conservatoire, suit la classe de Beatrix Dussane, sort avec le premier prix de comédie classique et le premier prix de comédie moderne.

Le 1er septembre suivant, elle est engagée à la Comédie Française. Claude Winter était un modèle d'artiste. Elle était devenue sociétaire en 1960.

Au Français, en ce temps des « emplois » elle est jeune première. Plus tard, elle sera reine. On ne fera pas ici la liste de tous ses rôles (le site de la Comédie-Française dispose d'une fiche de ses créations, prises de rôle, etc...). De Musset et Pirandello qu'elle joue dès son entrée à la Comédie-Française, jusqu'à Une sorte d'Alaska d'Harold Pinter, une mise en scène de Bernard Murat, pour la Comédie-Française, au festival d'Avignon, en 1987 en passant par la création de La Soif et la faim d'Eugène Ionesco, mise en scène de Jean-Marie Serreau, en 1973, salle Richelieu et jusqu'à, à l'Odéon, Mort d'un commis voyageur d'Arthur Miller, dans une mise en scène de Marcel Bluwal, elle a aussi joué aussi bien Racine que Corneille, Montherlant, Feydeau que Shéhadé, Dostoïevski comme Rostand. Mais comme le souligne la notice de la Comédie-Française, elle était l'interprète de référence de Montherlant pour Port-Royal, de Péguy pour Jeanne d'Arc, de Bernanos pour Dialogues des Carmélites.

Au cinéma, puisque c'est au cinéma qu'on vient de la retrouver, elle n'aura fait que quelques apparitions car elle était d'une génération où l'on donnait tout à la Troupe. Peu de congés étaient octroyés - et même demandés... À la télévision, on la vit dans L'Eté de la Révolution de Lazare Iglésis, en 1988, dans Les Hommes de Daniel Vigne en 1973, Un dimanche à la campagne de Bertrand Tavernier en 1989, Les Nuits fauves de Cyril Collard en 1991, L'Ange noir de Jean-Claude Brisseau en 1994. 

Claude Winter qui possédait l'art de dire le vers comme une langue naturelle, était aussi une grande voix du cinéma. Elle est célèbre pour avoir été Lady dans La Belle et le Clochard en 1955, elle a doublé Yvonne de Carlo dans Les Dix Commandements et a été la voix française d'Elizabeth Taylor dans Soudain l'été dernier en 59 et dans Cléopâtre en 1963.

Une messe a été dite à son intention jeudi 5 mai, à 15h, en la paroisse Saint-Paul-Saint-Louis, rue Saint-Antoine, 75004 Paris.

Armelle Héliot
avec son aimable autorisation du 2 Mai 2011
Le Grand Théâtre du Monde d'Armelle Héliot

Rappelons qu'Armelle est Membre d'Honneur de l'Association de la Régie Théâtrale et, à ce titre, membre du jury du Prix du Brigadier


 

Bernard JENNY

1931-2011

Comédien, metteur en scène, animateur, Directeur de Théâtre

Bernard Jenny
Bernard Jenny
(photo DR)

Bernard Jenny ( 1931-2011) s’est éteint à l’Ile de Ré, peu de temps après Michel Fagadau. Il était de la même race d’acteurs, animateurs, metteurs en scène, orientée vers un théâtre de texte, d’inspiration poétique. Il monte La fleur à la bouche de Pirandello en 1955, et rejoint Lucie Germain au Théâtre de Lutèce où il aborde pour la première fois Garcia Lorca avec les Amours de Don Perlimplin. En 1961, il reprend, avec la comédienne Hélène Sauvaneix, la Direction du Vieux Colombier, alors théâtre privé, au fronton duquel il ajoutera le nom de son fondateur Jacques Copeau.

