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Musik ... Musik ...

par Jacques Crépineau

Jacques Crépineau

( Directeur du Théâtre de la Michodière de 1981 à 2015et historien du Théâtre, cet ancien journaliste depuis 1952, devient, à partir de 1958, le Secrétaire général des plus importants théâtres parisiens. Il anime de nombreuses émissions de radio dont les célèbres Cinglés du Music hall. Il est l’auteur d’articles et de livres qui font référence, parmi lesquels : Grandes heures du Théâtre à Paris (Perrin -1964) Moulin Rouge (1989) Folies-Bergère (1990 Prix du Boulevard), et plus récemment Mistinguett. Il collabore régulièrement à la revue d’Art Happy Few et est l’un des plus célèbres collectionneurs en matière de spectacle. Il est membre de l'A.R.T. et fait partie du jury depuis 1981. ( voir rubrique donateurs )

Musik, Musik

« Musique ! Musique ! » chantait Marika Rökk dans son grand succès Hallo Janine marquant l'apogée de la comédie musicale à Berlin. Un air célèbre à l'époque et resté très populaire. Les époques sinistres ont toujours trouvé des compensations pour oublier. Dans les années 30 à Hollywood comme à Berlin… ce fut la comédie musicale.

La sagesse des nations recommande de rendre à César ce qui lui appartient, le temps est venu de rendre à la U.F.A pour son 70ème anniversaire, qui marque aussi sa renaissance, ce que Hollywood lui a volé. Depuis 1945 le monde a pu entretenir l'illusion que seul le cinéma américain existait, mais depuis la fin du séquestre imposé après la guerre, ce monde redécouvre la grandeur du cinéma allemand, qu'il était politiquement correct de moquer, quand on ne l'ignorait pas, pendant près de 60 ans.

C'est au pire moment de la guerre, en 1917, que le généralissime Von Ludendorff ordonna de regrouper toutes les maisons de production du cinéma allemand. Ainsi naquit Universum-Film-Aktiengesllschaft (U.F.A.). Devant l'âge d'or du cinéma outre-Rhin, en 1927 était fondée la TOBIS qui devait fusionner avec la U.F.A. tout en conservant son autonomie. Viendront ensuite d'autres Sociétés moins importantes comme Tetra Films et l'ensemble constitua le plus imposant trust de cinéma européen rivalisant, voire devançant le cinéma américain.

Avec des moyens techniques écrasant tous ses concurrents, Berlin possédait vingt sept studios dont neuf à Babelsberg couvrant 530.000 m2 ! Dès 1931 la U.F.A. tourna en couleurs selon son procédé ufacolor qui, perfectionné, deviendra l'Agfacolor avec ses teintes beaucoup plus naturelles et douces que celles du Technicolor, et permit de produire une quinzaine de films jusqu'en 1945.

Le décor ainsi planté, laissons-nous vagabonder au fil des souvenirs et des découvertes. Après la décennie des années 20 qui a vu le triomphe de l'expressionnisme avec une série de chefs-d'œuvre du Docteur Mabuse à Métropolis et M. le maudit, dominés par un acteur géant, Emil Jannings, le cinéma découvrit la parole. Et bientôt il se mit aussi à chanter. L'Ange Bleu en témoigne. Et comme partout ailleurs, une nouvelle génération de vedettes occupa les écrans et les pages des journaux. Les plus importantes entourent ces pages.

Hans Albers l'aristocrate des studios, Marta Eggerth, partenaire de son mari Jan Kiepura, W. Froelitch aussi producteur et directeur des studios éponimes, Lilian Harvey, la plus british des allemandes, Willi Forst, inoubliable Bel Ami, tourné sous sa direction avec une maîtrise incomparable du grand spectacle. Sa version reste à ce jour, une des meilleures adaptations de Guy de Maupassant à l'écran. C'était une immense vedette internationale. Il avait désarmé les critiques qui écrivaient à son sujet :

"Il n'est pas si beau garçon que Clark Gable. Bing Crosby chante mieux. Il ne danse pas aussi bien que Fred Astaire. Alors quoi ? - Alors ?...Il est viennois !"

