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Le Théâtre dans les camps de concentration

par Séverine Mabille

( Séverine Mabille collabore, régulièrement, avec le mensuel Rappels, et a signé des articles dans divers ouvrages comme Le dictionnaire international du bijou ou Phèdre : Le choix de l'absolu. Elle travaille aussi avec des comédiens ou des metteurs en scène comme Anne Delbée. )

Charlotte Delbo
Charlotte Delbo à Auschwitz
(Photo DR collection privée)

Lors d'une causerie donnée au Théâtre de l'Athénée, en 1945, Louis Jouvet justifiait ses quatre années d'exil, pendant l'occupation, par l'interdiction de jouer deux de ses auteurs de prédilection : Jules Romain et Jean Giraudoux : « On les trouvait anti culturels, on m'offrait de les échanger contre Schiller et contre Goethe. Ce n'était plus mon métier, il y aurait eu équivoque. On ne fait du théâtre que par plaisir, et en liberté. Avoir une profession, et la pratiquer dans l'exigence de tous ses principes, m'est apparu à ce moment, et me paraît aujourd'hui plus que jamais, le meilleur moyen et la façon la plus sûre, pour un homme de théâtre, de faire de la politique et d'avoir une religion». À contrario, sa collaboratrice, Charlotte Delbo, qui l'avait accompagné dans les premiers moments de son périple en Amérique du sud, pourrait témoigner que la privation de liberté n'est pas incompatible avec l'éthique théâtrale. À Rio de Janeiro, fin 1941, elle quitte la compagnie pour regagner la France, malgré les admonestations du patron : «Reste ! tu vas te jeter dans la gueule du loup », et retrouver son mari, Georges Dudach, acquis à la résistance. Ils seront arrêtés en février 1942, Georges est Fusillé, Charlotte déportée: «Un matin de janvier 1943, nous arrivions. Les wagons s'étaient ouverts au bord d'une plaine glacée. C'était un endroit d'avant la géographie. Où étions-nous ? Nous devions apprendre, plus tard, deux mois plus tard au moins, que l'endroit se nommait Auschwitz. Nous n'aurions pu lui donner un nom» Après six mois, un petit groupe de prisonnières est envoyé à quelques distance de là, dans un commando où les conditions de vie, de survie, s'assouplissent légèrement : «Après quelque temps, nous pensions au théâtre. L'une de nous racontait des pièces aux autres qui se groupaient autour d'elle, bêchant ou sarclant. On demandait : « qu'est-ce qu'on va voir aujourd'hui ? » Chaque récit était répété plusieurs fois. Chacune voulait l'entendre à son tour et l'auditoire ne pouvait dépasser cinq ou six. Pourtant le répertoire s'épuisait. Bientôt, nous songions à « monter une pièce ». Rien de moins. Sans texte, sans moyen de nous en procurer, sans rien. Et surtout si peu de temps libre. » Claudette, qui travaillait au laboratoire, et disposait d'un bureau et d'une chaise, entreprend d'écrire Le Malade imaginaire, de mémoire : «On a beau avoir une pièce bien en tête, en voir et en entendre les personnages, c'est une tâche difficile à qui relève du typhus, est constamment habité par la faim. Celles qui pouvaient aidaient. Une réplique était souvent la victoire d'une journée... » Après le souper, deux cents grammes de pain dur et sept grammes de margarine, il faut user de persuasion, faire appel à l'esprit de camaraderie, pour motiver une troupe gagnée par l'épuisement et par le froid. Alors, battant des bras et frappant des semelles dans l'obscurité, le spectacle se prépare pour le premier dimanche après Noël. Eva dessine une affiche et la fixe à l'intérieur de la baraque, la veille de la représentation : « pourquoi, quand tout le monde est au courant. C'est qu'enfin nous sommes dans l'illusion.» Une affiche en couleurs donc, annonce :  Le Malade imaginaire, d'après Molière, par Claudette. Costumes de Cécile. Mise en scène de Charlotte. Agencement scénique et accessoires de Carmen. Puis, la distribution avec Lulu dans le rôle d'Argan. Des pyjamas élimés et des tricots se muent en habits et hauts-de-chausses (le rayé est difficilement transformable), les cages de tulle, dont se servaient les scientifiques nazis - pour tenter d'acclimater un pissenlit à latex rapporté de Russie! - sont vite transformées en jabots et noeuds de dentelle, un insecticide verdâtre farde les médecins, le tablier noir, en usage dans le laboratoire, devient habit de la faculté. Toujours à l'insu de la surveillante, il faut encore installer une table, privée de ses pieds, qui fera office de scène, la draper de couvertures, volées au jardinier, placer une baladeuse, dérobée à l'instant opportun, clouer, attacher, tendre... Après tant d'efforts conjugués, le rideau se lève sur Argan, dans un fauteuil fait de cageots, enveloppé de couvertures. Il agite sa clochette : un petit caillou au fond d'une boite de conserve. « C'est magnifique, écrira Charlotte Delbo, parce que quelques répliques de Molière, ressurgies intactes de notre mémoire, revivent inaltérées, chargées de leur pouvoir magique et inexplicable. C'est magnifique parce que chacune, avec humilité, joue la pièce sans songer à se mettre en valeur. Miracle des comédiens sans vanité. Miracle du public qui retrouve soudain l'enfance et la pureté, qui ressuscite à l'imaginaire. C'est magnifique parce que, pendant deux heures, sans que les cheminées aient cessé de fumer leur fumée de chair humaine, pendant deux heures, nous y avons cru. Nous y avons cru plus qu'à notre seule croyance d'alors, la liberté . »

