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Jean Mercure, maître ensorceleur

Par Jean Sayous

(Directeur de la scène du Théâtre de la Ville. Extrait du journal consacré à Volpone, 26 Février au 30 Mars 1985, 17ème saison du Théâtre de la Ville)

Cela s’appelait encore Sarah-Bernhardt. Les feux du dernier Théâtre des Nations venaient de s’éteindre. Durant plusieurs saisons nous avions vu se former des légendes, naître des étoiles de première grandeur  : Visconti, Brook, Strelher… vu aussi les «  races et les continents  ».
Pourtant, ce matin là, nous étions tous dans la salle, les yeux braqués sur le plateau, contemplant sidérés un étrange personnage, nouveau venu dans ce théâtre, aux gestes survoltés, aux phrases précipitées, explosives. On répétait Sur la terre comme au ciel : « Pour la dixième fois, je te demande cette réplique en do majeur et tu t’obstines à me la donner en ré mineur  ! Tu n’es donc pas musicien ? »
Ahuri, terrorisé, l’acteur s’excuse comme il peut de son coupable entêtement:
- « Vous savez, Monsieur, je suis Breton. »
- « Écoute, mon petit, tu ne me feras pas croire qu’il n‘y a pas de Bretons musiciens ! »
Sans le savoir, je venais d’entrer pour dix huit années dans la galaxie Jean Mercure.

 

Planter un arbre

Jean Mercure un monde à part, en effet. Un certain art de la scène, bien sûr, mais aussi un certain art de vivre. Avec ferveur. Un monde où la logique et le bon sens conseillent, mais où la passion toujours décide.

En 1967, il enleva le Théâtre de la Ville comme Bonaparte le Pont d’Arcole, en montant à l’assaut. Je l’accompagnais le jour où il fit visiter aux Conseillers de Paris perplexes l’enjeu de la bataille. Le débat  : ou vaguement repeindre le vieux Sarah-Bernhardt, ou créer un lieu entièrement nouveau, un théâtre de notre temps. Nuance sensible pour des responsables de deniers publics. Jean Mercure leur fit parcourir l’édifice entier au pas de charge, des derniers dessous de scène jusqu’aux cintres, se battant pierre à pierre, n’épargnant aucun détail, aucun argument, infatigable, illuminé. Quand il atteignit le sommet de la forteresse, il se tourna vers les malheureux édiles, exténués, mais conquis: « En somme, dit-il, souriant, il s’agit ou de planter un arbre, ou de n’offrir aux parisiens qu’un bouquet de fleurs coupées  ! »
Le Théâtre de la Ville était né.
Un monde à part, oui  ! Où la certitude longuement armée emporte les obstacles, force la chance. Lorsque Jean Mercure annonce son projet de spectacle à 18h30 – pierre angulaire du nouveau Théâtre de la Ville ( une heure sans entracte, prix des places 5 francs) – rien n’a été laissé au hasard: études, sondages… Pourtant, le vent. Une partie de la profession ricane, le Tout-Paris s’apprête à assister au naufrage. La première, Juliette Gréco accepte l’aventure. Coquatrix lui envoie une somptueuse gerbe de fleurs. Avec un télégramme  : « Chère Juliette, je ne savais pas que vous ne valiez plus que cent sous  ! » Juliette Gréco télégraphie à son tour  : « Cher Bruno, vous oubliez que je suis une p… Je me donne à qui je veux, quand je veux, où je veux, au prix que je veux  ! » Bien. Très bien. Le ton de Jean Mercure a gagné l'équipage. Le navire tient le cap. 10 Décembre 1968, 18h30  : c’est le triomphe, un triomphe qui dure aujourd’hui encore.

 