Ces quinze années glorieuses qui constituèrent cet âge d'or le doivent à ces vedettes. Il est amusant de constater que les deux plus grandes stars allemandes étaient, l'une hongroise Marika Rökk, l'autre suédoise Zarah Léander. Dans son premier film en couleurs La femme de mes rêves, réussite accomplie du film musical, rivalisant avec le meilleur de Hollywood, on découvrit Marika Rökk, rousse aux yeux verts. C'est-à-dire le complément irrésistible de son charme hongrois. Dotée d'une jolie voix expressive, comédienne mutine, voire espiègle, elle n'avait rien à envier à Ginger Rogers, et pour le moins elle était mille fois meilleure danseuse que celle-ci. Il n'y avait déjà pas de miracle.

Elle eut une variété infinie de partenaires et n'avait pas besoin, elle, d'eux pour être mise en valeur. Souvent dirigée par son mari Georg Jacoby qui s'était imposé dans le genre comme l'efficace successeur de Ernst Lubistch qui avait rejoint Hollywood dès 1921. Et parmi toutes les œuvres admirables qu'il y réalisa pendant vingt ans, on peut dire que son chef-d'œuvre absolu du genre germano-viennois est sa Veuve Joyeuse avec Maurice Chevalier et Jeannette Mac Donald. Pour preuve, jamais la U.F.A. n'osa aborder l'ouvrage.

Combien de parisiens se souviennent d'avoir eu la chance de voir à l'Empire d'Henri Varna, en 193(..) , Marika Rökk et ses boys dans une mini-revue mettant en valeur tous ses dons ? Parmi ses autres films à succès (pléonasme) Fille d'Eve, Cora Terry, le Démon de la Danse, Pages Immortelles le seul film qui la réunit à Zarah Léander.

Elle excellait aussi bien dans l'opérette : Gasparone et L'Etudiant Pauvre sans doute les deux meilleures partitions de Carl Millöcker (1842-1899), hélas peu connu en France mais très populaire outre-Rhin jusqu'à Moscou comme en témoignent ses nombreuses productions. Après une brillante carrière de chef-d'orchestre en Autriche, il arriva à la direction musicale du prestigieux Théâtre « an der Wien » pour lequel il composa de nombreuses opérettes comme La Comtesse Dubarry et La Demoiselle de Belleville, inspirée de Paul de Kock. Brasseur, directeur des Folies-Dramatiques, l'avait découverte en Allemagne et décida de la monter à Paris, qui ne fut guère séduit par la partition, trouvée trop dansante, trop viennoise. Quinze représentations épuisèrent son destin et c'est ainsi que les partitions exemplaires de Millöcker restèrent inconnues en France. Dommage !

Après un congé sabbatique, on retrouve Marika Rökk à Vienne et dans les studios allemands pour Le Nuits du Perroquet vert, Le Masque bleu, Frégola.. etc... où elle montre qu'elle n'a rien perdu de ses talents. Et son mari Jacoby lui offre une nouvelle Princesse Czardas d'Emmerich Kálmán, vingt ans après qu'il eut tourné sa première version avec Marta Eggerth. Ce n'était jamais que la quatrième et pas la dernière…

Kálmán, (1882-1953) trop méconnu en France, encore, le troisième volet de la sainte trilogie Strauss-Lehar-Kálmán. Trilogie viennoise légendaire, des maîtres de l'opérette, bien que seul le premier fut authentique enfant de Vienne. Les autres, enfants tziganes de Hongrie. Dès sa première œuvre, Manœuvres d'automne en 1909, Kálmán fut célébré à Vienne comme le nouveau maître incontesté du genre. Là encore, c'est avec Comtesse Maritza, Princesse de cirque, La Bayadère… etc. Encore à confirmer en France ! Son génie musical n'a rien à envier à ses deux prédécesseurs.