Monter un texte de Molière est en soi un geste fédérateur, renouer avec la tradition du Grand Siècle n'est pas anodin non plus dans un milieu hostile, où revendiquer la grandeur était considéré comme un acte de sédition. Il en faut du courage, du panache même, pour monter le Malade imaginaire alors que votre corps est tenaillé, quotidiennement, par la vermine et par la maladie, alors qu'on vous tient pour rien, pour moins que rien, que l'on foule « aux bottes » la moindre de vos aspirations. Mais le rire n'est-il pas le propre de l'homme ? L'ethnologue et résistante Germaine Tilion, arrive à Ravensbrück en octobre 1943 : « Nous étions encore des êtres humains, avec des bases de comparaison pour mesurer cet abîme de misère, dans lequel nous allions évidemment sombrer. » Elle est affectée au service du tri des vêtements de la rapine, mais refuse de se soumettre et se cache dans une caisse. Les autres détenues l'aideront à se soustraire aux corvées, jusqu'à la libération du camp en 1945. Une camarade tchèque lui fournira du papier et de l'encre, afin qu'elle s'attelle à l'écriture d'une « opérette-revue » : Le Verfügbar aux Enfers. Verfügbar, « disponible » en allemand, était le nom donné aux rebelles qui n'étaient pas attachées à une colonne de travail, elles restaient « à disposition » et tentaient de se dérober après l'appel du matin. Germaine Tillion choisit l'auto-dérision et présente le Verfügbar comme une espèce animale, sujet de conférence d'un naturaliste pédant, compère et bonimenteur de la Revue. Exemple rare dans la littérature concentrationnaire, elle se borne à une observation minutieuse de la vie au sein du camp, et se livre à une étude scrupuleuse des comportements, mettant ainsi en place les ressorts du « comique de situation » aussi éprouvante soit-elle. Son texte mêle, dialogues burlesques, rengaines et bluettes sur des airs populaires ou d'opéra. Des ritournelles entrainantes pour évoquer l'insondable, des pastiches d'Offenbach ou de La Fontaine pour décrire l'innommable. Un livret auquel chacune participe, mue par une volonté collective de maitriser la peur par l'entrain, de faire un pied de nez à l'horreur, comme l'énonce sans ambiguïté possible le prologue :

... qu'un autre dans ses vers chante les frais ombrages.

D'un amoureux printemps les Zéphyrs attiédis

Ou de quelque beauté les appâts arrondis...

J'estime que ce sont banalités frivoles.

Et je voudrais ici, sans fard, sans parabole,

Chanter les aventures, et la vie, et la mort

Dans l'horreur du Betrieb (usine du camp), ou l'horreur du transport

D'un craintif animal ayant horreur du bruit,

Recherchant les cours sombres et les grands pans de nuit

Pour ses tristes ébats que la crainte incommode

Ventre dans les talons-tel un gastéropode-,

Mais fonçant dans la course ainsi qu'un autobus.

Pour fuir le travail tenant du lapinus

Pour aller au travail tenant de la limace

Débile et pourchassé, et cependant vivace,

Tondu, assez souvent galeux, et l'œil hagard...

En dialecte vulgaire, appelé « Verfügbar »...

Seul, le chant consacré à l'espoir, sur l'air de la Chanson triste de Duparc, est lyrique, empreint du chagrin d'être arraché à sa patrie.
L'espoir s'accomode mal de la satire :

Dans mon cœur il est une étoile

Qui m'inonde de ses rayons

Elle brille dans mes yeux pâles,

Et rutile sous mes haillons...

Les grands murs alors disparaissent,

Mon pays m'apparaît soudain

Sous son beau ciel plein de tendresse...

Ses baisers seront pour demain.

C'est l'espoir que mon âme cache.

Une attente vite réprimée par le naturaliste : « Mais quel espoir ? Qu'est-ce que tu peux bien espérer ? » À quoi, le choeur frondeur rétorque : « C'est mon affaire... Sachez seulement qu'il se lève à l'orient comme le soleil.. Et qu'il ne se couche pas à l'ouest. » Allusion à la position des armées alliés. Au contraire de l'expérience vécue par Charlotte Delbo, l'opérette ne sera pas montée à Ravensbrück – d'ailleurs comment l'imaginer dans un camp où la brutalité était portée à sa quintessence ? - mais lue sous le manteau, le soir, dans les baraquements. Le Théâtre du Châtelet présentera, en 2007, cette oeuvre singulière et vivifiante, pour commémorer le centenaire de la naissance de son auteur.

Il peut sembler incongru, aujourd'hui, que dans de telles circonstances, confrontées à l'inhumanité la plus radicale, des femmes, des détenues aient pu sourire, s'abandonner au rire, s'ouvrir à Molière. Ce serait méconnaître les ressources de la dérision, la distance qu'elle instaure entre le désespoir et soi, la complicité qu'elle tisse entre deux solitudes. Survivre était, pour Germaine Tillion et ses camarades, comme pour Charlotte Delbo et les siennes, leur « ultime sabotage .» Le théâtre et l'humour ont participé de cette rébellion.

Séverine Mabille
avec son aimable autorisation et celle du journal Rappels

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