Un tumulte de Genèse

Dès les premières mises en scène de Jean Mercure – Six Personnages en quête d’auteur, Pizarro et le soleil – nous sommes déroutés d’abord, puis subjugués par cette même détermination impétueuse qui brûle les étapes, frôle la crête des vagues. Cette même ferveur irradiante.
Un «  artiste  », Jean Mercure  ? Plus que cela, car l’artiste est suspect d’artifice. Chez Jean Mercure, tout vient du cœur et va droit au cœur. Son inspiration s’épanouit dans le dialogue, le débat, la facilité du verbe, l’effervescence du travail d’équipe. Rien en lui du chercheur solitaire, du laborantin silencieux, de l’alchimiste besogneux. Créateur, oui, mais comme le plus illustre et le plus ancien de ses prédécesseurs. Il aime partir du chaos, séparer sur la scène même la terre des eaux, les anges des démons, dans un tumulte de Genèse. Au septième Jour, celui de la première, tout baigne dans une lumineuse sérénité. Et les critiques s’accordent à louer, une fois de plus, la proverbiale rigueur du grand horloger Jean Mercure.
Paradoxe? En apparence seulement. En fait, ce découvreur d’inconnu se méfie du hasard. S’il y a tumulte, c’est uniquement dans son impatience de vaincre, ou de convaincre. Et pour ce qui est du chaos, il lui règle son compte atome après atome. Dès le premier dépouillement d’un manuscrit, dès le premier examen d’une maquette, rien n’échappe au tir serré de ses interrogations. « Il n’y a pas de petit détail » dit un personnage du Dialogues des carmélites. Pour Jean Mercure non plus  ! Pas question de passer outre, d’éluder un point douteux, un effet technique pas net, une réplique d’cteur qui n’ait pas trouvé sa nuance, sa tonalité exactes. Il ne s’aventure que sur terrain ferme, prudent comme un chat, tous pièges écartés. Chaque élément suspect, il l’exaline, le contourne ou le consolide, aussi soigneusement qu’un alpiniste assure ses points d’appui sur la face nord de l’Everest.

 

Au microscope

Oserais-je le dire  ? Il m’est apparu bien des fois qu’il menait ses mises en scène un peu à la façon d’Hercule Poirot ses enquêtes  : de petits indices en petits indices, de certitudes en certitudes. Autour de lui, on s’étonne de le voir négliger des évidences, laisser en attente des problèmes criards pour s’acharner inexplicablement sur des détails insignifiants  : la manière d’allumer une cigarette, de tourner une poignée de porte, la page d’un livre, d’articuler une syllabe… On s’interroge, on s’inquiète même. Mais – comme chez l’illustre détective d’Agatha Christie – tout cela en réalité suit une méthode, une logique implacable et bien entendu connues de lui seul. La révélation finale, comme toujours, épate.
Novembre 72: Jean Mercure monte Santé publique. L’entreprise est périlleuse. La pièce de Peter Nichols, chef d’œuvre d’humour noir, connaît à Londres un grand succès  ; mais comment le public français supportera-t-il de voir le rire mêlé aussi atrocement à des images de maladie et de mort  ? Beaucoup lui conseillent l’abandon : Jean Mercure tient bon, comme d’habitude. Il attaquera la difficulté de front, n’écartant aucun détail, fût-il le plus insoutenable.
Entré dans l’univers médical, il va travailler au microscope, disséquer le corps hospitalier tout entier, puis le reconstituer sur scène dans sa vérité nue. Il entraîne ses comédiens dans un hôpital, leur fait observer la démarche exacte des infirmières, leur langage infantilisant, le cabotinage des grands patrons… Ils assistent en direct à une opération chirurgicale. Portés en scène, médecins et malades, leurs gestes, leurs accessoires apparaîtront dans une lumière crue, impitoyable. Rien ne sera gommé, tiré vers le rose: le sang restera rouge-sang.
Le soir de la première, lorsque l’infirmier Roger-Pierre décrit avec un réalisme à couper le souffle la toilette mortuaire qu’il va effectuer sur un tout récent cadavre gisant devant lui, la salle croule sous le rire. Un rire énorme, qui sonne comme un hymne à la vie. Encore une fois, le pari est gagné. Ce sera notre plus grand succès.
Vertus incommensurables de l’humour ! Jean Mercure – sur scène souvent, mais plus encore dans sa vie quotidienne – en connaît tous les privilèges. L’humour, c’est un peu sa quatrième dimension. Impalpable, insaisissable, sa personnalité pourtant en est imprégnée. Un humour complice qui colore d’ironie aimable tout ce qui l’entoure, sollicite la sympathie, frappe d’une grâce racoleuse tout ce qu’il touche. C’est aussi son arme secrèt : il la manie sans avoir l’air d’y penser, avec une maestria roublarde. Son arme la plus redoutable: elle lui permet de tout obtenir, ou presque, sans coup férir.

 

