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Pierre Albert - Birot et le théâtre de Guillaume Apollinaire

par Geneviève Latour

( Geneviève Latour se présente sous le vocable d’assistante-intermittente. Après avoir fait pendant quatre ans ses classes auprès de Pierre Dux, elle a eu le bonheur de travailler, le temps d’un montage de pièce ou bien plus longtemps, avec des metteurs en scène comme Jean-Marie Serreau, Jean-Louis Barrault, Jean Vilar, des auteurs comme Arthur Adamov, Eugène Ionesco, André Roussin, des décorateurs comme Jean-Denis Malclès ou Jacques Noël, pour ne citer que ceux-là. Depuis 1986, elle s'est consacrée au montage d’expositions concernant l’histoire du Théâtre. )

 

24 juin 1917, la Grande Guerre bat son plein. Sur le front de Champagne, la canonnade ne cesse de résonner. Après l’échec de l’offensive du Général Nivelle au Chemin des Dames, en avril précédent la colère gronde parmi les troupes et les mutineries se multiplient. À Paris les femmes, oui les femmes, défilent dans les rues en s’insurgeant contre la guerre.

Ce dimanche, dans un petit théâtre du XVIIIéme arrondissement, le Conservatoire Renée Maubel, rue de l’Orient, on s’apprête à livrer un autre combat, moins dangereux certes il n’y aura pas mort d’hommes et la Patrie ne sera pas en danger. Mais on s’attend à une empoignade digne de La Bataille d’Hernani . Le monde du Théâtre et de la Littérature va assister à la première représentation d’une œuvre inédite du célèbre poète Guillaume Apollinaire  :  Les Mamelles de Tirésias.

L’instigateur de ce spectacle se nomme Pierre Albert Birot. Ce personnage atypique, voire provocateur, touche à tout de génie, qui ne fait partie d’aucune chapelle, d’aucun groupe littéraire, vient de créer , le 1er janvier 1916, sa propre revue SIC ( Son, Idée, Couleur ). Très visuelle, très mise en page, cette revue se veut ouverte à toutes les formes d’art moderne : dessin, sculpture, peinture, gravure, poésie, roman, essai, théâtre, épopée.

Pierre Albert Birot est soutenu dans son entreprise par le peintre futuriste italien Gino Saverini, grand admirateur de Guillaume Apollinaire.

Dans une tranchée de Berry au Bac, le 17 mars 1916, le poète a été grièvement blessé à la tête. En juillet, il fut transporté à l’hôpital italien de Paris. C’est alors que Severini obtient du convalescent qu’il accepte de faire la connaissance de Pierre Albert-Birot.

Dès la première rencontre, le courant passe entre les deux hommes. Albert-Birot demande à Apollinaire d’écrire une œuvre dramatique qu’il s’engage à mettre en scène et d’où serait exclu "l’odieux réalisme"  mais où seraient appliquées les données d’un théâtre nouveau. Le poète est tout d’abord hésitant, il s’explique  :  «  Le grand théâtre qui produit une dramaturgie totale, c’est sans aucun doute le cinéma  ». 1

Pierre Albert-Birot s’étonne, mais ne se décourage pas. Il revient à l’assaut. Il a raison, Guillaume Apollinaire a dans ses tiroirs quelques petits actes qu’il qualifie de « bagatelles » ou de « pantalonnades » : La Température, Jean-Jacques, La Colombelle qu’il a commis avec son ami, André Salmon. Tous deux ont après avoir cosigné une revue en deux actes Le Marchand d’Anchois , écrite vraisemblablement en 1906 et qui ne sera créée qu’en 1980, au Grand Palais.

Quoiqu’il en dise, le Théâtre est pour le poète une tentation. N’a-t-il pas écrit à Madeleine, la fiancée du moment : «  Oui, je voudrais faire des pièces de théâtre. Vous m’en ferez faire…  ». 2

Alors, l’occasion se présentant Guillaume aurait tort de ne pas céder. Il choisit donc de reprendre le brouillon d’une pièce ébauchée en 1903, d’y ajouter un prologue et une dernière scène et d’en faire une comédie où le farfelu le disputerait au social.