Et c'est maintenant que je dois franchir un pas. Un petit pas, pas une enjambée.
Si au contraire des idées reçues, l'opérette dite viennoise était tout simplement hongroise ?

D'abord il y à les Tziganes qui incarnent en eux-mêmes une musique nationale hongroise. En ce sens que c'est une harmonie spontanée qui jaillit du cœur, de l'âme d'un peuple, ce qui la rend la plus authentique. Ni son rythme, ni son inspiration ne sont compliqués. D'une cadence régulière se sont toujours les mêmes sentiments qu'elle exprime, inspirés par l'amour et son corollaire le chagrin. Toute l'âme nationale langoureuse, triste et aussi fantasque, s'y trouve présente. Elle se résume tout entière dans le dicton magyar : « Le hongrois s'amuse en pleurant ».

A la suite des essais de Jean Arany et Alexandre Petofi qui, les premiers donnèrent une forme mélodramatiques à ces gestes paysannes et folkloriques, leurs successeurs apportèrent des perfectionnement dus à… l'opérette française, qui influença l'inspiration des auteurs et musiciens de tradition hongroise. Au point que le Théâtre Populaire de Budapest construit pour y présenter les drames populaires nationaux dû changer de genre malgré lui, au profit de l'opérette. Un nouveau style de spectacle triomphait à Budapest. Mais ce fut Vienne qui lui donna ses lettres de noblesse, alors que le genre fleurissait et envahissait tous les bords du Danube.

J'aime beaucoup cette histoire rigoureusement vraie – il faut le préciser tant elle semble fantaisiste : un beau jour, arriva à Budapest, le jeune chef d'orchestre, d'un théâtre de province, avec des cartons pleins de chansons, de romances, de valses, de toute sorte de musique enfin, et ces morceaux tous plus séduisants l'un que l'autre. Bientôt ce jeune homme obscur se révéla un des talents les plus rares. Inculte et ignorant, mais l'âme pleine de mélodies. C'est lui-même qui se construisit une sorte de libretto qu'il mit en musique ; il arriva à faire monter sa pièce, et voilà, tout à coup un Offenbach national, doué d'une invention rare, d'un génie prodigue. Des chants lointains, exotiques, excitants, font leur ronde dans cette âme d'artiste, qui, « en s'exorcisant, ne finit pas d'attacher » au papier réglé, ces petits diables : les notes qui tournent, dansent, voltigent dans tout son être. Comme pour notre Offenbach !

Il s'appelait Joseph Konti, vous n'avez jamais entendu même son nom en France, et pourtant le nombre de ses œuvres est infini. Sa musique se rapproche plutôt du goût français que du goût viennois, et ses opérettes rappellent Offenbach plutôt que Johann Strauss. Il serait injuste de prétendre que Konti, plein d'intuition, essayait de se conformer aux maîtres français, de les imiter ou copier. Non. Il n'imitait personne, il n'apprenait de personne et, surtout, il ni copiait personne. Konti était l'instinct, la musique à l'état pur et brut.

En revanche, je ne serais pas étonné que ses partitions, couvertes de poussière, en quelque bibliothèque oubliée, aient servi de « modèles » à d'astucieux musiciens en panne d'inspiration.

Les succès inouïs que remportèrent les opérettes – elles étaient bien nommées ainsi – suscitèrent une longue suite d'émules dont les noms sont aujourd'hui bien oubliés. Mais il formèrent une école riche et génératrice de beaucoup de talents qui s'épanouirent à l'étranger.

Cette mise au point sur l'opérette hongroise qui peut paraître inutile, explique pourtant tout notre propos sur la U.F.A. Ces musiques de la Mittell Europa ont une telle importance qu'elles ont inspiré tout ce qui a fait le répertoire de la U.F.A. avant de constituer les sources de la musical comedy américaine ! Ainsi Marika Rökk confirme bien qu'elle en était l'âme retrouvée…

Un grand musicien français doit à la U.F.A. d'être passé à la postérité malgré ses partitions à succès pour Sacha Guitry, Albert Willemetz, Jean Boyer… : W.R. Heymann avec deux films musicaux : Le congrès s'amuse et Le chemin du Paradis.