La messagère ailée des dieux

Tout comédien ayant travaillé, ne serait-ce qu’une fois, sous Jean Mercure, conserve en prime une bonne dizaine d’anecdotes qui lui assureront longtemps de belles soirées. Ceux qui étaient au Festival d’Avignon en Juillet 71, se souviennent.
Le Théâtre de la Ville présentait au Palais des Papes La guerre de Troie n’aura pas lieu, déjà à Paris. Mais comment diantre résoudre ici le problème de la déesse Iris descendant des cieux pour s’adresser à la foule? Ici, pas de cintres: seule, la haute nuit de Provence, toute fourmillante de grillons et d’étoiles, et qui nous nargue. Bien sûr, Iris parlera de plus haute fenêtre du Palais, mais comment ponctuer la fin de la scène, comment traduire l’envol, vers l’Olympe, de la divine préposée? Une grue? Un hélicoptère?
Jean Mercure a une idée. Lumineuse. Une fusée  ! Une fusée symbolisera le retour d’Iris à son céleste domicile. Branle-bas de combat: la nuit suivante on procède aux essais. Durant plusieurs heures, des bouquets multicolores et pétaradants jaillissent du Palais, réveillant hommes et bêtes jusque sur l’autre rive du Rhône. Dans la cour d’honneur, c’est la consternation: aucune fusée n’est l’heureuse élue, aucune n’a été jugée digne d’incarner la messagère ailée des dieux. Aux premières lueurs de l’aube enfin, coup de théâtre: « Parfait, s’écrie Jean Mercure, la dernière, absolument parfait ! Essayons encore une fois avec la même, mais cette fois beaucoup moins rapide !  ».
Cet humour insidieux, ce comique de situation qu’il laisse complaisamment sourdre autour de lui – désarmant toute agressivité, suscitant inévitablement une atmosphère d’amitié souriante - ce serait l’habileté suprême, si l’on pouvait jamais soupçonner Jean Mercure, de préméditation, de calcul.
Mais l’amitié, voilà justement ce qu’il ne saura jamais mesurer ni marchander. Offerte ou exigée, il la lui faut entière. Même si pudiquement elle se masque parfois de simple complicité. Il aime savoir qu’autour de lui, issue de lui peut-être, elle se propage d’onde en onde dans tout le théâtre, contamine les machinistes, les comédiens, mais aussi les secrétaires, les comptables, répand partout ce climat singulier, cette confiance, cette sérénité à toute épreuve qui étonnent si fort nos hôtes de passage.
Il sait surtout qu’elle a donné vie, cette amitié, à une équipe. Une équipe réunie dès la première heure, conviée jour après jour au meilleur comme au pire et sur laquelle il s’appuie sans réserve. Une équipe si bien «accordée» qu’elle pourrait lui permettre – délectation rare – de diriger son théâtre comme Karajan conduit son orchestre, les yeux fermés.
Match ou jeu rituel

Inconcevable pour Jean Mercure d’adopter un projet, d’entreprendre un spectacle sans qu’une approbation inconditionnelle règne jusque dans le recoin le plus obscur des coulisses. Jamais, au grand jamais, il ne prend une décision contre l’opinion générale  : il s’empare d’abord de l’opinion générale, soigneusement, patiemment, la travaille, la harcèle, l’exténue, la bat à plates coutures, la retourne comme une crêpe, puis, tout à fait démocratiquement alors se range à l’opinion générale et prend sa décision.
Les techniciens, rompus mieux que tous à ces pratiques subtiles, lui vouent un sentiment bizarre, fait de perplexité, de connivence et, par-dessus tout, d’irréductible affection. De lui à eux, tout passe. On l’écout : il ne parle pas, comme beaucoup d’autres, entre guillemets, pour la postérité, mais tout ce qu’il dit fait mouche et colle à la mémoire. Il ne joue pas un personnage, mais « est » un personnage. Il a pour chacun d’eux, ils le savent, une amiti vraie, précise, chaleureuse et, ce qui est infiniment plus rare, du respect. Il apparaît sur scène au début des répétitions, et l’on pense à ces coups de vent soudains annonciateurs de cyclones dans les Caraïbes. Mais cela réveille et fouette le sang.
Ses exigences – fameuses- sont justifiées souvent, mais acceptées toujours. Elles sont le coup d’envoi d’un match passionnant, un jeu rituel sans cesse renouvelé, où chacun a droit de réplique et de contre-attaque, une formidable partie de poker, où tous les coups sont permis, d’où le bluff bien sûr n’est pas exclu, mais dont la règle essentielle a été établie une fois pour toutes: le gagnant se nomme toujours Jean Mercure.
Les plus anciens l’appellent « le patron », comme Jouvet. Mais les plus jeunes observent, vaguement inquiets, ce baroudeur infatigable, vainqueur de tous les combats, ce jeune loup à cheveux blancs, aux convictions indestructibles, bardé de prestiges, de légendes et de secrets, détenteur de formules magiques, qui se campe parfois au milieu du plateau et lance un mystérieux cri de guerre  : « Matamah Matamat’mah  ! »
Lui prétend qu’il s’agit d’un exercice de diction, mais allez donc savoir  !
Avec ce diable d’ensorceleur, allez donc savoir  !

JEAN SAYOUS
Directeur de la scène du Théâtre de la Ville

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