L’action se passe à Zanzibar ( Lire France à la place de Zanzibar ). Le pays est en manque d’enfants. Il lui faut trouver une solution d’urgence. Or Thérèse, féministe avant la lettre, refuse plus longtemps de reconnaître l’autorité de son époux et son devoir de procréation. Pour bien marquer sa décision, elle se fait appeler Tirésias . 3 Ses attributs féminins disparaissent et ses seins, deux ballons de baudruche, symbole de la maternité, s’envolent dans les airs, tandis que la barbe lui pousse. Avant de quitter son époux, elle l’oblige à revêtir des atours féminins et lui laisse la mission d’engendrer des enfants à son tour. Le mari, ô miracle, met au monde 40.050 bébés en un jour. Mais bientôt Thérèse se rend à raison et, consentante, redevient une femme qui s’engage à mettre au monde deux fois plus de nourrissons que son mari. Et le rideau tombe sur un envol de ballons prometteurs.

Albert-Birot se fait très pressant et l’aventure commence sans attendre. Des comédiens sont engagés. Le peintre Serge Ferat accepte de réaliser les décors et Irène Lagut les costumes. La musicienne Germaine Albert-Birot compose la partition. Les répétitions débutent même avant que la pièce ne soit terminée La première représentation est annoncée sous l’égide de la revue SIC et Picasso accepte d’illustrer la couverture du programme.

L’intérêt passionné que le metteur en scène porte au montage de la pièce lui coûtera cher. Il devra puiser dans la trésorerie de la revue et n’hésitera pas à écorner ses propres économies pour apurer les comptes en fin d’exploitation. Mais qu’importe.

Afin d’éviter tout malentendu, Pierre Albert-Birot tient beaucoup à ce que Apollinaire donne un sous-titre à son œuvre :

«  Drame tout seul  ! Vous ne pensez pas qu’il vaudrait mieux que vous le caractérisiez vous-même sans quoi on va dire qu’il est cubiste ?
- C’est vrai, mettons drame surnaturaliste…
Je rechignais parce que je voyais-là, soit un possible rattachement à l’école naturaliste, ce qui était fâcheux, soit une évocation du surnaturel, ce qui était faux. Apollinaire réfléchit deux secondes  :
 - Alors mettons sur-réaliste !
4
Cette fois ça y était et nous étions d’accord et contents tous les deux  »
. 5

Toute la préparation semblait se dérouler au mieux quand, à quelques jours de la Première, Marcel Herrand, tenant le rôle du Mari, apprend la mort de son père lors d’un accident de la circulation. Douloureusement accablé, le jeune comédien refuse de jouer. On fait appel sans succès à d’autres comédiens, dont Harry Baur. Enfin Marcel Herrand se laisse apitoyer et accepte de reprendre son rôle à condition de jouer sous le pseudonyme de Jean Thilois. Côté musique, autre problème  : la partition de Germaine Albert-Birot ne peut être interprétée dans son entier, faute de musiciens. Une pianiste seule, Nini Guyard, jouera sa partie accompagnée de bruitages divers. À Serge Ferat de déplorer ses propres déboires : le gaz nécessaire à gonfler les ballons simulant les seins de Thérèse fait défaut, il est réservé aux besoin de l’armée. On trouve une solution de fortune, de petites balles remplaceront les ballons : Louise Marion, la comédienne jouant le personnage de Tirésias, les cueillera dans son corsage et les jettera à la volée dans la salle.

Le jour tant attendu arrive enfin. Dès treize heures, les invités se pressent devant la porte du Conservatoire Renée Maubel. En quelques minutes, la salle est archibondée. On ferme les portes sur la rue, mais le public continue à entrer par celle réservée aux artistes. Tout ce que Paris compte de journalistes littéraires, de critiques dramatiques, de peintres et de poètes d’avant-garde est monté jusqu’à la Butte. Mais horreur… derrière le rideau, Serge Férat n’a pas fini de peindre son décor. On attend, la salle s’énerve, les esprits s’échauffent, la température monte et finalement la pièce ne commencera qu’à 4 heures. C’est dire l’état de fusion qui règne dans le public.

Enfin les trois coups sont frappés et apparaît, sortant du trou du souffleur 6 , le personnage du Directeur ( Edmond Vallée ) en habit, une canne de tranchée à la main. Après qu’il eut récité le Prologue, la pianiste attaque l’Ouverture en un mouvement presto et allegro. Puis le rideau se lève sur la place du marché de Zanzibar.