Tout le monde a chanté, chante ou chantera : Vienne ville d'amour et Serait-ce un rêve ? ; Le Chemin du Paradis et l'inusable Avoir un bon copain. Dans ces deux productions la vedette féminine était Lilian Harvey, dirigée par Wilhelm Thiele avec Willy Fritsch, Oskar Karlweiss et Heinz Rühmann dans la version allemande et Henry Garat et René Lefebvre dans la version française du Chemin du Paradis. Quant au Congrès s'amuse, dont on aime la vision historique, réalisé par Erick Charell (le même qui, peu après, internationalisera L'auberge du Cheval Blanc avec Willy Fritsch, remplacé pour nous par Henry Garat avec Armand Bernard et Pierre Magnier, il nous enchante toujours autant que Vienne…

Vienne qui chante et danse avec La Guerre des Valses de Ludwig Berger, c'est-à-dire la rivalité entre Joseph Lanner et Johann Strauss qu'on a mis à toutes les sauces. Là c'est Pièrre Mingand qui l'incarne et Charpin est Lanner tandis que Fernand Gravey mène la danse et Madeleine Ozeray incarne la Reine Victoria pendant que Dramen et Arletty ne reculent devant aucun effet, même énorme !

Et Martha Eggerth connaît un grand succès avec La chanson du Souvenir que réalise D. Sierck avec Colette Darfeuil, Marcel Simon et Félix Oudart. Il ne serait pas juste d'oublier la très belle et talentueuse, elle aussi hongroise, Kate de Nagy, qui tourne avec les plus grands, supervisée par Serge Veber dans Turandot, Princesse de Chine avec Dalio, Pierre Blanchar et surtout le merveilleux Ronny de Reinhold Schünzel avec une musique de Emmerich Kálmán. Tous ces talents injustement mis à l'écart pour des raisons commerciales. Mais c'est le début d'une autre histoire où la musique heureuse aura toujours sa place... et sortira vainqueur.

Il est convenu que la Prusse s'est réservé Wagner après l'avoir annexé ; l'Autriche à conservé jalousement Strauss et sa suite hongroise. Mais aucune de ces nations n'a osé mettre la main sur le dieu Mozart… encore que…

Il en va de même pour le cinéma musical des années 30 et 40 dont nous continuons l'exploration. L'histoire de la U.F.A, pour allemande qu'elle fût, doit beaucoup, presque tout à l'Autriche pour son répertoire musical.

Témoin incontournable ces Nuits de Vienne qui nous font connaître le nom d'un grand musicien viennois Richard Heuberger, aussi célèbre à l'étranger que Strauss ou Lehar avec son opérette Der Opernball sous son nom orignal. Gera von Bolvary avait réuni Marte Harell, Paul Horbiger, Theo Lingen et… Hermann Brix qui devait trouver la gloire à Hollywood en incarnant Tarzan après J. Weissmuller. Comme il ne reste rien de ce film, on ne sait pas pourquoi Peter Kreuder avait « arrangé » la musique de Heuberger dont les amateurs se délectent avec les enregistrements de l'opérette.

Curieuse aventure pour le compositeur Heuberger (1850-1914) qui perdure au répertoire avec cet ouvrage inspiré d'un joyeux vaudeville de Victor Léon et H. von Waldberg Les Dominos roses alors qu'il fut le premier contacté par Victor Léon pour mettre en musique le livret de La Veuve joyeuse et qu'il y renonça, faute d'être inspiré par le sujet !!…

Il faut rappeler le rôle prépondérant que jouèrent les girls, impeccable bataillon de charme, dans les productions de la U.F.A comme celles ci-dessous dans le film de Karl Anton Tourbillon Express. Les films musicaux, style U.F.A, avaient en commun l'intrique qui ménageait toujours de multiples séquences de music-hall, côté scène et côté coulisses. D'ou des passages nombreux de scènes, tableaux de revue, de spectacles originaux. Avec bien entendu des ballets irrésistibles.