Il alterne les grands classiques et les créations contemporaines. On se souvient de La nuit des rois de Shakespeare adaptée par Jean et Nicole Anouilh, où triompha Suzanne Flon dans la mise en scène de Jean Le Poulain qu’il dirigea ensuite dans la trilogie de Claudel, l’Otage, le Pain dur et le Père Humilié, de la reprise de Noces de sang de Lorca dont il montera Yerma au Théâtre Hébertot. Les difficultés financières s’amoncelant, un concordat bride ses moyens. Il tiendra cependant deux années supplémentaires marquées par une activité débordante. Il reçoit Laurent Terzieff qui créée plusieurs pièces marquantes. Il affiche deux matinées classiques quotidiennes, des spectacles à 18h30 avec notamment des montages de Mouloudji.

Il signe sa dernière mise en scène avec Ce fou de Platonov de Tchékhov incarné par Michel Vitold. L’aventure s’achève fin 1970. Bernard Jenny rebondira quelques années plus tard dans son Alsace natale en créant «Le Maillon» salle subventionnée, qui marque sa volonté d’unir les différentes formes du spectacle vivant. Il y mettra en scène Jacques Goorma, Jean Cocteau, et Victor Hugo qu’il avait déjà abordé au Festival du Marais en 1964.

C’était un homme sensible, drôle, débordant de fantaisie. Comment oublier ces temps si durs financièrement, où les fous rires chassaient le désespoir, sur lequel la création avait toujours le dernier mot. Sa famille, ses amis, ses collaborateurs, ne l’oublieront jamais.

Danielle Mathieu-Bouillon
Présidente de l’Association de la Régie Théâtrale
avec l'aimable autorisation du journal Rappels

Comédien

1956 : La corde pour te pendre de Frédéric Valmain d'après Malice de Pierre Mac Orlan, mise en scène Bernard Jenny, Comédie de Paris
1956 : La Cuisine des anges d'Albert Husson, mise en scène Christian-Gérard, Théâtre des Célestins

Metteur en scène

1955 : La Fleur à la bouche de Luigi Pirandello, Studio des Champs-Elysées
1956 : Sisyphe et le mort de Robert Merle, Théâtre de Lutèce
1956 : Le Pauvre Bougre et le Bon Génie d'Alphonse Allais, Théâtre de Lutèce
1956 : La corde pour te pendre de Frédéric Valmain d'après Malice de Pierre Mac Orlan, Comédie de Paris
1957 : Les Amours de Don Perlimplin avec Belise en son jardin de Federico García Lorca, Théâtre de Lutèce
1957 : Carmen d'André de Richaud, Théâtre de Lutèce
1960 : La Petite Catherine de Heilbronn d'Heinrich von Kleist, Théâtre de l'Alliance française
1960 : Christobal de Lugo de Loys Masson, Théâtre du Vieux-Colombier
1961 : Arden de Feversham Théâtre du Vieux-Colombier
1962 : Polyeucte de Corneille, Théâtre du Vieux-Colombier
1962 : L'Otage de Paul Claudel, Théâtre du Vieux-Colombier
1962 : Le Pain dur de Paul Claudel, Théâtre du Vieux-Colombier
1962 : Le Père humilié de Paul Claudel, Théâtre du Vieux-Colombier
1963 : Noces de sang de Federico Garcia Lorca, Théâtre du Vieux-Colombier
1964-1965 : Lucrèce Borgia de Victor Hugo, Théâtre du Vieux-Colombier, Festival du Marais, Grand Théâtre romain Lyon, Festival de Montauban, Théâtre des Galeries Bruxelles
1965 : Liola de Luigi Pirandello, Théâtre du Vieux-Colombier
1965 : Saint-Euloge de Cordoue de Maurice Clavel, Théâtre du Vieux-Colombier
1967 : Et moi aussi j'existe de Georges Neveux, Théâtre du Vieux-Colombier
1967 : Des petits bonhommes dans du papier journal de Jean-Claude Darnal, Théâtre du Vieux-Colombier
1968 : Polyeucte de Corneille, Théâtre du Vieux-Colombier
1968 : Mithridate de Racine, Théâtre du Vieux-Colombier
1968 : Biedermann et les incendiaires de Max Frisch, Théâtre du Vieux-Colombier
1969 : Tartuffe de Molière, Théâtre du Vieux-Colombier
1969 : Ce fou de Platonov d'Anton Tchekhov, Théâtre du Vieux-Colombier
1977 : Le Chariot d'or de Mario Gautherat, Mulhouse
1981 : La Voyage de Martin Graff et Roger Siffer, Pléiade d'Alsace Strasbourg Le Maillon
1982 : Dieu est alsacienne de Martin Graff et Roger Siffer, Le Maillon Strasbourg
1983 : Stanislas l'enchanteur de Jacques Goorma, Semaine du Théâtre Le Maillon
1984 : La Voix humaine de Jean Cocteau, Le Maillon Strasbourg
1984 : Sila, princesse de mélimélonie de Jacques Goorma, Le Maillon Strasbourg
1985 : Le Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry, Théâtre La Choucrouterie Strasbourg
1985 : Mangeront-ils ? de Victor Hugo, Le Maillon Strasbourg et Septembre artistique Nancy