«  (…) Le décor représente des maisons, une échappée sur le port et aussi ce qui peut évoquer aux Français l’idée du jeu de zanzibar. 7 Un mégaphone en forme de cornet à dés et orné de dés est sur le devant de la scène. Du côté cour, entrée d’une maison , du côté jardin, un kiosque à journaux avec de nombreuses marchandises étalées et sa marchande figurée dont le bras peut s’animer . Il est encore orné d’une glace sur le côté qui donne sur la scène. Au fond, le personnage collectif et muet qui représente le peuple de Zanzibar est présent dès le lever du rideau, il est assis sur un banc. Une table est à sa droite et il a sous la main les instruments qui lui serviront à mener tel bruit au moment opportun, révolver, musette, grosse caisse, accordéon, tambour, tonnerre, grelots, castagnettes, trompette d’enfant, vaisselle cassée (…) ». 8

Les Mamelles de Tirésias Les Mamelles de Tirésias Les Mamelles de Tirésias Les Mamelles de Tirésias
Illustrations en noir réhaussées à la gouache par Serge Fériat pour les Mamelles de Tirésias
fonds Pierre Albert-Birot - IMEC

Bientôt apparaît Thérèse, visage bleu, robe bleue ornée de singes et de fruits peints. Elle attaque, péremptoire :  « Je suis féministe et je ne reconnais pas l’autorité de l’Homme….  ».

La pièce est lancée. Aussitôt le tumulte se déchaine. On siffle, crie, on s’invective, on s’indigne, le texte scandalise, l’accompagnement musical et les bruitages portent sur les nerfs. Pourtant certains sont ravis, ils applaudissent, tapent des pieds. Le premier acte se termine dans un chahut monstre.
Le rideau se relève sur «  le même décor orné de nombreux berceaux où sont couchés les nouveau-nés. Un berceau est vide auprès d’une bouteille d’encre énorme, d’un pot de colle gigantesque, d’un porte plume démesuré et d’une paire de ciseaux de bonne taille  ». 9

Le spectacle est à la fois sur scène et dans la salle. André Breton et ses amis reconnaissent s’amuser à cette pièce de bonne humeur. 10 Ils rient  sans arrière-pensée 11 , mais néanmoins sont déçus par  le lyrisme à bon marché  12 du drame et irrités par son sujet civique et moralisateur  il faut faire des enfants. 13 Quel beau thème poétique…Ils sont également agacés par cet étalage de décors et de costumes à tendance cubiste. À leur exaspération, se mêlent justement les cris de colère des peintres cubistes qui se désolidarisent d’Apollinaire compromettant leur art. En tête, Juan Gris entraine avec lui Blaise Cendrars. Une cabale s’organise. « C’était à crever de rire » se rappellera André Salmon, douloureusement offusqué. 14 Son ami Guillaume n’avait-il pas défendu la tendance nouvelle jusqu’à perdre son poste de critique d’art ? Ce lâchage est une véritable infamie.

Et pourtant, le scandale ne fait que croître. Soixante ans plus tard, Georges Auric se souviendra encore : « De la loge centrale où m’avait entrainé au balcon le couturier Paul Poiret, je n’eus malheureusement pas le privilège d’être témoin de l’incident le plus remarquable de la journée, le comportement provocateur d’un inconnu, j’ai nommé Jacques Vaché ». 15

Aux vingt ans provocateurs, ami d’André Breton, poète en permission, vêtu de l’uniforme de l’armée britannique en tant qu’interprète, Jacques Vaché menace la salle, révolver au poing. Il est accompagné d’un camarade non moins excentrique que lui Théodore Fraenkel et de quelques soldats plus ou moins ivre, exhibant ostensiblement leurs insignes militaires en chantant la Marseillaise. Tout à coup, un bébé, un vrai celui-là, pousse des cris : «  Passez-lui vos mamelles, Tirésias…  » implore du balcon un poète en délire. «  L’enfant veut du lait  » s’écrie une spectatrice. La réponse vient tout de suite : « Du laid  ? il est servi  … » Et la salle entière de s’esclaffer.