La tradition des « girls » allemandes remontait au début du siècle dans les premières revues-opérettes, genre national, produites à Berlin. Aussitôt et pour de nombreuses années on les compara aux « girls » anglaises. Leur formation était la même : disciplinaire, et Londres affichait de nombreuses danseuses aux noms germaniques alors qu'à Berlin le charme british emplissait les scènes…

Les maisons de production ne possédaient pas de troupe attachée à leurs films. Les inoubliables music-halls de la capitale, La Scala avec ses 24 girls, Le Winter Garden avec autant, le Ballet Tatjana, le Dayelma-Ballet désertaient la scène pour le temps d'un tournage. Et selon une pratique bien rôdée le spectacle ne subissait aucun préjudice, car les danseuses étaient pléthoriques. C'était et c'est toujours la tradition du music-hall.

Pour l'histoire du cinéma musical allemand, j'essaie de l'éloigner de l'influence viennoise. Et tout me ramène vers Vienne. Car même si l'intrigue de L'Étoile de Rio nous conduit à Rio avec la belle La Jana et Harald Paulsen, comme il se doit, la patte du réalisateur Karl Anton est viennoise ! Ni Ilse Werner dans Bal Masqué, ni Benjamino Gigli dans Coup de Théâtre ne cherchent à nous convaincre du contraire….

Évoquons un souvenir probant de notre propos : celui de Elfie Mayerhofer, diva viennoise atypique qui triompha dans plusieurs productions dont Charivari avec Georg Alexander. Elle avait créé à Vienne une opérette Abschiedswalzer de Ludwig Schmidseder qu'elle vint interpréter au Théâtre des Champs-Elysées : La Reine des valses remettant au goût du jour le style Biedermeier à travers la vie et les amours de Maria Gestinger, mémorable créatrice des opérettes de Johan Strauss et de F. von Suppé.

A la fin de la première semaine, quelques représentations avaient réglées le destin de Maria Geistinger, malgré l'adaptation de Léopold Marchand et Albert Willemetz… Et l'on ne revit jamais à Paris Elfie Mayerhofer qui était pourtant un enchantement… Ses films subsistent.

Tous les comédiens français répondaient à l'appel de la U.F.A. C'est qu'ils étaient certains de trouver à Babelsberg des conditions de travail sérieuses, avec des talents confirmés et des… cachets attrayants. Avant de rejoindre Hollywood, Charles Boyer, immense vedette; tourna avec Lilian Harvey Moi et l'impératrice de Friedrich Hollander avec aussi Carette et Pierre Brasseur. Une intrigue pseudo historique. (Duc de Campo Formio – Impératrice Eugénie) le tout sur une partition amalgamant les musiques d'Offenbach, de Lecoq et d'Audran.

On ne reculait devant rien et le tout était homogène ! Plus sérieusement Charles Boyer était le partenaire de Florelle et Armand Bernard dans Tumultes de Robert Siodmak. Il était le héros de la version française, dont le grand Emil Jannings assurait la version allemande.

A ce moment là, la U.F.A s'est trouvée précurseur dans le tournage en plusieurs versions. En général trois : l'originale allemande, la française et toujours l'anglaise. Dans le même décor, on tournait à la suite la même scène en allemand, en français, en anglais. Souvent des comédiens bilingues jouaient dans plusieurs versions.

Ci-dessous Le Vainqueur de Hans Himrich, musique de R.W Heymann avec Kate de Nagy et Hans Albers (v.o) et à droite avec Kate de Nagy et Jean Murat (v.f), Pierre Brasseur ne figurant que dans la version française.