Scénographe

1969 : Ce fou de Platonov d'Anton Tchekhov, Théâtre du Vieux-Colombier

 


 

Michel Fagadau, qui dirigeait la Comédie et le Studio des Champs-Élysées depuis 1994 s’est éteint à Paris le 10 Février 2011.

Michel Fagadau
Michel Fagadau
(photo DR)

La cérémonie funèbre a lieu dans l’intimité ce 17 Février, un hommage lui sera rendu dans son théâtre le 21.

Il était notre ami depuis plus de 40 ans. Nous l’aimions beaucoup et avions infiniment d’estime pour son apport à la création théâtrale, par la révélation d’œuvres nouvelles d’auteurs français ou non qui ont marqué le XXème siècle et révélé plusieurs générations d’acteurs.

Michel Fagadau vit le jour en Roumanie le 12 Mars 1930. Puis, délaissant à Paris ses études de droit, il entreprit à Londres une formation d’acteur à la Royal Académy, qui fut couronnée par un 1er Prix. Engagé à la Royal Shakespeare Company, il débuta aux côtés de Laurence Oliver. C’est là aussi qu’il fit ses débuts de metteur en scène. De retour à Paris en 1958, il devient le Directeur artistique de la Gaîté Montparnasse, les deux premières années avec Michel Vitold ( Douze hommes en colère et Bon week-end, Mr Bennett), puis assume seul la direction pendant plus de trente ans.
Totalement trilingue, d’une sensibilité infinie, artiste jusqu’au bout des ongles, Michel Fagadau était un être plein de charme, de chaleur et d’humour.
Il s’inscrit dans la lignée des directeurs animateurs qui ont fait le XXème siècle et comme l’un des plus prolifiques metteurs en scène. Curieux et courageux, il était sans cesse à la recherche de pièces nouvelles tant étrangères que françaises et savait trouver celle qui toucherait le public. Maîtrisant comme personne la distribution, il affichait, avec les noms les plus prestigieux, ceux qui allaient le devenir. À son actif, de nombreux spectacles hors de France, plusieurs réalisations télévisées, deux spectacles à la Comédie Française et près de cent mises en scènes parisiennes : La Crécelle de Charles Dyer, Le Knack, Un jour dans la mort de Joe Egg ( Prix Dominique de la mise en scène) Le Premier d’Horowitz, Le Borgne d’Eduardo Manet, Butley, Pauvre Assassin de Pavel Kohout, Une drôle de vie et Elles avec Viviane Elbaz, la mère de sa fille Stéphanie, Lorna et Ted et L’Éducation de Rita… Il fut l’homme d’un théâtre ambitieux, abordant des thèmes difficiles. Il aimait les acteurs qui le lui rendaient bien.
Il reprit en 1994 la Comédie et le Studio des Champs-Élysées et monta notamment plusieurs pièces de Donald Marguilies, Pinter, Williams, Shaw, Miller. Il ne renonça pas pour autant aux créations de jeunes auteurs français : Didier Van-Cauwelaërt, Florian Zeller, Antoine Rault, Gérald Aubert…. Il reprit Colombe avec Geneviève Page en 1996, puis de nouveau, à l’occasion du centenaire d’Anouilh en 2010 avec Anny Dupérey et Sarah Giraudeau. Anouilh est à nouveau à l’affiche avec Francis Perrin dans Le Nombril. Sa fille Stéphanie, officiellement co-directrice depuis juin, est désormais à la barre.
Michel, tu manques déjà à ta famille, à ton équipe, à tes amis, aux auteurs, aux artistes et à ton public.