Tout à coup  : Silence. Sur scène, glacial, le Mari annonce :

( ... ) Vais-je continuer à faire des enfants
Faisons déjà un journaliste
( ... ) Il faut qu’il soit apte à toutes les besognes
Et puisse écrire pour tous les partis

Le comédien après les avoir déchiré met les journaux du kiosque dans un berceau vide  :

Quel beau journaliste ce sera
Reportages, articles de fond
Et coetera
Il lui faut un sang puisé dans l’encrier

Le comédien prend la bouteille d’encre et la verse dans le berceau  :

Il lui faut une épine dorsale

Le comédien met l’énorme porte-plume dans le berceau  :

De la cervelle pour ne pas penser
Le comédien verse le pot de colle dans le berceau  :
Une langue pour mieux baver
Le comédien met les ciseaux dans le berceau  :
Il faut qu’il connaisse le chant
Allons chanter…

Les journalistes qui jusqu’alors se sont contentés de ricaner, de protester gaiement, crient au scandale. Le charivari est à son point culminant. La pièce se termine dans un tohu-bohu indescriptible.

Entouré des comédiens de la pièce, apparaît alors Guillaume Apollinaire en uniforme bleu horizon, le front ceint de son célèbre bandeau. La salle debout retrouve des forces nouvelles pour se déchaîner de plus belle, partagée entre l’adoration et l’anathème, le jeu de massacre et les chants de victoire. Ça n’en finit pas.

Tout à la fois enthousiaste et méprisante, enchantée et sévère, la critique ne sut prendre parti :  « Si M. Guillaume Apollinaire a cru faire du nouveau en écrivant un drame symboliste, il se trompe. Qu’il sache que la première condition d’un drame symbolique c’est que le rapport entre le symbole, qui est toujours un signe, et la chose signifiée, soit immédiatement discernable. En est-il ainsi des Mamelles de Tirésias  ?... Au demeurant j’ai passé une bonne après-midi  ». 16

Autre critique  : « Au fond, Guillaume Apollinaire est traditionnaliste et, sous l’apparence désordre des idées, sous sa fantaisie tintamarresque, clownesque, guignolesque, il demande le retour à l’ordre ». 17

Côté griefs, Pierre Albert-Birot, fondateur de la revue qui a révélé et soutenu les Mamelles de Tirésias, n’est pas épargné :  « Au moment où la presse d’opinion manque de papier, où les journaux indépendants se voient menacés de disparaître, où la pensée libre est traquée, on voit imprimer luxueusement avec des caractères neufs et élégants, une revue qui s’appelle SIC et où, des pantins déliquescents du cubisme intégral, des clowns de la plume comme Albert-Birot et Jean Cocteau saccagent misérablement du papier accordé avec tant de parcimonie aux écrivains qui ont l’orgueil de combattre pour défendre une idée. Que les artistes me pardonnent, que le lecteur m’excuse,  trois mots surgissent en guise de point final sous ma plume – et je les lance à la face de ces bateleurs :  «  Ah, les cochons  !  ». 18

Peu enclin à se laisser intimider par les jugements impitoyables de certains fouette-cul de l’art dramatiques, Pierre Albert-Birot propose au jeune Louis Aragon, fort admiratif d’Apollinaire d’écrire son premier papier  :  « Les Mamelles n’ont pas une place à part dans l’œuvre d’Apollinaire. Nous y retrouvons et le lyrisme de La Chanson du mal aimé et la fantaisie du Poète assassiné. Le poète feint subtilement de prendre sa flûte de Pan pour un populaire mirliton. La rime même est plaisante, réduite à un procédé scénique. Voilà du Théâtre, le théâtre de cette époque. Nous amuser fut le seul but du dramaturge qui est un créateur d’illusion et qui ne veut pas qu’on désespère  . La vie suffit à nous ennuyer, le pessimisme a fait son temps…Néanmoins, il ne sépare pas le théâtre de la vie. Le sujet est d’actualité, la pièce n’est-elle pas écrite pour nous ? Il nous dégage la leçon de la guerre et moralise, comme il rime en nous divertissant. Les Mamelles enfin nous libèrent du théâtre des boulevards. Il nous faut une autre gaîté. Déjà le cinéma nous avait donné Charlie Chaplin ( que n’interprète-t-il pas les Mamelles  ! ) Apollinaire nous donne Tirésias (…) Je garderai de cette après-midi du 24 juin 1917 le souvenir d’une gaîté unique qui me permet de présager pour l’avenir un théâtre affranchi du souci de philosopher  ». 19