Les premiers essais de doublage étant tellement décevants (pour ne pas dire pire) que cette pratique de multiples versions donnaient satisfaction à tout le monde. Au point que les maisons de distribution des films, A.C.E en tête, précisaient dans leur publicité : « ce n'est pas un film doublé ».

Si Martha Eggert faisait triompher La Chanson du Souvenir avec Colette Darfeuil, Marcel Simon, Oudart de D. Sirk d'après une pièce éponyme de Verhoeven et Impekoven, plus nombreuses étaient les productions ne relevant pas du théâtre, mais écrites directement pour l'écran.

Ilse Werner ressuscitait avec talent Jenny Lind, le rossignol suédois encore inspiré d'une pièce de Forster-Burggraf Concert à Copenhague. Et bien qu'elle fut doublée pour la partie chantée par la cantatrice Erna Berger, c'était sans doublure que l'irrésistible séductrice, fantaisiste, excellente comédienne et chanteuse Lizzi Waldmüller enchaînait les films originaux Troublante Venise, musique de J. Strauss, Musique de rêve, avec toujours la mise en scène de Geza von Bolvary et Peter Kreuder au pupitre. On ne change pas une équipe qui gagne.

Quant au couple mythique Lilian Harvey-Henry Garat qui triompha si longtemps en France et fit rêver tant de nos concitoyens, c'est à la U.F.A que l'on doit réellement sa rencontre. On les a vu dans Le Congrès s'amuse, dans Le Chemin du Paradis mais deux productions La Fille et le Garçon de Wilhem Thiele, musique de Jean Gilbert et surtout Princesse à vos ordres de Hanns Schwarz musique W.R Heymann confirmèrent la popularité de leur couple qui assurait une profonde osmose pour le théâtre musical.

Le nom de Reinhold Schünzel est bien oublié aujourd'hui. C'est la faute à la perfidie et à la pratique de gangsters des américains : l' auteur, dialoguiste, réalisateur est le responsable de nombreux succès de la U.F.A dont les plus célèbres sont Le Petit Ecart musique de Ralph Erwin et Ronny musique d'E. Kalman avec l'envoûtante Kate de Nagy, Marc Dantzer et Lucien Baroux. Mais son chef d'œuvre jugé par tous les historiens du cinéma et cinéphiles avertis est Viktor und Viktoriaavec Renate Müller, Herman Thiming et Adolf Wohlbrüch. Ce dernier après une longue et brillante carrière outre-Rhin l'a poursuivi à partir de Londres sous le nom de Anton Walbrook. Il a été surtout remarqué dans le troublant meneur de jeu de La Ronde de Max Ophüls.

La version française présente Meg Lemonnier remplaçant Renate Müller, Carette reprenant le personnage de Thiming et Wohlbruck le sien.

On juge le film allemand d'origine « pétillant, mélodieux dans ses parties musicales, et jamais grivois en dépit du sujet ». Il est considéré comme le chef d'œuvre des années 30 à Berlin. Et sous le titre de la version française Georges et Georgette l'original n'avait rien perdu de ses qualités. Et le temps passa, l'histoire aussi et le film fut oublié de tous.

Pas tout à fait, car à Hollywood en 1982, Blake Edwards se l'appropria et en fit, certes un remake à succès avec Julie Andrews. Une somptueuse comédie musicale à Broadway suivit en 1995 avec musique de Henry Mancini toujours avec la même vedette.

Et sans que jamais le nom de Reinhold Schünzel ne parut nulle part. Il est vrai que celui-ci était revenu en Europe pour y vivre ses dernières années dans une gêne voisine de la misère… On n'a jamais entendu dire que Monsieur Blake Edwards ait connu ni remord, ni honte…

L'un des plus grand succès de cette période U.F.A est La Danse avec l' Empereur ou l'on retrouve Marika Rökk, von Bolvary pour le scénario Georg Jacoby pour la réalisation. Il ne manque que Johan Strauss, mais les héros de la Vienne impériale permettent à l'héroïne de trouver peut-être son plus grand succès. En son temps ce film battit tous les chiffres de record d'entrées et de recettes.