Danielle Mathieu-Bouillon
Présidente de l’Association de la Régie Théâtrale
avec l'aimable autorisation du journal Rappels


Mises en scène de Michel Fagadau :

* 1961 : Football de Pol Quentin et Georges Bellak, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
* 1962 : Zi'nico... ou les artificiers d'Eduardo De Filippo, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
* 1963 : La Crécelle de Charles Dyer, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
* 1964 : Les Ailes de la colombe de Christopher Taylor, Théâtre des Mathurins
* 1965 : Oreille privée et Œil public de Peter Shaffer, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
* 1965 : La Reine morte d'Henry de Montherlant, Comédie-Française
* 1966 : Le Knack d'Ann Jellicoe, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
* 1967 : La Vie sentimentale de Louis Velle, Théâtre des Ambassadeurs
* 1967 : La Promesse d'Alexei Arbuzov, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
* 1968 : La Famille Tot d'Istvan Orkeny, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
* 1970 : Un jour dans la mort de Joe Egg de Peter Nichols, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
* 1971 : La Folle de Chaillot de Jean Giraudoux, Festival de Bellac
* 1971 : L'indien cherche le bronx et Sucre d'orge d'Israël Horovitz, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
* 1972 : Ne m'oubliez pas de Peter Nichols, Théâtre de la Renaissance
* 1972 : Un pape à New-York de John Guare, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
* 1973 : Le Premier d'Israël Horovitz, Théâtre de Poche Montparnasse
* 1973 : Le Borgne d'Eduardo Manet, Théâtre de l'Athénée-Louis-Jouvet
* 1973 : Butley de Simon Gray, Théâtre des Célestins, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
* 1974 : De l'influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites de Paul Zindel, Théâtre La Bruyère
* 1974 : Un tramway nommé Désir de Tennessee Williams, Théâtre de l'Atelier
* 1975 : Le Borgne d'Eduardo Manet, Théâtre de l’Athénée
* 1977 : Pauvre Assassin de Pavel Kohout, Théâtre de la Michodière
* 1977 : Elles... Steffy, Pomme, Jane et Vivi de Pam Gems, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
* 1978 : Simon le bienheureux de Simon Gray, Théâtre du Gymnase
* 1979 : Le Philanthrope de Christopher Hampton, Théâtre Montparnasse
* 1980 : Une drôle de vie de Brian Clark, Théâtre Antoine
* 1980 : La Folle de Chaillot de Jean Giraudoux, Théâtre de l'Odéon, Comédie-Française
* 1981 : Lorna et Ted de John Hale, Théâtre de Boulogne-Billancourt
* 1981 : La vie est trop courte d'André Roussin, Théâtre Daunou
* 1982 : Sherlock Holmes de William Gillette, Théâtre de Boulogne-Billancourt
* 1982 : L'Éducation de Rita de Willy Russel, Théâtre Marigny
* 1983 : Grand Père de Rémo Forlani, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
* 1983 : Mariage de George Bernard Shaw, Théâtre de Boulogne-Billancourt
* 1985 : Love de Murray Schisgal, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
* 1985 : Lorna et Ted de John Hale, Petit Marigny
* 1986 : La Gagne de Michel Fermaud, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
* 1986 : La Poule d'en face de J. F. Noonan, Théâtre de Poche Montparnasse
* 1986 : Maison de poupée d’Henrik Ibsen, Théâtre de Boulogne-Billancourt
* 1987 : Ce sacré bonheur de Jean Cosmos, Théâtre Montparnasse
* 1988 : Joe Egg de Peter Nichols, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
* 1989 : Faut pas tuer maman ! de Charlotte Keatley, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse
* 1990 : Bon week-end, monsieur Bennett d'Arthur Watkin, Théâtre Daunou
* 1991 : Enfin seuls ! de Lawrence Roman, Théâtre Saint-Georges
* 1991 : Maison de poupée d’Henrik Ibsen, Comédie Caumartin
* 1991 : Enfin seuls ! de Lawrence Roman, Théâtre Saint-Georges
* 1993 : La Mouette d'Anton Tchekhov, Théâtre de Boulogne-Billancourt
* 1994 : La Chatte sur un toit brûlant de Tennessee Williams, Petit Marigny
* 1994 : Entrée de secours de Gérald Aubert, Studio des Champs-Elysées
* 1995 : Noces de sable de Didier Van Cauwelaert, Studio des Champs-Elysées
* 1996 : Le Voyage de Gérald Aubert, Studio des Champs-Elysées
* 1996 : Colombe de Jean Anouilh, Comédie des Champs-Elysées
* 1997 : Du sexe de la femme comme champ de bataille de Matéi Visniec, Studio des Champs-Élysées
* 1997 : Les Marchands de gloire de Paul Nivoix, Marcel Pagnol et Robert Trebor, Comédie des Champs-Élysées
* 1998 : La Ménagerie de verre de Tennessee Williams, Studio des Champs-Elysées
* 1998 : Comme un écho de Donald Margulies, Studio des Champs-Elysées
* 1999 : Dîner entre amis de Donald Margulies, Comédie des Champs-Elysées
* 2000 : On ne sait comment de Luigi Pirandello, Comédie des Champs-Elysées
* 2000 : Karma de Jean-Louis Bourdon, Studio des Champs-Elysées
* 2000 : Les Petites Femmes de Maupassant de Roger Défossez, Studio des Champs-Elysées
* 2001 : L'Éducation de Rita de Willy Russel, Comédie des Champs-Elysées
* 2001 : Love de Murray Schisgal, Comédie des Champs-Elysées
* 2002 : Les Couleurs de la vie d'Andrew Bovell, Comédie des Champs-Elysées
* 2003 : Dans notre petite ville d'Aldo Nicolaï, Studio des Champs-Elysées
* 2004 : La Profession de Madame Waren de George Bernard Shaw, Comédie des Champs-Elysées
* 2004 : Café noir d'Agatha Christie, Comédie des Champs-Elysées
* 2004 : Brooklyn Boy de Donald Margulies, Comédie des Champs-Elysées
* 2005 : Le Miroir d'Arthur Miller, Comédie des Champs-Elysées
* 2006 : Si tu mourais de Florian Zeller, Comédie des Champs-Elysées
* 2007 : Lorna et Ted de John Hale
* 2007 : En toute confiance de Donald Margulies, Comédie des Champs-Elysées
* 2008 : Le Plan B d'Andrew Payne, Studio des Champs-Elysées
* 2008 : Parle-moi d'amour de Philippe Claudel, Comédie des Champs-Elysées
* 2008 : Dîner entre amis de Donald Margulies, Comédie des Champs-Elysées
* 2008 : L'Autre de Florian Zeller, Studio des Champs-Elysées
* 2008 : Cochons d’Indes de Sébastien Thiéry, Casino d'Enghien-les-Bains
* 2009 : L'Anniversaire de Harold Pinter, Comédie des Champs-Elysées
* 2009 : Le Démon de Hannah d'Antoine Rault, Comédie des Champs-Elysées
* 2009 : La Dernière Conférence de presse de Vivien Leigh de Marcy Lafferty, Comédie des Champs-Elysées
* 2010 : Colombe de Jean Anouilh, Comédie des Champs-Elysées
* 2011 : Le Nombril de Jean Anouilh, Comédie des Champs-Élysées


Laurent Terzieff

Laurent Terzieff
(photo Bernard Richebé)

Laurent Terzieff n’est plus. Cette voix si profonde ne résonnera plus. Seuls les enregistrements nous en restitueront les échos.
C’était un être d’exception, une figure emblématique, véritable honneur de toute une profession qui savait, à l’occasion, le lui manifester. Ce fut le cas lors de la dernière cérémonie des Molières.
Il était un ami fidèle de notre association. Alors qu’il n’avait que 17 ans, Serge Bouillon avait partagé ses débuts sur les grandes scènes parisiennes ( Hébertot, Vieux-Colombier… ), une amitié de près de 60 ans.
Il avait reçu le Prix du Brigadier en 1986 et prononcé, en guise de remerciement, un véritable morceau d’anthologie sur le théâtre anglo-saxon contemporain auquel il s’était beaucoup consacré.