Quelques mois avant la création des Mamelles de Tirésias, Guillaume Apollinaire avait été contacté par deux membres du mouvement littéraire Art et Liberté, Edouard Autant et Louise Lara. La jeune Louise Lara, sociétaire dissidente de la Comédie Française, rêvait avec avidité et fougue de renouveler l’Art théâtral. Elle venait d’épouser un étudiant en architecture, Edouard Autant qui, s’étant vu refuser l’entrée à l’École des Beaux-Arts, avait décidé de se consacrer à la scénographie. Outre l’amour qui les unissait, les époux étaient liés par leur conception commune d’un « nouveau théâtre ». Guillaume Apollinaire leur apparut l’auteur idéal. Ce dernier leur promit de se mettre à l’ouvrage dès qu’il eut avancé son travail concernant un livret d’un opéra bouffe, Casanova. 20

Tandis qu’Apollinaire écrit sa nouvelle pièce Couleur du Temps  destinée aux Autant-Lara, Pierre Albert-Birot se montre sévère envers les spectacles à tendance futuriste que présentent ces derniers  : «  (…) La scène est-elle une tribune  ? Non. Le théâtre n’a rien à prouver, il n’a qu’à montrer (…) Qu’on nous donne les choses les plus folles, les plus mal réglées, les plus confuses, nous battrons des mains, si nous voyons au fond un apport de quelque valeur…Or ici rien , excepté toutes les erreurs du théâtre actuel, c’est-à-dire qu’on crie à tue-tête qu’on veut faire du «  théâtre neuf  »  qu’on oublie qu’il faudrait commencer par faire simplement du théâtre. Donc il n’y a rien là qui puisse nous intéresser.  »

Apparemment, les Autant-Lara n’ont que faire du jugement de Pierre Albert-Birot, ils sont enchantés du sujet proposé par leur auteur : Nyctor, poète aventureux, part en compagnie d’un riche financier Van Dienem et d’un homme de science, Ansaldin de Roulpe, à la recherche de la Beauté et de la Paix. Ils entrainent une pieta douloureuse, Mme Giraume et une veuve éplorée, Mavise, pour les conduire sur une île déserte où elles rencontreront un homme solitaire, ancien traître à sa patrie qui brûle de se racheter. Après avoir bravé mille dangers, les voyageurs arrivent au pôle nord et là, découvrent, dans un bloc de glace, la Paix, une femme lointaine comme un rêve, froide comme la mort, mais si belle que les hommes s’entretuent pour elle tandis la mère éplorée et la jeune veuve se révoltent  :

Voici cette Paix si blanche, si belle
Si immobile et si morte enfin
Pour laquelle les hommes se battent
Et pour laquelle les hommes meurent
Adieu, adieu il faut que tout meure

Et tandis qu’en coulisses, psalmodient les voix de vivants et de morts, le rideau tombe.

Apollinaire livre le manuscrit fin août 1918 et les répétitions commencent en septembre. La première représentation est fixée au 24 novembre. Très vite Guillaume se sent fatigué et fiévreux, il renonce à assister aux répétitions. Foudroyé par l’épidémie de la grippe espagnole, il s’éteint le 9 novembre.

D’un commun accord, les directeurs et leurs interprètes décident de maintenir les répétitions et la date de la première représentation. Jacqueline Apollinaire s’y oppose et demande de surseoir au projet  afin dit-elle « de consulter un bon ami de mon mari » sur l’opportunité de présenter la pièce. Quel ami  ? André Salmon ? Jean Cocteau ? Pierre Albert-Birot ? Elle ne le dit pas.

Guillaume Apollinaire ayant signé les droits de la pièce en faveur d’Art et Liberté, on passe outre le désir de la veuve et le rideau se lève sur Couleur du Temps au jour et à l’heure dits, le 24 novembre à 4 heures de l‘après-midi.

L’ambiance de la salle est tendue, triste, pesante. Le thème de la Mort qui domine l’ouvrage ne fait qu’aggraver le sentiment de l’absence du poète. La critique, pour sa part, n’est pas bonne. Mais à l’exception de l’intrépide Rachilde qui s’écrie, méprisante, à la fin du spectacle  :  «  C’est du Victor Hugo  !  », on n’ose pas accabler l’auteur dont on fait un éloge funèbre au premier paragraphe de tous les articles.