Paul Lincke (1866-1946) est souvent considéré comme l'Offenbach berlinois. Il composa un catalogue fort important d'opérettes, de revues et musiques de scène. Mais là encore, séjournant souvent à Vienne, il en subit l'inexorable influence. Parmi ses opérettes Lysistrata qui fournit un thème de ballet à la grande Anna Pavlova, étoile des Ballets Russes, qu'elle conserva toujours à son répertoire. Mais l'opérette jugée trop allemande (nous sommes en 1904) ne connut pas le succès à Paris malgré des milliers des représentations en Allemagne, Autriche et U.S.A. Son handicap était peut-être La Belle Hélène d'Offenbach reprise depuis peu. D'autre opérettes comme Fraulein Loreley(1900), Casanova(1914), et la dernière Ein Liebes traum. en 1941 assurèrent sa gloire posthume. Son plus grand succès fut Frau Luna créé à Berlin le 31 décembre 1899, Madame la Lune reprenait le canevas d'un voyage dans la lune, souvent exploité de Haydn à Offenbach entre autres, mais présentant une revue, que l'on pouvait dire d'actualité de la vie berlinoise.

Malgré cette réserve et grâce à une musique endiablée, Madame la Lune plut à Paris à l'Olympia et reste aussi populaire outre-Rhin.

Il était donc normal que cette opérette populaire devint un film à succès : Folies nocturnes supervisé par le compositeur lui-même, que réalisa Théo Lingen et enlevé avec brio par Lizzi Waldmüller dans une mise en scène somptueuse.

De même pour une réussite fameuse de Willy Forst, Opérette qu'il interpréta avec Maria Holst, Leo Slezak, Dora Kosnar et Paul Horbiger… Willy Forst joue non seulement de la caméra avec maestria, mais avec ses numéros chantés et dansés il n'a jamais paru aussi à l'aise. Il atteint dans ce film une maîtrise complète de son art.

Ce film oppose directeurs et auteurs viennois, le Karl Theater contre le Wiener Theater, la diva Gelstinger contre… tout le monde, le vainqueur reste la valse avec la création improvisée de La Chauve Souris. C'est éblouissant. Bien qu'en noir et blanc, tout autant que le chef d'œuvre des chefs d'œuvres qui lui est en couleur : Les Aventures du Baron de Münchhausen.

Une seule comparaison s'impose : dix ans avant Singing in the rain à Hollywood, Babelsberg ouvrait les hostilités en traçant le chemin de la perfection avec le Baron. Toutes les vedettes de la U.F.A sont au générique de Hans Albers à Ilse Werner, Brigitte Horney, Ferdinand Marion, Leo Slezak… La réalisation de Joseph von Baky n'a rien négligé pour soigner la beauté des images entremêlées de trucages, tellement parfaits qu'ils deviennent réalité… mais je suis las des superlatifs pour ce film dont je ne me lasse jamais. Aussi je laisserai le grand critique, historien du cinéma Stéphane Hoffmann conclure :

"Plein de cocasseries, de poésie et d'inventions, ce film semble avoir été écrit par un quatuor composé de Guitry, Trenet, Meilhac et Halévy, dirigé par Cocteau et filmé par René Clair. Les dialogues sont plein de trouvailles à côté desquelles les répliques cultes des comédies d'aujourd'hui sont bien palôtes:

"Depuis combien de jours êtes-vous à mon service ? demande Catherine II.

163 Majesté ! répond Münchhausen

Déjà !

Et 163 nuits. ajoute-t-il.

Seulement ! soupire-t-elle."

C'était çà l'Âge d'Or de la U.F.A.
Lui ai-je rendu la justice qu'elle méritait et qu'on lui avait volée ?

Amen !

Jacques Crépineau
Avec l'aimable autorisation de Monsieur Guy Couloubrier, revue Happy Few

 

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