Jamais nostalgique, toujours tourné vers l’avenir, ennemi des clivages public, privé, éternel défenseur du théâtre vivant, il lui avait voué toute son énergie.
De plus en plus diaphane au fil du temps, le corps semblait s’effacer, tandis que l’âme demeurait vibrante, la voix magnifique, le regard encore plus bleu, le sourire plein d’une douceur bienveillante.

Etait-il le plus grand ? Etait-il le meilleur ? Il était simplement, tel qu’en lui-même : Laurent Terzieff.

Aujourd’hui, nous le pleurons avec sa famille et avec ses amis, non sans avoir une pensée émue pour Pascale de Boysson qui partagea chaque heure de sa vie pendant tant d’années.


Discours de Laurent Terzieff
Prononcé lors de la remise du Prix du Brigadier 1986 À l’Hôtel de Ville de Paris
En présence de Madame Bernadette Chirac

« Madame de Panafieu, Mesdames, Messieurs, chers amis,

C’est très sincèrement que, du fond du cœur, je vous remercie de l’honneur que vous me faites, en m’accueillant ici, en qualité de lauréat du Prix du Brigadier.
Cette distinction me touche d’autant plus que les critères de son attribution reflètent le Théâtre dans sa diversité et dans ses différences.

En effet, le Théâtre n’est pas ceci OU cela, il est ceci ET cela.

Dans un monde globalement expliqué, de même qu’il y a mille possibles en nous, il y a mille façons de faire du Théâtre et, au delà des tendances qui se contredisent, s’affrontent, se nient même parfois, une complémentarité subsiste à travers ses différentes formes. Il est certain qu’un théâtre majoritaire serait moribond sans un théâtre minoritaire.

À mes débuts de comédien, j’ai été confronté aux deux grands courants qui irriguaient la dramaturgie moderne de l’après guerre : la critique politique et sociale avec Brecht, la dérision, la cruauté et l’absurde notamment avec Beckett, Adamov première manière et Ionesco.
Cette dualité du Théâtre était pour moi « Le Théâtre ». Je l’ai découvert, abordé et pratiqué grâce à Jean-Marie Serreau, à Marcel Cuvelier, à Michel Vitold et à Roger Blin. À Roger Blin, surtout.
Plus tard, cette dualité s’est faite plus contraignante en moi, plus troublante. Vilar en son temps avait dit, il l’avait même écrit : « Entre Claudel et Adamov, je choisis Adamov. ». Il n’avait, en fait, pas tellement choisi puisqu’il qu’il a fini par monter du Claudel, merveilleusement d’ailleurs.
Moi, je n’avait rien choisi du tout, et j’en devenais schizophrène…j’ai déjà suffisamment de tendances de ce côté-là !

Par la suite, quand j’ai abordé la mise en scène, ayant peu de goût pour le travail référentiel – entendez par là, le travail autour des classiques – Pascale de Boysson et moi, nous avons essayé de trouver des auteurs contemporains qui tiennent compte de ces deux aspects fondamentaux de l’existence : le monde intérieur et le monde extérieur.