Pierre Albert-Birot se montra sévère et péremptoire : «  Je n’avais pas lu le manuscrit. Quelques jours avant la représentation, je demandai  : Apollinaire avait-il assisté à quelques répétitions ? Non, il n’avait assisté à aucune répétitions. Quelqu’un de ses amis a-t-il pris la direction de ses répétitions  ? Aucun ne fut appelé. Dans ces conditions, dis-je, la pièce que nous allons voir n’est pas d’Apollinaire. Le fait a malheureusement confirmé pleinement mon appréhension (…) Plus ils ( les Autant-Lara) se sont efforcés vers leur perfection ,plus ils se sont éloignés de celle d’Apollinaire. Tous les comédiens actuels ont une conception réaliste, ils jouent ce qu’ils appellent vrai, senti. Or, Apollinaire n’avait point une conception réaliste de l’Art, mais une conception surréaliste comme il l’a dit lui-même à propos des Mamelles de Tirésias et comme le prouvent surabondamment toutes ses œuvres (…) De ce qui devait s’étaler comme une fresque, on a fait un petit dessin d’illustration et cela était inévitable puisque la conception des acteurs n’est pas celle de l’auteur. (…) Ceux qui ont vécu dans l’intimité d’Apollinaire savent comme il travaillait  dans la pâte. Pour le théâtre, chose nouvelle, ce pétrissage dans la matière s’intensifiait nécessairement. Je suis peut-être le seul à savoir comment il bâtissait une pièce, car j’ai suivi dans sa pensée, sur le papier, sur la scène, la formation des Mamelles de Tirésias. Je n’ai pas à en écrire ici toute la genèse, mais je puis affirmer que la pièce, telle qu’elle fut représentée, n‘a , je pourrai presque dire, aucun rapport avec la pièce qui servit de point de départ… En raison donc de ce précédent et de sa manière de travailler, je me crois fondé de dire que le premier jet chez Apollinaire n’était qu’une base sur laquelle il édifiait et on peut même ajouter que l’ardeur édificatrice devenait telle que bientôt la base n’était plus suffisante  . Parti pour construire un oratoire, il lui prenait en cours d’exécution idée de construire une église et il rêvait de bâtir une cathédrale (…) Je ne veux pas accabler Art et Liberté, mais, pour ma part – moi, qui suis le seul a bien connaître Apollinaire auteur dramatique – jamais, si je m’étais trouvé dans le cas où cette société se trouva du fait de la mort du poète, jamais je n’eusse osé assumer cette tâche énorme et encourir cette lourde responsabilité  ». 21

Qu’ajouter à cet article ? Pierre Albert-Birot avait su tout dire concernant l’auteur dramatique Guillaume Apollinaire dont la carrière théâtrale fut beaucoup trop brève. On ne peut que le déplorer. Si les Parques n’en avaient ainsi décidé, sans doute la collaboration d’Apollinaire et d’Albert-Birot aurait été pour le théâtre une source de richesse et de grands succès.

Geneviève Latour

1 SIC n° 8, 9, 10 août - septembre - octobre 1916, édition anastasique Jean-Michel Place
2 Tendre comme le Souvenir , Guillaume Apollinaire, lettre du 2 septembre 1915, édition Gallimard, 1952, page 113.
3 Cf la légende du devin grec transformé en femme par les dieux.
4 Nouvel adjectif, employé pour la première fois
5 Rimes et Raisons cahier spécial consacré à Guillaume Apollinaire 1946, édition de La Tête Noire.
6 Le souffleur improvisé s’appelle Philippe Soupault
7 Jeu de hasard se jouant avec deux ou trois dés dans un cornet
8 Indications manuscrites de l’auteur sur son manuscrit écrit à la main sans ponctuation, cf le fonds Albert-Birot
9 idem
10 Les Pas Perdus , André Breton . édition. Gallimard 1924
11 idem
12 idem
13 idem
14 Souvenirs sans Fin,  tome 2 (1908 – 1920) André Salmon, édition Gallimard 1956
15 Quand j’étais là,  Georges Auric édition Bernard Grasset 1979
16 Victor Basch , Le Pays, 15 juillet 1917
17 Guillot de Saix ,  La France , 29 juin 1917
18 La Grimace  1er Juillet 1917
19 SIC  N°26,   Mars 1918 op. ct. p.208
20 Le manuscrit fut achevé en août 1918, mais non corrigé. Le compositeur Henri Défossé chef d’orchestre des Ballets Russes, n’acheva sa partition qu’après le décès du poète. Le livret fut publié en 1952 par Robert Mallet
21 SIC décembre 1918

 

 
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