L’homme public, tributaire du monde, jeté dans le monde avec ses difficultés, son travail, et l’homme tributaire de lui même, qui se regarde et s’interroge : l’homme privé ; le rêve et la réalité, le conscient et l’inconscient, un Théâtre simple et ambigu, qui soit le reflet de la vie des hommes, comme un miroir qui nous renverrait notre propre visage, le visage de notre temps ou les implications sociales et politiques des personnages soient prises en compte, mais aussi leurs aspirations, leurs rêves, leurs angoisses, leurs souffrances et, bien entendu, la dérision de leurs souffrances et l’humour de leur désespoir. Des auteurs qui ne cherchent pas à réconcilier à tout prix Brecht et Beckett - lesquels d’ailleurs ne le souhaitent pas, je crois - ni à marier Marx et Freud, par je ne sais quel syncrétisme artificiel, mais qui tiennent simplement compte de ce qui a été fait avant eux et qui nous offrent leur vision du monde, ni dogmatique ni complaisante.

Des auteurs de cette dimension sont la tête chercheuse de notre inconscient collectif . Je leur doit tout, et je serai toujours leur débiteur.
Ils s’appellent : Slawomir Mrozek, Murray Shisgall, Edward Albee, James Saunders, Arnold Wesker, Brian Friel, Carlos Semprun Maura, Claude Mauriac.
Ces auteurs, il m’a fallu les chercher et quelquefois les chercher loin, très loin, trop loin… Cela je le regrette. Mais je ne regrette pas d’avoir suivi leur production, et, d’une certaine façon, d’avoir participé à leur évolution

Je tiens à dire que ce prix, décerné par les techniciens du Théâtre me touche particulièrement , parce que très souvent, sans faire de démagogie, dans les moments difficiles du montage d’une pièce, l’estime et la fraternité des techniciens du plateau ont été le viatique qui m’a donné la force de continuer mon travail

Je pense notamment à Serge Bouillon 1, J’étais jeune comédien et il a su me faire découvrir dans sa plénitude, le beau métier qu’il exerçait, alors qu’il dirigeait le plateau du Théâtre Hébertot.

J’ai également un aveu à vous faire. Oui, je sais que ça se dit beaucoup, mais pour moi malheureusement c’est vrai. Plus j’avance dans ce métier, et donc dans la vie, plus j’ai l’impression de ne rien savoir. Surtout quand j’aborde un nouveau travail, je me sens vraiment le dernier de la classe et d’une classe de rattrapage encore. Si bien que vous faites une œuvre humanitaire en me remettant ce prix. Grâce à vous, ou plutôt, par votre faute, je me sens là, maintenant, sous ces lambris, un ego qui aura du mal à repasser cette pourtant grande porte ! Enfin rassurez vous, ca ne durera pas, ca ne durera pas !

Il y aussi une autre chose qui me touche particulièrement dans ce prix, c’est le prix lui même. Cet instrument emblématique du Théâtre, le Prix du Prix, si je puis dire. Le brigadier, rappelez vous, autrefois, il y avait un rideau qui, quand il se levait, nous découvrait l’espace scénique.
C’était lui, le brigadier, qui lui ordonnait de se lever mais surtout, surtout, il faisait une chose extraordinaire, ce Brigadier  : Il arrêtait le temps ! « Ça commence, quelque chose va arriver ! ». Il commandait au temps de devenir un autre temps, le temps de l’imaginaire, le temps du rêve, celui du Théâtre, le temps qui valorise nos sentiments personnels, quelquefois même qui les révèle, qui élargit notre conscience de la vie de tous les jours. Il était le magicien du temps.

Alors, de même qu’il n’y a pas d’amour mais des preuves d’amour, je m’engage devant vous à lui rendre sa fonction réelle, concrète, pour un soir en tout cas, le 17 mars, le soir de la première de notre prochain spectacle au Théâtre 13. C’est moi-même qui officierai, comme je l’ai fait tout à l ‘heure, en frappant le précipité et les trois coups. »

1 Serge Bouillon : Président d’honneur de l’Association de la Régie Théâtrale et du Prix du Brigadier, à ce moment Directeur du Centre de Formation Professionnelle des Techniciens du Spectacle de Bagnolet et Directeur administratif et financier du TEP de Guy Rétoré.

Françoise de Panafieu et Laurent Terzieff
Françoise de Panafieu et Laurent Terzieff
Prix du Brigadier 1986

photo DR

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